Anthologie d’histoire de la civilisation française








titreAnthologie d’histoire de la civilisation française
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Le fief


Plus qu’à tout autre, il importe au seigneur d’être généreux, car ce sont les largesses880 qui lui gagnent l’amitié de ses fidèles. Ils attendent de lui bonne chère881, distribution d’armes, de chevaux, d’argent, et surtout de ces objets de parure882 qui ont tant de prix dans ce monde. Dans l’esprit de la primitive commendise883 guerrière, le vassal était en effet entièrement à la charge de884 son patron, vivait chez lui, en véritable domestique – et, dans maint château, on voit encore, au XIe siècle, deux ou trois guerriers rester souvent leur vie entière vassaux du maître, mais tout à fait intégrés dans sa famille ; « la terre que vous me réclamez, je ne puis vous la distribuer », répondait à ses hommes qui le sollicitaient885 le duc de Normandie Guillaume Longue Épée, « mais je vous donnerai volontiers tous les biens meubles886 que je possède, des bracelets887 et des baudriers888, des heaumes et des jambières889, des chevaux, des haches890 et de très belles épées magnifiquement décorées d’or ; vous jouirez toujours de mon amitié et de la gloire du service dans ma demeure ». On le voit cependant, les vassaux préféraient le don d’un domaine, la vraie richesse de ce temps, et qui seul pouvait leur éviter la gêne891 d’une commensalité892 permanente. En fait, au début du XIe siècle, le seigneur normalement, dès l’entrée en vasselage, concède893 un bien foncier* à son homme, le « chasement894 » ou, comme on dit plus généralement, le « fief ». C’est un domaine de grandeur variable, une église, une part de dîme*, le droit d’exercer ici tel pouvoir de commandement, d’exploiter là telle famille de rustres, parfois un moulin, un simple champ – dont le seigneur reste le maître éminent, mais dont, par un geste rituel, l’investiture895, il a remis l’entière jouissance au vassal, pour le « tenir » aussi longtemps qu’il remplira les obligations de l’hommage, c’est-à-dire, s’il n’est pas félon, jusqu’à sa mort. Les profits de ce bien sont le salaire de sa fidélité.

Introduite de la sorte au centre de la relation vassalique, la tenure896 féodale en devint l’élément principal, comme il était inévitable en un temps où seuls comptent vraiment ce qui se voit et ce qui se touche : dès la seconde moitié du XIe siècle, on considérait que l’hommage était prêté « à cause du fief ». Féodalité, le mot exprime bien la primauté897 nouvelle de la relation foncière : les hommes étaient maintenant liés les uns aux autres par certaines terres. Les rapports humains s’en trouvèrent sensiblement affectés898. Il en résulta, dans un sens, un certain renforcement de l’autorité seigneuriale ; à cause de la tenure et pour tout ce qui la concernait, le vassal fut désormais soumis à la justice de son seigneur qui, d’autre part, possédait maintenant le moyen de punir tout manquement899 à la foi jurée : la confiscation du chasement après conseil de ses autres vassaux. En revanche, la vassalité cessa d’unir deux hommes par une amitié choisie à la vie et à la mort. Comment en effet retirer aux héritiers du feudataire900 intègre901 le fief qui pendant toute une existence s’était trouvé mêlé aux terres familiales ? Obligé de leur laisser la tenure, le seigneur, à cause d’elle, les admit normalement dans son hommage – parfois malgré lui et même si leur service lui paraissait douteux ou inefficace. Puis, comme il était admis que le vassal laissât son fief à ses héritiers, on pensa qu’il pouvait aussi le donner et le vendre. Certes, il fallait demander l’autorisation du seigneur, acheter cet agrément902 par un cadeau, et tout nouveau possesseur devait préalablement l’hommage. N’empêche que903 la mobilité du fief rendait la fidélité beaucoup moins stable, et surtout moins profondément vécue904 : le seigneur voyait entrer dans sa clientèle des feudataires, héritiers ou acheteurs, qu’il n’avait pas choisis, qui s’astreignaient à le servir, non par un libre mouvement905 de leur volonté, mais pour obtenir les profits d’une terre – et qui même, ce fut bientôt admis, hommes infirmes906, veuves ou filles, étaient incapables de lui fournir l’aide militaire. Conséquence plus grave encore, un même homme, par le jeu907 des mutations908 de terre, avait grande chance de tenir des fiefs relevant de909 seigneurs différents ; ce qui l’obligeait à prêter plusieurs hommages. Lequel de ces multiples seigneurs servir, lequel aider par les armes lorsque l’un était en conflit avec l’autre ? Singulière dégradation du dévouement personnel, qui, dans la conception primitive de la vassalité, devait être total et qui, ainsi partagé, finissait, entre des obligations contradictoires, par se réduire à une abstention prudente. Toutefois, le sentiment vassalique resta, malgré ces atténuations910, l’un des axes principaux de la mentalité chevaleresque, envahissant, depuis la noblesse, toutes les conceptions morales de l’époque. […]
Georges Duby, Robert Mandrou, Histoire de la civilisation française, Librairie Armand Colin, 1968.

