Anthologie d’histoire de la civilisation française








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Cathares et vaudois


En effet, toutes [les] tentatives pour ajuster1223 la vie monastique à l’esprit de l’Évangile étaient en réalité des évasions. La chrétienté* ne pouvait tout entière se réfugier au désert. Abandonnés par les meilleurs, laissés à des pasteurs trop ignares1224 ou trop savants, trop riches ou pas assez « purs », ceux qui restaient dans le monde demeuraient insatisfaits. Aussi1225 continuaient-ils à prêter l’oreille – surtout dans les milieux les plus ouverts aux nouveautés, émergeant1226 déjà de la passivité campagnarde, dans les bourgs neufs, dans la société des chevaliers – à des prédicants1227 voyageurs, toujours aussi nombreux, condamnés par la hiérarchie mais protestant de1228 leur attachement au Christ, convaincus d’être plus « parfaits » que les clercs qui les condamnaient, et pour cela persistant à1229 prêcher l’Évangile, le détachement1230 des richesses, la réforme1231 des mœurs, et groupant autour d’eux de petites sectes ferventes, à la lisière1232 de l’orthodoxie, dispersées dans toutes les provinces françaises.

Ce fut au sein de cette fermentation1233 que s’insinua1234 vers 1140-1150 une attitude religieuse un peu différente. D’abord diffuse1235, elle s’installa plus fermement entre le Massif Central et les Pyrénées et s’y organisa après 1167 en véritable église concurrente de l’orthodoxe, avec sa propre hiérarchie et ses conciles. Ses adeptes, que l’on ne savait comment nommer, furent appelés désormais « cathares », nom grec car le mouvement était en liaison par l’Italie du Nord avec les Balkans byzantins : les « purs ». Il s’agissait, en effet, une fois encore d’une aspiration à la purification de l’âme. Sous sa forme la plus rigoureuse1236 (mais accessible1237 sans doute à bien peu et très rarement exprimée de façon claire), le catharisme était une religion tout à fait étrangère au christianisme. Dogmatiquement, il apparaît comme un dualisme1238 très simple : l’univers (et l’homme lui-même) est l’affrontement de deux principes, l’un spirituel*, l’autre matériel ; il convient de soutenir le parti du Bien et de l’aider à triompher ; il faut donc rompre avec la matière, être pauvre, chaste1239, sans attache – par quoi l’on atteint la perfection, donc le salut ; sinon* l’âme par une série de transmigrations se réincarne jusqu’à ce qu’elle parvienne à la pureté parfaite et soit elle aussi libérée. Mais cette doctrine, masquée1240 qu’elle était par un vocabulaire et tout un ensemble de symboles empruntés au christianisme (la figure du Christ y avait sa place, et l’Évangile), apparaissait aux masses comme un christianisme plus simple, débarrassé de rites trop obscurs, et professé1241 par des hommes qui, en éclatant1242 contraste avec le clergé officiel, pratiquaient véritablement les vertus évangéliques. D’où son extraordinaire succès dans le Sud de l’Aquitaine. Déjà, avant même que le mouvement hérétique ait pris de la fermeté1243, la tournée1244 de propagande orthodoxe que saint Bernard y avait dirigée en 1145 avait complètement échoué ; en 1177, le comte de Toulouse lançait l’alarme1245 : les églises étaient vides ; à Albi, l’évêque restait seul avec son chapitre* ; plus un homme ne lui était spirituellement soumis, tous avaient trouvé hors de l’Église une religion vivante, vraiment apostolique.

