Anthologie d’histoire de la civilisation française








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Le Moyen Age

L’an mil

Attitudes et pratiques religieuses


[La tonalité510 de la vie religieuse] est d’ailleurs très difficile à discerner511, les documents ne révélant guère que les pratiques les plus extérieures et celles des élites. On entrevoit du moins que, dans ses manifestations les plus élevées, pour les meilleurs des clercs et des moines, le sentiment chrétien se nourrit beaucoup moins de la lecture des Évangiles que de la méditation de certains passages de l’Ancien Testament et surtout de l’Apocalypse. Religion par conséquent non point de l’incarnation512, mais de la transcendance*. Vision d’un Dieu lointain, puissant, terrible, qui châtie513 les vivants et qui reviendra juger les morts, les vouer514 selon leurs mérites à la joie ou à la souffrance éternelles. Quand ? Dans certaines couches plus profondes, plus populaires continuent certainement de vivre les croyances en l’imminence515 de la fin des temps qui étaient intimement mêlées au christianisme primitif ; et si l’on sait aujourd’hui que l’an mil n’a pas connu cette vague de terreurs collectives qu’imaginèrent les romantiques, il est certain pourtant que, même dans les cercles supérieurs de l’Église, dominent alors l’idée de la vieillesse du monde et l’attente anxieuse516 du Jugement dernier. Ce sont ces représentations simples qui alimentent la religiosité des clercs les moins éclairés et de tous les laïcs. Sauver son âme, se concilier517 cette divinité redoutable est la préoccupation518 primordiale519 de chacun. Bien moins sans doute en s’appliquant à conformer520 son existence aux principes de la morale évangélique que l’on connaît mal, qu’en obtenant le pardon de ses fautes aussitôt commises et en s’assurant le concours521 d’intercesseurs* efficaces, les saints. Ces innombrables puissances invisibles, très individualisées522, attachées spécialement à telle église ou tel lieu sacré, qui, au fur et à mesure de523 la christianisation, se sont substituées, dans la conscience collective, aux divinités agrestes524, aux génies tutélaires525 des villages.

L’appui des saints, qui seront le défenseur de l’âme au tribunal divin, et le pardon de Dieu lui-même s’achètent surtout par les aumônes526 « qui effacent le péché comme l’eau éteint le feu ». Donner de la terre par quantités minutieusement proportionnées aux infractions527 commises, judicieusement528 réparties entre les sanctuaires jugés les plus salutaires, à toute occasion, mais surtout au moment de la mort, est le principal des actes religieux – au point que, dans ces campagnes où les échanges sont très réduits, les donations529 pieuses530 constituent, avec les partages successoraux531, le facteur le plus actif de mobilité économique. Le salut se gagne également en accomplissant les rites précis et multiples en lesquels s’est desséchée532 la piété : en ce temps peu capable d’abstraction, ce sont les gestes, les signes concrets surtout qui comptent. Parmi ces rites, ceux qui touchent à533 la vénération des reliques* sont particulièrement développés, car ils correspondent au goût du merveilleux, du prodige qui a envahi au Xe siècle le sensibilité religieuse. Images concrètes des forces surnaturelles, ces ossements534, ces fragments de corps saints sont imprégnés535 d’une particulière efficacité salvatrice536 ; on veut les toucher, on en fait commerce ; on n’hésite pas à les dérober537 pour les avoir à soi seul. Les usages recommandés par l’Église sont ainsi inextricablement538 mêlées aux pratiques superstitieuses, aux coutumes de sorcellerie antérieures au revêtement539 chrétien et demeurées singulièrement vivaces540. Les prêtres de campagne eux-mêmes ont sans doute peine à les démêler de541 la liturgie officielle, puisque les conciles de la fin du Xe siècle doivent leur interdire – vainement sans doute – la magie et la divination542. Voilà ce qu’est alors le christianisme : pour tous, une religion non point tant de joie et d’amour fraternel que de culpabilité et de crainte prosternée543 – pour la plupart, un ensemble de formules et d’attitudes rituelles plaquées sur544 un fonds robuste de croyances très primitives, service des esprits bons qui protègent contre les puissances démoniaques, culte des morts, dont la survie n’est pas mise en doute : il n’y a pas si longtemps que l’on a cessé de déposer dans les tombes les armes et les écuelles545 de nourriture à l’usage du défunt546. Et pourtant c’est autour de cette fonction religieuse, très rudimentaire dans ses applications les plus répandues, que s’ordonnent547 alors toutes les activités intellectuelles, littéraires et artistiques.

