Anthologie d’histoire de la civilisation française








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Le sacre


La cérémonie du sacre686 jouait un rôle déterminant dans la consécration687 du pouvoir royal. Les Capétiens ne pouvaient prétendre à688 l’héritage légitime des Carolingiens puisqu’ils avaient en fait usurpé689 la couronne. Aussi690 tenaient-ils à691 maintenir la cérémonie du sacre, qui donnait à leur accession692 au trône un prestige incomparable693. Au XIe siècle, le roi était « oint694 » à Reims avec un mélange de baume695 et d’une huile de qualité particulière. On prétendait696 que ce « saint chrême697 » venait de Dieu lui-même : une colombe l’aurait apporté à saint Remi, lors du baptême de Clovis. Au-delà698 des Carolingiens, les Capétiens cherchaient les racines de leur légitimité dans les traditions religieuses les plus anciennes et les plus mythiques de la monarchie.

Bien au-delà de Charlemagne et de Clovis, le roi capétien se voulait699, par le sacre, l’héritier de Salomon et des rois de l’Ancien Testament. Ce pouvoir religieux qui lui était solennellement conféré700 distinguait d’emblée701 le roi de France des princes, ses vassaux. Il frappait702 en outre l’imagination populaire. Le roi eut bientôt la réputation de faire des miracles, de guérir les malades. Cette renommée existe dès le temps de Louis le Pieux, qui, selon son biographe, guérissait les plaies703 d’un signe de croix704. Il soignait les aveugles, comme le Christ lui-même, en leur lavant le visage avec de l’eau bénite705. De Robert le Pieux jusqu’à l’aube706 des temps modernes, les rois « thaumaturges707 » guériraient les « écrouelles708 ». Nul ne pouvait plus contester709 leur pouvoir spirituel. Pour les mentalités du Moyen Age, ce n’était certes pas un mince710 prodige que ce pouvoir surnaturel placé par Dieu dans les mains du roi.
Pierre Miquel, Histoire de la France, Librairie Arthème Fayard, 1976.

Le château


[Les] principautés régionales étaient, en effet, beaucoup trop vastes pour que le maître pût s’y montrer partout et constamment. Il n’était qu’un ordonnateur711 : jusqu’à la fin du Xe siècle, ses ancêtres avaient rassemblé les énergies de toute la contrée712 pour la défendre contre les envahisseurs païens ; il continuait de réunir en faisceau713 dans sa main les pouvoirs supérieurs de paix et de justice ; mais il devait laisser exercer ceux-ci localement, dans des territoires moins étendus, que l’on pouvait en une journée parcourir à cheval, par des hommes qu’il considérait peut-être encore comme ses délégués714, mais qui, pour la plupart, se sentaient, en face de lui, aussi indépendants qu’il l’était lui-même à l’égard du roi.

Déjà, vers le milieu du Xe siècle, à la périphérie715 des grandes dominations provinciales, certains comtes avaient fondé des dynasties : leurs descendants en l’an mille entendaient716 juger, punir, jouir librement de toutes les prérogatives717 régaliennes718 sur toute l’étendue de leur circonscription719, l’ancien pagus720. Mais à cette date, par le progrès constant de la décomposition721 politique, c’était à un degré plus bas encore que se disposaient722, en fait, les relations concrètement vécues723 de commandement et d’obéissance : autour de chaque forteresse724, dans l’aire725 étroite que celle-ci protégeait et sous l’autorité de son gardien. La société féodale s’est, à cette époque, aménagée726 dans le cadre de la châtellenie727 autonome.
Georges Duby, Les féodaux, 980-1075, in Histoire de la France, éd. G. Duby, Larousse, 1970.

Le châtelain


Pour tous ceux qui demeurent dans les quelques terroirs728 voisins du château, pour tous les manants* (ce terme est dérivé d’un mot latin qui signifie « résider »), pour les « aubains729 », les étrangers qui traversent cet espace, le châtelain exerce à la fois protection et domination. Pour désigner le territoire environnant la forteresse, les textes de cette époque emploient des expressions très significatives730 : le mot sauvement, qui insiste sur la notion de sauvegarde731, les mots ban (c’est-à-dire pouvoir de juger, de punir et de rassembler des hommes pour le combat), ou puissance (potestas), qui mettent l’accent sur l’autorité du chef. Celui-ci – dont le nom paraît flanqué732 dans les chartes733 d’un titre, dominus, qui veut dire « maître », qui traduit en latin le terme d’ancien français, sire, mais qui, jadis734, décorait seuls le roi et les évêques et que la liturgie735 applique à Dieu, au Seigneur tout-puissant de l’Apocalypse – remplit un rôle fondamental.