En dehors des cloîtres cisterciens, en dehors du Midi albigeois et décidément rebelle, d’autres cherchaient avec ardeur1246 la vie évangélique, espérant pouvoir la mener sans rompre avec le clergé – particulièrement dans les villes, où l’encadrement1247 ecclésiastique était insuffisant, où la plupart des hommes, enrichis trop vite, étaient plus sensibles au problème de la pauvreté et du salut. C’était le cas à Lyon du marchand Pierre de Vaud qui, s’étant fait traduire l’Évangile dans son langage, vendit tous ses biens en 1176, distribua l’argent aux miséreux1248 et se mit à prêcher la pénitence*, rassemblant autour de lui ceux qui se voulaient « pauvres » en esprit et en vérité ; il s’acharna à1249 rester au sein de l’Église, mais condamné et finalement insoumis1250 parce que persuadé d’être inspiré par Dieu, il entra dans l’hérésie avec ses disciples, ceux qu’on appela bientôt les vaudois et que l’on confondit volontiers1251 avec les cathares. Tout ce trouble – qui jette des milliers d’hommes dans les solitudes forestières, qui, face aux premiers exercices de la théologie rationnelle, propose une religion d’amour pur et d’application1252 morale, qui rend les gens de commerce si attentifs aux prescriptions de l’Évangile, qui fait la popularité de tant d’ermites nourris d’aumônes, de tant de harangueurs1253 inspirés vêtus d’un sac et toujours en route – est, dans ce temps du grand progrès, l’effet d’un affinement1254 du sentiment religieux dans le monde laïc. Par endroits, et dans ses couches les plus évoluées (les disciples des cathares, les auditeurs des prédicants sont des chevaliers ou les plus fortunés des bourgeois ; ceux qui sont en quête de1255 pauvreté sont bien entendu, les plus riches et non point les misérables), le monde laïc, en effet, se dégage de la demi-sorcellerie paysanne ; il prend conscience peu à peu que le salut, dont il voit les images aux tympans* des églises neuves, peut se gagner non point par des rites, mais par une forme de vie. Conception singulièrement moins fruste, mais qui n’est qu’un aspect d’une transformation générale des esprits – car, à ce moment, dans l’élite de l’« ordre » laïc, c’est toute la sensibilité, ce sont toutes les facultés intellectuelles qui progressent.
Georges Duby, Robert Mandrou, Histoire de la civilisation française, Librairie Armand Colin, 1968.

Les Croisades


C’est le 27 novembre 1095, au dernier jour du concile de Clermont, que le pape Urbain II prêche la première Croisade. Celle-ci se termine le 15 juillet 1099 par l’entrée des Croisés dans Jérusalem et le massacre de la population de la ville : « dans le Temple et dans le Portique* de Salomon, les chevaux marchaient dans le sang jusqu’aux genoux et jusqu’à la bride1256 » (Raimond d’Aguilers). Mais ce succès militaire est lourd de1257 conséquences : Jérusalem prise, il faut la défendre ; et non seulement Jérusalem, mais l’ensemble des terres conquises sur les Turcs Seldjoukides1258 et organisées en principautés féodales (royaume de Jérusalem, principauté d’Antioche, comtés de Tripoli et d’Édesse). Ce sont ces nécessités de défense qui motivent1259 l’organisation de croisades ultérieures1260 : principalement la deuxième Croisade (1147-1149), provoquée par la chute d’Édesse, prêchée1261 par saint Bernard à Vézelay et dirigée par Louis VII et Conrad III ; et la troisième Croisade – celle de Frédéric Barberousse, Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste –, suscitée1262 par la perte et l’impossible reconquête de Jérusalem. En fait, ce sont huit Croisades que répertorie1263 l’historiographie traditionnelle, la dernière étant la catastrophique expédition de saint Louis à Tunis en 1270. Mais l’arbitraire1264 d’une telle numérotation apparaît aisément : en réalité, les « Croisades » – avec majuscule et au pluriel – ne représentent guère que les temps forts1265 d’un phénomène continu de migration armée des Occidentaux vers le Levant1266 : la croisade. Phénomène de longue durée : il a débuté en fait avant 1095, avec les pré-croisades organisées en Espagne contre l’Islam ibérique (« croisade » de Barbastro : 1063), et il se poursuit après 1270 et même après 1290 (chute de Saint-Jean-d’Acre, dernier refuge1267 latin en terre asiatique), puisque encore au XIVe siècle sont élaborés maints projets, de plus en plus illusoires, de reconquête des Lieux Saints et qu’en plein XVIe siècle un Charles Quint reprend à son compte1268 le vieux rêve de guerre sainte.