Celles du moins que nous pouvons connaître. On ne saurait douter en effet qu’il ait existé aussi une culture laïque et populaire ; mais, mises à part548 quelques traces infimes549, indirectes et difficiles à repérer550, il n’est rien resté de ses expressions, car elles étaient très périssables551, poésies chantées non encore confiées à552 l’écriture, – ou très exceptionnellement, comme tel récit de la Passion, tel chant en l’honneur de saint Léger, qui ont été conservés, parce qu’il s’agissait de ces « cantilènes553 rustiques », de ces paraliturgies554 que chantaient les fidèles – ou bien décorations travaillées sur des supports555 éphémères, le bois, le textile ou la terre cuite. On ne sait rien de l’éducation que recevait le fils de riche qui n’était pas destiné à l’Église, ni de ses goûts. En revanche, les œuvres littéraires ou artistiques vouées à la gloire de Dieu ont revêtu des formes durables : le livre sur parchemin556, la plaque557 d’ivoire, la pierre maçonnée558 ou gravée.
Georges Duby, Robert Mandrou, Histoire de la civilisation française, Librairie Armand Colin, 1968.

Les écoles


Une base scolaire, toute cléricale (s’il arrive encore que des jeunes gens de la très haute aristocratie soient admis, sans être spécialement voués à la prêtrise ou à la vie monastique, parmi les élèves ecclésiastiques, le cas est exceptionnel : pendant la plus grande partie du moyen âge, le mot laïc fut synonyme d’illettré). Pour ces écoles installées dans les monastères, les chapitres* cathédraux*, Alcuin et les autres savants, qui aidèrent Charlemagne à faire revivre les études, ont mis au point559 un programme qui prolonge celui de l’antiquité romaine : groupe de disciplines que l’on appelle les sept « arts libéraux » et qui se rangent560 en deux cycles. Le premier, le trivium, est avant tout une éducation de l’expression. Au seuil, la « grammaire », science de la langue – de la langue latine, personne ne connaît alors le grec – communiquée par la lecture commentée de quelques poètes profanes, Virgile, Stace, Juvénal, Térence, Lucain, et surtout par l’étude abstraite des gloses561 de Donat et de Priscien ; puis la « rhétorique », art de la composition littéraire, que l’on apprend en lisant les Institutions oratoires de Quintilien et le De Oratore de Cicéron, et en se livrant à562 des exercices d’imitation sur les Catilinaires, les Verrines ou les discours de Tite-Live ; enfin la « dialectique », formation du raisonnement logique, fondée essentiellement sur quelques traités de philosophes ou de vulgarisateurs563 de la basse564 latinité, Boèce et Porphyre, qui transmettent un reflet très pâle et déformé d’Aristote et de Platon. Vient ensuite le quadrivium, qui tendrait à565 donner une connaissance encyclopédique du monde, mais dont les branches sont en réalité très peu développées. Par « géométrie » et « arithmétique », on entend à la fois des spéculations566 sur la valeur mystique des nombres, qui ne sont pas sans rapport avec les pratiques magiques et qui répondent à une orientation profonde de l’âme médiévale, à la recherche des correspondances et de transpositions567 analogiques – et des exercices pratiques où l’on s’entraîne568 au délicat maniement569 des chiffres romains ; l’« astronomie » est une simple technique, très rudimentaire, appliquée soit au « comput », au calcul de la date de Pâques, pivot570 du calendrier religieux, soit à la divination par les étoiles ; la « musique » enfin, apprentissage du chant liturgique.