Comme le souverain du haut Moyen Age, le châtelain est celui qui maintient la paix. Aidé par les cavaliers qu’il entretient près de lui, il doit réprimer736 tous les troubles, apaiser737 la discorde738 et faire justice à tous ; il doit assurer la défense contre le danger extérieur. Cette fonction de première nécessité739 justifie les pouvoirs qu’il s’arroge740 ; elle légitime741 les taxes, que ses sergents742, ses domestiques armés, lèvent743 sur le pays, ces exactions* que l’on appelle aussi des « coutumes744 », puisque le droit de les percevoir est admis désormais par ces règles, fluides745, mais souveraines, qu’enregistre746 la mémoire collective et qui régissent747 les relations sociales. Les amendes748 en deniers qu’infligent749 ses agents dans les assemblées judiciaires et qui punissent méfaits750 et délits751 de toutes sortes ; les gerbes752 d’avoine qu’il prélève753 aux moissons pour la maréchaussée754, c’est-à-dire pour nourrir les montures755 de son escorte756, les corvées de charrois757 et de terrassement758 par quoi la paysannerie contribue au ravitaillement759 et à la réparation de la forteresse, les aides760 diverses réclamées en cas de besoin, les banalités761 proprement dites exigées au four, au moulin, les péages* et les conduits762 acquittés763 par les voyageurs : tous ces impôts, les documents les nomment parfois cadeaux ou offrandes764, manifestent ainsi qu’ils étaient censés765 traduire766 la reconnaissance spontanée des protégés. Ils soldent767, en fait, la sécurité que le sire fait régner (non sans rudesse, mais avec d’autant plus de diligence768 que cette action préventive769 ou répressive770 est pour lui source de profits) dans les marchés, sur les pistes771, au fond des forêts et au sein des772 hameaux773 que le château tient sous sa sauvegarde et, comme on dit aussi à l’époque, dans son district774, c’est-à-dire sous sa contrainte.

Ces perceptions775 conduisent dans les celliers776 de la forteresse, vers les bas étages de la tour, une portion notable777 des récoltes, du grain, du vin, des agneaux et des porcs, et transfèrent778 entre les mains du seigneur la plupart des pièces de monnaie que peuvent gagner les paysans. Que cette fiscalité779 polymorphe780 ait pu se mettre en place781 dans les campagnes françaises au seuil du XIe siècle est l’un des signes les moins imprécis du tout premier élan782 qui entraînait alors ce pays vers la prospérité. Elle accumulait les réserves783 de nourriture dans la maison du châtelain, en faisant un îlot de surabondance784 au sein de la pénurie785 commune, où les pauvres pouvaient chercher secours, célébrant, en retour, la munificence786 du maître.
Georges Duby, Les féodaux, 980-1075, in Histoire de la France, éd, G. Duby, Larousse, 1970.

Les chevaliers


Ce groupe est constitué d’éléments disparates787. Dans chaque province, il réunit, en effet, d’une part, ceux que l’on désigne spécialement comme des « nobles », les plus hauts seigneurs, maîtres du ban*, les princes et les châtelains788 ; d’autre part, les simples seigneurs fonciers* grands et moyens (on peut dénombrer789 une vingtaine, une trentaine de ces familles plus modestes par châtellenie, c’est-à-dire autant, à peu près, que de villages), lesquels, dans la plupart des régions françaises, forment le plus gros790 de l’effectif791 chevaleresque ; et enfin, plus nombreux dans la France du Nord-Ouest, des guerriers domestiques, qui ne possèdent pas de terre et vivent dans les forteresses en familiarité totale avec le châtelain. Mais cette diversité de conditions disparaît sous des traits communs qui peu à peu s’accusent792 ; elle se fond793 dans une identité de comportement et d’idéal, de mieux en mieux perçue au cours du XIe siècle.