Comment s’insère1269 la croisade dans l’histoire des relations Orient-Occident ? Autrefois – mais c’est encore une idée très répandue dans les écrits de vulgarisation –, on voyait dans la croisade l’un des facteurs essentiels de l’histoire économique, voire culturel, de l’Occident aux XIIe-XIIIe siècles. D’Orient, les croisés auraient apporté de nouvelles techniques (de construction, de fortification, de guerre, de commerce…), en même temps qu’ils y auraient appris un nouvel art de vivre, lui-même générateur1270 de nouveaux besoins : les contacts créés par la croisade avec un monde levantin1271 plus riche et plus savant auraient donc revivifié1272 l’Occident au sortir1273 des temps sombres du haut Moyen Age. Il apparaît aujourd’hui que si la croisade a pu accélérer, dans certains cas, la croissance de l’Europe occidentale, elle ne l’a aucunement suscitée : le démarrage1274 économique de l’Occident est bien antérieur à 1095. Il faut donc renverser les données1275 du problème et voir dans la croisade non la cause, mais l’une des premières et des spectaculaires conséquences de l’essor de la Chrétienté occidentale. C’est parce que l’Occident a déjà réalisé, du VIIe au XIe siècle, de remarquables progrès dans les domaines technique, économique et militaire (et aussi parce que sa démographie est très dynamique) qu’il se trouve en mesure de1276 passer à l’offensive contre le monde oriental et de lui imposer, au moins localement, sa domination, alors que jusque-là tous les assauts avaient été menés en sens inverse (conquête arabe, par exemple). Autrement dit, avec la croisade, l’Occident d’assiégé1277 se fait conquérant : renversement complet et durable de la conjoncture*.

Mais la croisade ne doit pas être étudiée du seul point de vue de l’histoire événementielle1278. Elle est aussi – et avant tout – fait de civilisation ; elle est le produit des mentalités collectives. On ne saurait trop souligner en effet qu’elle n’a pas concerné que le milieu étroit du haut clergé et de l’aristocratie guerrière, mais qu’elle a mis en branle1279, à toutes époques, des foules considérables en quête de pénitence* et de régénération1280 : des foules pour qui la reconquête par le peuple chrétien de la Jérusalem terrestre devait sans délai1281 ouvrir les portes de la Jérusalem céleste. De la sorte, tous les promoteurs1282 de croisades – papes, prédicateurs, souverains – ont été dépassés1283 par le succès de leurs appels1284. Toutes les expéditions militaires ont été doublées1285 de croisades de pauvres gens, qui jamais n’avaient été prévues. En vérité, la naissance et la propagation de l’idée de croisade est à mettre en relation étroite avec1286 les mouvements millénaristes1287 et messianiques1288 qui se développent aux XIe et XIIe siècles, mouvements tous animés par une attente brûlante et angoissée1289 du salut. D’où déjà autour de 1033 (millénaire1290 de la Passion*) le départ vers le Saint-Sépulcre1291 de foules gigantesques inspirées du seul désir de se trouver sur les lieux de la Rédemption1292 au moment où apparaîtra l’Antéchrist. D’où en 1096, le succès de la prédication de Pierre l’Ermite qui en appelle aux1293 humbles, alors qu’Urbain II ne s’était adressé qu’aux grands. D’où la floraison de Croisades de Pauvres, de Bergers, d’Enfants, de Pastoureaux1294 en 1096, 1146, 1204, 1212, 1251 et encore en 1320 : autant de mouvements abyssaux1295 qui peuvent être considérés tout aussi bien comme « pèlerinages enthousiastes, migrations de populations, exodes1296 sacrés, offensives prophétiques contre le Turc ou razzias1297 terroristes » (H. Desroche). De toutes ces entreprises populaires le destin fut également lamentable. Ces immenses cortèges1298 faméliques1299 et désarmés n’arrivèrent jamais au bout de leur route. Mais bien souvent, avant de périr (de faim ou par l’épée), ces foules exaspérées1300 avaient eu le temps de vider1301 leur rancœur1302 contre les riches – s’en prenant aux1303 châteaux et aux villes – et, comportement banal dans son atrocité, de se venger sur les Juifs. Ainsi, phénomène complexe, la croisade a porté aussi en elle la rébellion sociale et l’antisémitisme.