Tel est le schéma* d’ensemble. Mais il ne faudrait pas imaginer un passage progressif d’une discipline à l’autre ; dans les centres d’enseignement où les élèves, de tous âges, se groupent autour d’un seul maître qui, dans l’intervalle des exercices rituels, lit un texte et le commente, tout se mêle, l’éducation formelle, la transmission des recettes empiriques, la méditation spirituelle*. En outre, à cette époque – en cela parfaitement fidèle à la tradition carolingienne – l’accent porte571 principalement sur le trivium et dans ce cycle sur la grammaire ; c’est une étude du latin. Gauche572 d’ailleurs dans ses méthodes, puisqu’il s’agit essentiellement de la longue rumination573 de textes exemplaires que l’on s’acharne574 à copier – mais qui fait, de tous ceux qui sont passés par l’école, des bilingues575. En effet, les parlers576 populaires sont maintenant, par l’éducation scolaire, définitivement coupés de la langue des intellectuels, celle de l’Église, de la science et de l’art ; langue non point morte mais très vivante, très souple, susceptible577 d’épouser578 toutes les nuances de la pensée et de l’expression – la seule écrite. Littérature fort pauvre d’ailleurs et toute scolaire : la bibliothèque (dont le fonds579 s’est constitué aux temps carolingiens) et l’atelier d’écriture et de composition littéraire, le scriptorium, sont des annexes580 de l’école. Quelques poèmes de prière – des lettres, comme il convient à cette époque de cloisonnement* matériel, où les hommes cultivés, dispersés dans les principaux postes ecclésiastiques et séparés par de très grandes distances, sont contraints de recourir à581 la correspondance pour trouver des interlocuteurs582 à leur niveau. Un seul genre florissant, l’histoire : dans les établissements religieux les plus importants, on tient régulièrement des annales583, plus ou moins riches, plus ou moins ouvertes sur le monde ; l’œuvre la plus habile de ce temps est le recueil historique composé par Richer, entre 991 et 995 dans l’école de Reims, qui suit de très près des modèles antiques, en particulier Salluste.
Georges Duby, Robert Mandrou, Histoire de la civilisation française, Librairie Armand Colin, 1968.



La société féodale

Qu’est-ce que la féodalité ?


Le sens de ce terme s’est tellement déformé dans ses usages récents qu’il importe de définir brièvement la réalité historique qu’il désigne. Dans les structures féodales s’affirme584, en premier lieu, la supériorité totale d’un groupe social : les hommes qui le composent sont, par leur vocation585 militaire et la qualité de leur naissance, dotés de privilèges reconnus, et notamment autorisés à vivre dans le loisir du travail des humbles ; ils ne sont soumis à d’autres obligations que celles que leur imposent l’engagement du vassal et le service du fief.

Mais la féodalité, c’est, plus précisément encore, le fractionnement586 de l’autorité en multiples cellules587 autonomes. Dans chacune de celles-ci, un maître, le seigneur, détient588, à titre privé, le pouvoir de commander et de punir ; il exploite cette puissance comme une part de son patrimoine589 héréditaire. Par un tel cloisonnement* s’opère590 donc la parfaite adaptation des relations politiques et sociales à la réalité concrète d’une civilisation primitive et tout orale, où l’espace était immense et coupé d’innombrables obstacles, où les hommes étaient rares, séparés par des distances mal franchissables, et d’une culture intellectuelle si fruste591 que leur conscience se montrait impuissante à percevoir592 les notions abstraites d’autorité : un chef ne pouvait obtenir obéissance s’il ne se montrait pas en personne et s’il ne manifestait pas physiquement sa présence.

Certes, les dispositions593 de la société que révèlent les documents de l’an mille n’étaient pas nouvelles ; pendant tout le haut594 Moyen Age, les campagnes françaises avaient été dominées par un petit nombre de nobles, qui vivaient entourés de gardes du corps domestiques et qui exerçaient de fait, dans leurs grands domaines, un pouvoir sans limites sur leurs dépendants paysans. Les rapports de subordination personnelle dont on aperçoit le jeu595 au seuil du XIe siècle s’étaient établis de longue date, dans le privé596, sous le manteau597 des institutions publiques carolingiennes. C’est l’effondrement598 de celles-ci qui les fait apparaître.

Mais tandis que le pouvoir des rois et de leurs délégués599 achève de s’évanouir600, ces rapports, d’allure601 domestique, de parenté, de dévouement, de patronage, revêtent une valeur primordiale ; ils se substituent, au sein des règles coutumières602, au système d’obligations qui, jadis603, maintenaient en paix le peuple franc ; ils deviennent l’armature604 des relations politiques, et les attitudes mentales qu’ils engendrent retentissent605 sur tous les aspects de la haute culture. Dans les cadres de la société féodale, qui prend alors au grand jour toute sa consistance606, l’histoire de la civilisation française s’inscrira607 désormais pour des siècles.
Georges Duby, Les féodaux, 980-1075, in Histoire de la France, éd G. Duby, Larousse, 1970.