Soumission des paysans


[…T]out le poids du pouvoir seigneurial repose sur911 ceux qui ne sont pas armés, sur les vilains912. Pour eux, entrer en dépendance personnelle, « appartenir » à un autre homme, signifie obéir à tous ses ordres, tomber dans une sujétion913 étroite et surtout héréditaire, dont il n’est plus possible de se dégager914. Ce sont ceux que le sire915 exploite, par l’intermédiaire de ses prévôts916, de ses forestiers917, de ces auxiliaires918 de très petite extraction919, mais qui se haussent920 de toute la puissance dont ils sont investis921 et qui, outrepassant922 leurs droits, font rapidement fortune : les vrais maîtres des manants923, que souvent ils tyrannisent924. Il arrive parfois, en cas de très grand danger, que les rustres925 soient appelés à combattre, ou plutôt à préparer, piétaille926 méprisée, armée seulement des dérisoires927 outils champêtres928, le vrai combat, celui des cavaliers ; pourtant, en temps normal, leur collaboration à la défense commune prend des formes jugées dégradantes929 : livraisons de ravitaillement930 pour la garnison931 du château, et, en particulier, de foin932 et d’avoine pour l’entretien des chevaux – ou bien corvées, appliquées en principe à la réfection933 périodique des fortifications, mais souvent détournées934 vers les labours935 du châtelain. Sur eux règne, d’autant plus936 stricte et prompte à s’exercer qu’elle est profitable, la justice du seigneur ; des amendes937 en deniers dont le montant938 est fixé par l’usage en un code barbare et sans nuances (sept sous pour un coup quel qu’il soit, mais soixante si le sang a coulé, que la blessure soit grave ou non) font passer dans le coffre939 du sire et dans la bourse de ses agents les quelques pièces de monnaie de l’épargne paysanne – et si le coupable ne peut s’acquitter940, on l’y contraint par l’emprisonnement, qui n’est pas une peine, mais le moyen d’accélérer le règlement des sanctions pécuniaires941. Quant aux crimes graves, ils placent leurs auteurs à la merci942 du châtelain, qui peut confisquer943 tous leurs biens et leur infliger944 des châtiments945 corporels, la mutilation946 de la main coupable, la mort : le gibet947, les « fourches patibulaires948 » sont un autre symbole de la puissance supérieure. Enfin, prix de la protection qui leur est accordée, les paysans du sauvement doivent au sire une « aide » matérielle. Ils lui offrent le gîte949 quand il en a besoin – et si le châtelain lui-même vient rarement dans la hutte de ses manants manger la bouillie950 familiale, il fait profiter de cette pitance951 gratuite les chevaliers du château, ses gens, les chiens de sa meute952 : ponction953 périodique et redoutable sur les réserves de nourriture du ménage, mais à vrai dire limitée la plupart du temps par la coutume. Arbitraire au contraire est la « taille954 », c’est-à-dire le droit pour le chef de prendre quand il veut dans la maison des vilains ce dont il a besoin.