[…]

Le ciment794 le plus efficace de cette cohésion progressive réside sans conteste795 dans une commune activité, la guerre. Cette vocation impose à la chevalerie son premier caractère : c’est une société strictement masculine. Les termes qui marquent l’appartenance au groupe, miles, « chevalier », n’ont pas de féminin, et la femme apparaît singulièrement absente de la culture du XIe siècle. L’Église la traite avec méfiance, comme un ferment796 de corruption et de désordre ; dans les chroniques de l’époque, des soupçons de sorcellerie pèsent sur797 beaucoup de princesses ; les rares figures féminines de l’art sacré, sinueuses798, étrangement conjointes799 aux formes du bestiaire800, évoquent les embûches801 du Démon. Quant à la culture laïque, elle ne leur fait aucune place. Son univers est celui des mâles.

C’est pour les garçons, lorsqu’ils sont formés au métier des armes, lorsqu’ils ont atteint dix-huit ou vingt ans, que se déroule le plus important des rites sociaux, une cérémonie d’initiation, l’adoubement. Les documents ne la décrivent pas encore, mais on la sent alors toute profane et domestique. Le maître du château ou le chef de famille introduit le jeune homme dans l’équipe des guerriers professionnels en lui remettant son harnachement802 ; il le soumet à des épreuves, l’invite à803 démontrer publiquement ses capacités dans un simulacre804 de combat, lui applique805 ce coup sur la nuque806, la colée, brimade807 violente et brusque imposée par l’ancien, rite d’accueil et d’essai. Dès lors, le jeune, et jusqu’à ce que, prenant femme, il fonde une lignée808 et devienne à son tour chef de maison, peut s’agréger à809 la petite bande des combattants non mariés que le châtelain (ou son fils) entraîne à sa suite, nourrit à sa table et récompense en la dirigeant vers des aventures fructueuses.

Pour ces hommes, la guerre est un sport joyeux et profitable. Revêtus d’armes encore rudimentaires, de la casaque810 de cuir, bientôt du haubert811, cette grande chape812 dont les mailles813 métalliques les protègent jusqu’aux genoux, coiffés du heaume, montés sur le cheval, mais l’abandonnant au moment de la rencontre, puisqu’il est vulnérable et très coûteux, pour affronter l’ennemi à l’épée. (La longue épée magique que des reliques* enchâssées814 dans la garde815 rendent invincible, et qui porte un nom propre : celle de Roland s’appelait, on le sait, Durandal, et Courtoisie l’épée de Guillaume Taillefer, comte d’Angoulême, « arme fort dure, dont il coupa en deux le roi des Normands [et sa cuirasse816] d’un seul coup ».)

Ils se lancent au combat allègrement817, à chaque printemps. Ils saisissent pour cela tout prétexte, prêts à rejoindre très loin tel prince dont on raconte qu’il prépare une expédition tentante818. Toujours en mouvement, hors819 le temps d’hiver, où la boue, le froid et la nuit forcent les hommes à se terrer820 dans leurs tanières821, ils trompent le désœuvrement822 où la paix parfois les laisse en poursuivant le gros gibier dans des chasses aussi dangereuses que les embuscades823, en organisant ces simulacres d’escarmouches824, les tournois, dont la vogue remplira tout le XIIe siècle. Ces jeux militaires diffèrent peu de la guerre véritable ; on s’y blesse, on s’y tue ; les vainqueurs en ramènent captifs leurs adversaires, les retenant jusqu’à ce qu’ils aient racheté leur corps par une rançon.

Dans les modèles de comportement que tous les membres de la chevalerie sociale s’efforcent d’imiter, dans la morale commune qui les rassemble en corps, les vertus premières, celles que mettent au premier plan les chants épiques, préludes825 aux futures chansons de geste, sont la force physique, la bravoure826, la vaillance827. Que représente la chevalerie, sinon*, campés828 au milieu de la France de cette époque, la violence, l’assaut permanent, l’esprit d’agression et de pillage, une réserve inépuisable de turbulence829 et de brutalité ?
Georges Duby, Les féodaux, 980-1075, in Histoire de la France, éd. G. Duby, Larousse, 1970.