Ordres


L’idéologie des Trois Ordres, qui a tant marqué608 la société d’Ancien Régime, apparaît au Moyen Age. C’est dans les années qui suivent l’An Mil qu’elle se trouve presque simultanément formulée dans les œuvres des Anglo-Saxons Wulfstan et Aelfric et, avec plus d’ampleur609, dans une harangue610 de l’évêque Gérard de Cambrai (1024) et dans un poème satirique de son confrère611 Adalbéron de Laon (1027-1031). Écoutons Adalbéron dans la leçon de sociologie qu’il donne au roi Robert le Pieux :

« Donc la société des fidèles, qu’on croit une, est répartie612 en trois ordres : les uns prient, d’autres combattent, d’autres encore travaillent. Ces trois ordres, qui coexistent, ne souffrent pas613 d’être disjoints614 : les services rendus par chacun d’eux sont la condition de l’œuvre des deux autres. Ainsi cet assemblage615 triple n’en est pas moins616 un. »

Par conséquent, à chacun sa fonction et sa place sur terre. Au sommet sont les clercs (oratores) et plus précisément les évêques, intercesseurs* obligés617 entre la Cité terrestre et a Cité céleste, seuls investis618 du pouvoir de faire accéder619 au ciel les prières et les offrandes620 du peuple chrétien et de celui d’éclairer ce même peuple en interprétant la parole de Dieu. Puis viennent les nobles (bellatores) qui ont reçu de la Providence la qualité génétique621 d’être des guerriers et sont donc investis fondamentalement d’une mission de maintien de l’ordre. Enfin, au dernier rang, sont cantonnés622 les travailleurs (laboratores) – Adalbéron ne se gêne pas pour dire les esclaves (servi) –, voués623 pour le bien commun au labeur624 et à la souffrance : « point de fin à leur larmes et leurs gémissements ». Oratores, bellatores, laboratores : aux trois groupes reviennent625 trois fonctions complémentaires et l’exercice de ces fonctions, déterminé par Dieu seul, fonde l’inégalité. Inégalité primordiale626 et inéluctable627, pour les promoteurs628 de l’idéologie des Ordres comme pour leurs successeurs.

De cette idéologie trifonctionnelle629, une explication anthropologique630 a été avancée631. Elle se fonde sur les travaux menés par G. Dumézil sur l’organisation primitive632 des peuples indo-européens. Selon l’école dumézilienne, le schéma tripartite633 des fonctions et des états constituerait une structure permanente des sociétés indo-européennes depuis leurs origines ; il serait même le mythe central et principal de l’indo-européanité, mythe décelable634 aussi bien dans l’Inde aryenne635 (brahmana : prêtres ; ksatriya : guerriers ; vaiçya : agriculteurs-éleveurs) que dans l’Iran de l’Avesta, ainsi que chez les Grecs, les Romains, les Germains et les Celtes. Malheureusement pour les tenants636 de cette thèse, aucun lien historique n’a jamais pu être établi entre ces mythologies indo-européennes et l’idéologie médiévale et moderne des Ordres : depuis les plus anciens témoignages relatifs à la religion romaine jusqu’aux formulations637 du XIe siècle, c’est le silence.

Ceci ne veut pas dire que le Moyen Age ait vécu sans systèmes idéologiques. Mais ceux-ci – G. Duby l’a excellemment montré – s’établissent sur d’autres bases. Ils n’avaient pas pour objet de définir des fonctions sociales, mais des valeurs morales. Le critère638 commun qui, selon les docteurs (de Grégoire le Grand à Abbon de Fleury), fondait les hiérarchies était celui de la pureté sexuelle. Les hommes étaient classés selon la distance qu’ils observaient par rapport au sexe : vierges, continents639, disjoints640 (avec, entre autres, comme projection641 possible : moines, clercs, laïcs). Pour le reste, on s’en tenait642, sans véritablement échafauder643 de théories, à l’observation de l’opposition binaire644 qui objectivement scindait645 le champ social : potentes/pauperes, dominants/dominés.