Ainsi, une seigneurie plus lourde, celle du maître du ban, – qui s’ajoute pour les tenanciers955 aux services qu’ils doivent au possesseur du sol qu’ils cultivent, et, pour tous les paroissiens*, aux dîmes et autres redevances956 portées sur l’autel du sanctuaire957, – s’appesantit958 au XIe siècle sur la paysannerie. C’est cette contrainte qui conduit la population rurale à se rassembler, pour s’en mieux défendre, dans le cadre de la paroisse* où s’unissent les différents hameaux959, en une communauté plus étroite, gardienne de la « coutume ». Autour de l’église, lieu d’asile960, se forme alors et prend consistance961 cette autre cellule962 essentielle de la campagne française, la collectivité de village, germe963 de l’actuelle commune964, groupement de résistance aux exigences seigneuriales. L’installation de cette seigneurie, par le jeu965 des exactions966 qui épargnent967 les fortunes nobles, mais transfèrent968 aux mains du sire une bonne part des petits profits paysans, accuse969, d’autre part, les degrés de la hiérarchie économique : elle élève encore davantage le châtelain au-dessus des autres et surtout elle isole mieux encore de la masse des rustres la petite élite des chevaliers.
Georges Duby, Robert Mandrou, Histoire de la civilisation française, Librairie Armand Colin, 1968.

Église et féodalité


Dans le monde laïc, le groupe des chevaliers est seul à s’exprimer. Ses fils remplissent toute l’Église haute. Ce sont donc ses mœurs et ses façons de réagir qui donnent sa tonalité970 particulière à la civilisation du XIe siècle, même dans le domaine de l’esprit.

Les manières féodales s’insinuent971 en effet dans les cercles ecclésiastiques détenteurs972 de la culture savante. Les domaines d’église, par un développement des privilèges d’immunité973, sont devenus des seigneuries indépendantes, dont les manants974, hommes du saint patron, sont jugés, punis, commandés au profit des clercs ou des moines. Chaque évêque, chaque abbé a ses chevaliers, ses vassaux, qui lui font hommage, reçoivent en fief des terres, fréquemment même des églises paroissiales*, et qui, lorsqu’ils viennent accomplir leurs devoirs d’aide et de conseil, introduisent dans le cloître975 la turbulence976 guerrière. Mais la contamination977 est plus profonde : c’est par les gestes mêmes de l’investiture978 que les seigneurs laïcs, patrons des évêchés et des monastères, remettent au dignitaire de cet office dont ils ont suscité979 l’élection, la crosse980, insigne* de sa fonction pastorale981. Or, dans les rites profanes de la féodalité, depuis que le fief est intimement982 lié à la vassalité, l’investiture* tend à devenir inséparable de l’hommage ; et peu à peu l’idée se répand que la mission spirituelle elle-même est un fief, que celui qui la remplit est un vassal et doit pour elle un service : intégration dangereuse des choses sacrées dans l’assemblage983 des puissances temporelles*. En outre, nombre d’évêques, d’abbés, de chanoines* – tous issus* de familles nobles, mal dégagés984 des liens du lignage985 – sont conduits par leurs fonctions à mener l’existence des seigneurs du siècle986. Eux aussi logent dans une tour, entourés de gens de guerre, chevaliers domestiques ou vassaux en stage987 ; ils doivent organiser des expéditions de vengeance contre ceux qui méconnaissent988 les droits de leur église, qui tuent ses serfs ou qui pillent ses étables989. La plupart sont repris990 malgré eux par cette ambiance991 de rudesse992 corporelle et mentale qui était celle de leur enfance. Le prélat993 de ce temps aime la guerre et la chasse – pour ne rien dire de la liberté sexuelle rarement réprimée994 dans le monde féodal, où l’épouse légitime est exceptionnellement la seule compagne995, où, dans tout château, l’hôte de passage996 trouve à sa disposition des ribaudes997.
Georges Duby, Robert Mandrou, Histoire de la civilisation française, Librairie Armand Colin, 1968.