La vassalité


Le respect de la foi jurée, la loyauté envers ceux à qui on s’est lié par serment constituent un autre pôle830 majeur de l’éthique chevaleresque, car cette caste de guerriers – échappant à toute contrainte de la part des pouvoirs qui ont recueilli les débris831 de l’autorité publique, et ignorant les châtiments que le châtelain inflige aux832 paysans – est en effet la classe féodale au sens précis, celle où les relations politiques s’organisent par un rapport moral établi d’homme à homme, en fonction de la vassalité et du fief.

Dans l’aristocratie comme parmi les humbles, l’habitude de la « commendise833 », du dévouement personnel à un patron, était ancienne. Spontanément des clientèles s’étaient formées autour des plus grands et, dès le IXe siècle, les souverains carolingiens avaient essayé de codifier ces pratiques privées, dont ils se servaient eux-mêmes pour resserrer834 leur prise835 sur le royaume, pour obtenir de leurs délégués provinciaux une obéissance plus complète, pour s’attacher directement les plus influents des seigneurs. C’est entre la Loire et le Rhin que ces usages avaient leurs plus profondes racines ; ils se propagèrent peu à peu dans les régions méridionales et prirent plus de vigueur836 avec l’affaissement837 progressif de la puissance royale ; en même temps le lien personnel revêtait une forme particulière dans l’« ordre » des chevaliers, à mesure que celui-ci se différenciait davantage de la paysannerie. Au début du XIe siècle, si le châtelain, lorsqu’il parle de son serf domestique ou du chevalier en stage838 dans la forteresse, les appelle d’ordinaire tous les deux « mon homme » (bien qu’il existe pour désigner le dépendant noble un terme spécifique, le mot « vassal »), le service qu’il attend d’eux, leur posture839 en face de lui, le sentiment qu’il leur témoigne sont de nature fort dissemblable. La différence déjà se marque840 dans le vocabulaire ; pour le rustre841, le patron est le « maître » ; c’est seulement le senior, c’est-à-dire le « vieux », pour le chevalier – qui lui reconnaît, par conséquent, non pas un pouvoir de contrainte, mais une seule supériorité morale, analogue à celle dont jouit l’ancien dans le groupe familial. Les rites par lesquels se noue842 l’attache843 vassalique expriment plus nettement encore son caractère.

La cérémonie se déroule en deux phases. L’« hommage » d’abord. Tête nue, sans armes, à genou, celui qui vient se mettre en vasselage844 place, en signe d’abandon845, de remise846 complète de lui-même, ses deux mains jointes entre les mains de celui qui par ce geste, devient son seigneur. Au début se révèle ainsi la subordination du vassal qui, pour un moment, cesse de s’appartenir847, se livre tout entier au pouvoir d’autrui. Mais il ne reste pas longtemps dans cette attitude humiliée ; il est aussitôt relevé par le seigneur, qui le baise à la bouche. Par là, le rituel manifeste clairement que les deux hommes sont désormais replacés au même niveau, et que le lien qu’ils viennent de contracter848 est d’amitié et non de sujétion849. Puis le vassal debout jure d’être fidèle « par droite foi, sans mal engin850, comme un homme doit l’être à son seigneur » ; c’est le second acte, la foi. Geste religieux, le serment est sans doute une adjonction851 plus récente, autre signe de la pénétration progressive des relations sociales par les pratiques chrétiennes – mais il affirme lui aussi que les obligations vassaliques découlent852 d’un engagement personnel et libre, et non pas d’une contrainte extérieure.