Alors pourquoi cette soudaine apparition de l’image trifonctionnelle dans les années 1020-1030 ? Elle ne signifie pas que la société se soit brusquement partagée en trois : l’idéologie tripartite n’est absolument pas crédible646 comme description du réel. Comme toute idéologie, elle est d’abord un fantasme647. Un rêve, une représentation mentale, le spectacle que les groupes dominants se donnent à eux-mêmes. Mais elle est aussi un projet : celui d’agir sur le réel pour le conformer648 au rêve. Pourquoi ce projet précisément à cette époque ? Parce qu’il y péril dans la demeure649, parce que le corps social est secoué de convulsions650, parce que les privilèges de la classe dominante sont menacés. Les premières manifestations de la croissance économique exaspèrent651 les tensions, les violences au sein de cette société. La troupe nombreuse et menaçante des milites réclame sa part dans les profits du pouvoir, cherche à se faire ouvrir par la violence les portes de la noblesse. Plus grave encore, la paysannerie regimbe652 sous les charges nouvelles qu’on lui impose, ne supporte qu’avec impatience le ban seigneurial, se regroupe653 dans le mouvement de la Paix de Dieu, parfois s’allie aux sectes hérétiques, parfois même se révolte (révolte normande de 997, par exemple). Le temps d’Adalbéron et celui de Gérard est un temps de révolution. C’est l’âge de la révolution féodale. Vite, il importe de654 remettre655 de l’ordre, donc de cantonner les hommes dans des Ordres, strictement et définitivement hiérarchisés. Aux affrontements656 binaires il faut substituer l’harmonie ternaire657 et diluer658 les luttes de classes dans la synthèse lénifiante659 de la trifonctionnalité660. L’idéologie des Trois Ordres apparaît donc pour ce qu’elle est : un rêve certes, mais aussi une arme. Une arme forgée, affûtée661 pour être brandie662 en un moment précis contre un danger précis.

Cette idéologie de combat, qui devait connaître663 un succès exceptionnellement durable, a pourtant mis664 du temps pour s’imposer665. Sur le moment, les écrits de Gérard et d’Adalbéron n’ont eu que peu de résonance666. Pour plusieurs raisons. La première est que les circonstances qui avaient motivé la mise en œuvre667 du schéma trifonctionnel se sont modifiées : la crise, violente au cours des années 1020-1050, a fini par s’apaiser ; passé le milieu du XIe siècle, les paysans, bénéficiant à leur tour de quelques retombées668 de la croissance, ont été plus faciles à contenir669. Deuxième raison : l’idéologie tripartite avait été élaborée par des évêques ; or le XIe siècle voit un déclin de l’institution épiscopale670 au profit de l’institution monastique671 (particulièrement clunisienne) et les moines ont d’autres conceptions du monde et de la société, d’autres projets. Enfin et surtout, pour être efficace, l’arme idéologique devait être placée entre des mains fortes, celles de rois puissants ; or, vers 1020-1030, la monarchie capétienne est dans un état de débilité672 profonde : Robert le Pieux, auquel s’adresse Adalbéron, et ses successeurs sont pour longtemps incapables de se servir de l’instrument qui leur est offert.

Mais que673 renaisse le pouvoir royal et l’on voit réapparaître le schéma tripartite. Celui-ci, un moment récupéré674 par les Plantagenêt, resurgit675 en pleine lumière dans l’entourage de Philippe-Auguste. Le roi de Bouvines s’érige en676 chef suprême d’une société déclarée définitivement tripartite et se présente – le premier d’une longue série – comme le roi des clercs, des chevaliers et (seuls dignes d’attention dans le troisième ordre) des bourgeois. Reste la paysannerie, reliquat677 irréductible678, même pour l’idéologie la plus élaborée, la plus savante : celle-ci laisse béante679 « la fracture680 primordiale, le fossé par-delà lequel on aperçoit, parquées681, comme en surveillance, les classes laborieuses682 » (G. Duby).

Quant aux États Généraux, émanation683 institutionnelle de l’idéologie des Trois Ordres, ils n’émergeront684 encore que bien plus tard en tant qu’assemblée politique : seulement pendant la guerre de Cent Ans, au cours de la très noire décennie qui, de 1347 à 1358, va de la Peste Noire à la Jacquerie. Leur histoire sera parallèle à celle de l’idéologie dont ils sont issus* ; ils ne survivront pas à son effondrement, dans les brasiers685 de l’été 1789.
Pierre Bonnassie, Les 50 mots clés de l’histoire médiévale, Éditions Privat, 1981.
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