Cluny


Par les stipulations998 mêmes de sa charte999 de fondation, cette abbaye se trouvait, depuis 910, protégée contre les abus du patronage1000 seigneurial et, à cette fin, directement rattachée à l’Église de Rome ; elle avait, comme celle-ci, saint Pierre et saint Paul pour protecteurs. Depuis le milieu du Xe siècle, son rayonnement1001 se propageait dans tout le royaume de Bourgogne et en Auvergne. L’abbé Odilon, qui la dirigea entre 994 et 1049, poussa1002 vigoureusement1003 l’extension de cette influence le long des grands itinéraires1004 de pèlerinages qui menaient vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Il obtint que toutes les filiales1005 de son monastère fussent soustraites à1006 l’autorité de l’évêque du diocèse*.

Les multiples établissements monastiques qui avaient adopté les coutumes en usage à Cluny constituèrent l’ordo clunisiensis, l’« ordre » de Cluny, tout entier soumis à la direction d’un seul abbé, celui de la maison mère. Véritable empire qui, dans son extension irrésistible, désagrégeait1007 les circonscriptions épiscopales, comme les progrès de l’indépendance féodale et les châtellenies autonomes disloquaient1008 au même moment les circonscriptions comtales, et qui commençait de s’insinuer1009 au cœur même du domaine capétien : en 1079, le roi Philippe Ier confiait aux clunisiens le couvent1010 parisien de Saint-Martin-des-Champs.

Comment expliquer ces rapides conquêtes, sinon* par l’insertion1011 parfaite de l’esprit de Cluny au sein d’un monde que pénétrait l’esprit chevaleresque. L’interprétation qu’il proposait de la règle de saint Benoît s’ajustait1012, en effet, parfaitement aux attitudes de l’aristocratie. Ses moines, qui ne possédaient rien en propre1013, qui respectaient les abstinences1014 et dont l’office1015, pour cela, plaisait plus que tout autre à Dieu, vivaient cependant dans une large aisance1016, assise sur1017 une vaste fortune foncière1018. Comme les nobles, ils ne travaillaient pas de leurs mains. Ils formaient une milice1019 spirituelle*, mieux disciplinée que celle des guerriers et donc fort efficace contre les assauts des armées de Satan. Nul chevalier, nul prince ne se sentait déchoir1020, si, se « convertissant1021 », changeant de vie, abandonnant le siècle1022, il s’engageait dans leurs rangs.

Dans les maisons de l’ordre de Cluny, les prières pour les défunts1023 prirent une ampleur1024 qui donnait satisfaction aux aspirations les plus puissantes de la religiosité1025 commune. Toute leur activité s’ordonnait1026 en fonction d’une cérémonie perpétuelle et somptueuse1027, car Cluny avait fait sien, pour la gloire de Dieu, le goût de la parure1028, du faste1029, de la fête qui animait la noblesse. Par son éclat, par sa magnificence1030 musicale, par l’ornement de l’autel et du sanctuaire1031, par la complexité réglée de son rituel1032, cette liturgie1033 paraissait la plus apte à récolter1034 les faveurs de la Providence1035 et préfigurait1036 en ce monde les splendeurs1037 futures de la cité céleste.

« Les moines de Cluny, écrivait Raoul Glaber, se sont sans cesse préoccupés de1038 ce qui est Dieu, c’est-à-dire des œuvres1039 de justice et de miséricorde1040 ; ils ont donc mérité d’être comblés1041 de tous les biens. Sache que ce monastère n’a pas son pareil dans le monde latin, surtout pour délivrer les âmes tombées au pouvoir du démon. On immole1042 dans ce lieu si fréquemment le sacrifice vivifiant1043 [l’Eucharistie1044] qu’il ne se passe pas de jour sans que, par une telle entremise1045, soient arrachés1046 des êtres à la puissance des forces maléfiques1047. »
Georges Duby, Les féodaux, 980-1075, in Histoire de la France, éd. G. Duby, Larousse, 1970.
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