Engagement durable : ce qui a été donné par la remise des mains et par la foi jurée ne peut être repris. Seigneur et vassal sont unis pour la vie entière. Cependant, la dépendance vassalique n’est pas, comme celle des paysans, transmissible à la descendance853 ; elle reste strictement individuelle. En outre, il est admis qu’il puisse être légitimement rompue – par une autre cérémonie rituelle, inverse de l’hommage, le « défi854 », où d’autres gestes expressifs (un bâton brisé jeté à terre, par exemple) marquent la rupture – lorsque l’un des deux hommes néglige ses obligations. Car le lien de vassalité astreint à855 des obligations. De quelle nature et de quelle portée ? A une époque où le droit, conservé seulement par la mémoire collective, est d’une grande fluidité856, où les esprits sont surtout sensibles au formalisme857 extérieur, il n’existe pas une codification précise et fixe des devoirs nés de l’hommage. Pourtant les hommes du début du XIe siècle se sont efforcés d’en prendre une conscience plus claire. C’est ainsi que la réponse donnée vers 1020 à une interrogation du duc d’Aquitaine par l’évêque Fulbert de Chartres, savant de la plus haute culture intellectuelle, habitué à la réflexion juridique et fort au courant de la mentalité et des réactions du monde seigneurial auquel il participait par ses origines familiales et par ses fonctions mêmes, fournit le meilleur témoignage sur la manière dont on interprétait alors ces devoirs. Fulbert définit d’abord avec une très grande précision ce qui lui paraît l’obligation fondamentale de la fidélité, celle qu’il convient858 expressément859 de remplir pour n’être pas coupable de ce que l’on appelle la « félonie860 » : ne rien faire qui puisse, dans son corps, dans ses biens, dans son « honneur » porter préjudice861 au seigneur. Le lien vassalique établit donc toujours et avant tout une assurance, une garantie de sécurité entre les deux hommes.

Cette attitude négative n’est pourtant pas suffisante, « car il ne suffit pas de s’abstenir de862 faire le mal, dit l’évêque de Chartres, encore faut-il faire ce qui est bien ». Mais à vrai dire, c’est en termes beaucoup plus vagues qu’il présente ces exigences positives : deux mots seulement – les maîtres-mots du monde féodal – « aide » et « conseil ». Le dépendant, chacun en est convaincu, doit en effet « aider » son seigneur, c’est-à-dire lui prêter main-forte863 dans les difficultés, et ceci de toutes manières : en le secondant864, par exemple, quand il est vieux et malade, dans l’administration de ses biens – en témoignant pour lui en justice – plus tard, au XIIe siècle, quand l’argent a plus d’importance, en lui donnant des deniers pour payer sa rançon, pour doter865 sa fille ou pour équiper son fils admis parmi les chevaliers. Mais il est bien évident que dans ce milieu complètement organisé en fonction du combat l’aide par excellence est militaire : c’est bien par les armes que le vassal se porte866 d’ordinaire à la rescousse de867 son « ami » ; la vassalité constitue principalement un aménagement868 de la camaraderie guerrière. Le devoir de conseil répond à un autre besoin. Le temps, on l’a vu, est à la vie grégaire869 ; on ne conçoit pas qu’un puissant vive seul, ni, en particulier, qu’il prenne une décision importante sans requérir870 l’avis, le « conseil » des siens. Le vassal est donc astreint à se rendre, aussi souvent qu’il en est convié871, auprès de celui qui a reçu son hommage, afin de former ce qu’on appelle sa « cour », l’environnement d’amitiés jugé indispensable. Ces visites périodiques, qui se prolongent plusieurs jours, pendant lesquels les fidèles mangent à la même écuelle que le patron et dorment avec lui, ont d’ailleurs un autre effet : elles renouent l’attache qui, sans un contact répété, aurait tendance à se relâcher872 à une époque où l’éloignement prive le chef de son autorité.

Tous ces devoirs sont réciproques, Fulbert de Chartres le précise bien : « En toutes choses, le seigneur doit rendre la pareille à873 son vassal » ; il doit s’interdire de lui porter préjudice ; il doit le secourir par ses armes, par ses avis et même, s’il le faut, par ses deniers. Toutefois, l’obligation est beaucoup plus astreignante874 pour le dépendant, à propos duquel seul il est question de « service » – le mot même que l’on employait naguère875 en pensant à l’esclave. Service spontané en vérité, d’autant plus étendu qu’est plus vif l’attachement entre les deux hommes – cette affection876 qui souvent date de l’enfance, puisque, selon l’usage, le fils du vassal passe quelques-unes de ses jeunes années dans la maison du seigneur, où il apprend à manier877 les armes et à mener les meutes878 en compagnie du garçon dont plus tard il se fera l’homme. Service dont parfois, après discussion, les termes du serment de fidélité précisent la nature. Mais service normalement rétribué879, Fulbert l’indique expressément : si le vassal doit aide et conseil, c’est pour « mériter son fief ». Au service du dépendant, répond le « bienfait » du patron.
Georges Duby, Robert Mandrou, Histoire de la civilisation française, Librairie Armand Colin, 1968.
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