Mais le pogrom ne fut pas la seule déviation1304 de l’idéal de croisade. Dès le début du XIIIe siècle, celui-ci ne sert plus bien souvent qu’à couvrir des entreprises de nature fondamentalement mercantile1305. En 1204, la quatrième Croisade, financée par la bourgeoisie vénitienne, n’est guère que l’expression d’un impérialisme économique : les hauts faits1306 qui en marquent le déroulement sont la reprise de Zara, colonie vénitienne dissidente1307, et surtout la conquête et la mise à sac1308 de Constantinople, capitale des Chrétiens d’Orient ; Jérusalem est simplement oubliée…

Plus grave encore, ce fut la papauté elle-même qui détourna1309 la croisade de son but. La Croisade albigeoise, voulue et organisée par Innocent III, lancé en 1209, constitua de ce point de vue, la première et la plus connue de ces déviations. Dirigée contre les terres occitanes « exposées1310 en proie », elle apparaît tout à la fois comme l’instrument d’un totalitarisme1311 religieux (liquidation, par l’épée et le feu, de toute déviance1312 idéologique) et comme le prétexte d’une guerre de conquête. Mais encore par la suite, les papes n’hésitèrent pas à prêcher la croisade contre leurs ennemis temporels*, pour des mobiles1313 strictement politiques : ainsi Grégoire IX et Innocent IV contre Frédéric II et son fils Conrad IV, ainsi Martin IV contre le roi Pierre III d’Aragon… Dès la fin du Moyen Age, le mot « croisade » a donc acquis le sens à la fois vague et aberrant1314 qu’il conservera à l’époque moderne et contemporaine : celui d’une entreprise guerrière et idéologique menée contre un adversaire dont le péché majeur est de penser ou de vivre autrement que l’agresseur…
Pierre Bonnassie, Les 50 mots clés de l’histoire médiévale, Éditions Privat, 1981.

La courtoisie


Cortezia es d’amar ; belle et simple définition donnée, vers 1150, par le troubadour Cercamon. Il est certain que l’amour courtois (fin’amors, bon amors, amor cortes, amor valent), inventé par les poètes d’oc1315 au XIIe siècle, exprime une relation totalement nouvelle entre l’homme et la femme, et traduit un phénomène historique de très grande portée1316 : la promotion1317 de la femme dans la société noble du XIIe siècle.

Jusqu’au XIIe siècle, le monde aristocratique, du moins en pays franc, n’avait guère été tendre pour la femme : méprisée pour son incapacité à porter les armes, vivant dans un cadre guerrier qui excluait toute féminité1318, traitée perpétuellement en mineure1319, elle ne se voyait guère conférer1320 d’autre fonction que celle de procréation1321. Spirituellement, sa situation n’était guère meilleure : fondamentalement misogyne1322, l’Église ne pardonnait pas à Eve d’avoir perdu l’humanité et continuait à voir dans ses descendantes les auxiliaires1323 lubriques1324 du démon. Au XIIe siècle, avec les poèmes des troubadours, cette image très sombre de la femme s’efface pour en laisser apparaître une autre, totalement antithétique1325, faite de lumière et d’amour. Au mépris et aux mauvais traitements succèdent le respect, l’adoration, l’émerveillement1326. Cette transformation des mœurs définit à elle seule le révolution courtoise.

Ses causes sont mal connues. Elles tiennent d’abord très certainement au1327 milieu géographique dans lequel elle s’est opérée1328 : la dépréciation1329 de la femme, générale dans le monde franc, avait largement épargné les pays du Midi, même aux heures les plus tristes du haut Moyen Age. En Languedoc et en Catalogne plus particulièrement, la survie de la législation wisigothique, infiniment plus favorable à la femme que les coutumes franques, avait pu conserver à celle-ci son indépendance matérielle et sa personnalité juridique. D’autre part, à partir du XIe siècle, la croissance économique entraîne une amélioration très sensible du cadre de vie féminin : le mobilier des châteaux s’enrichit, les appartements se font moins exigus1330, le luxe se développe dans le vêtement comme dans la parure. Parallèlement, une nouvelle sociabilité1331 se fait jour1332 : aux joies brutales des guerres privées, les châtelains tendent à préférer d’autres divertissements, plus raffinés, déjà intellectuels, dans lesquels la femme tient un rôle essentiel. Le résultat est que les mœurs sexuelles s’adoucissent : l’homme admet la possibilité d’un intervalle entre la conception1333 de son désir et son assouvissement1334. C’est dans cet intervalle que s’insèrent1335 les plaisirs du sentiment, c’est-à-dire l’amour courtois.

Celui-ci peut être défini tant à partir des évocations qu’en donnèrent les troubadours qu’à partir des « arts d’aimer » que rédigèrent savamment certains clercs et dont le Tractatus amoris (v. 1186) d’André le Chapelain est le modèle achevé1336.

- L’amour courtois est par essence aristocratique. Il est réservé à l’élite qui fréquente les cours. C’est une occupation d’oisifs, dégagés de tout souci matériel et jouissant des longs loisirs que nécessite la culture d’une plante aussi rare. Ni la bourgeoise, ni a fortiori1337 la vilaine1338 ne méritent les égards1339 dus à la dame, qui ne saurait1340 être qu’une châtelaine. En ce sens, la courtoisie traduit, dans l’ordre1341 affectif et sexuel, une mentalité de classe.

- C’est un amour adultérin1342. Son objet ne peut être qu’une femme mariée. La jeune fille subit trop de tutelles1343 pour pouvoir répondre librement aux vœux1344 de son amant et est trop peu expérimentée pour en comprendre les finesses. Quant à l’amour conjugal1345, il est hors du sujet.

- C’est un amour difficile, contrarié1346 par d’innombrables obstacles, parmi lesquels ceux que soulèvent1347 les jaloux et les losengiers (calomniateurs1348) ne sont pas les moindres. La conquête de la dame représente une épreuve, à la limite1349 une ascèse1350 :

Pieitz trac aman c’om que laura

En aimant je supporte pis qu’un homme qui laboure.

(Arnaut Daniel).

- L’amour est donc conçu comme un moyen d’élévation spirituelle*, mais aussi sociale. La dame est toujours plus élevée en honneurs que son amant qui lui doit hommage. On peut se demander, avec René Nelli, si ce trait n’est pas le fruit des conditions originelles dans lesquelles fut inventé l’amour courtois. Beaucoup parmi les premiers troubadours – pauvres diables comme Cercamon ou Marcabru – n’avaient aucune chance auprès des châtelaines qu’ils fréquentaient. Faisant de nécessité vertu1351, ils auraient alors proposé une forme d’amour sublimé1352, projeté dans l’imaginaire. Par un heureux retour des choses1353, le succès de ce nouvel idéal aurait rapproché les hautes dames de leurs soupirants1354, les poètes de la génération de 1200 recueillant les fruits semés1355 par leurs prédécesseurs.

- Quoi qu’il en soit, aimer est une obligation et qui n’aime pas n’est qu’un mort vivant :

Ben es morts qui d’amor non sen.

(Bernard de Ventadour).

- Aimer, mais de quel amour ? Charnel1356 ou platonique1357 ? La poésie d’oc a toujours oscillé1358 entre ces deux pôles1359. De Guillem d’Aquitaine au Roman de Flamenca, un superbe courant érotique traverse la littérature occitane. Mais inversement, Jaufre Rudel invente le mythe « sur-idéalisé » (R. Nelli) de la princesse lointaine (domna de lonh) qui, jamais approchée et même jamais vue par son amant, représente la perfection de l’amour.

La cortezia est bien, en premier lieu, un fait typiquement occitan1360, la marque d’une civilisation. La littérature qu’elle a suscitée en langue d’oc est l’une des plus belles et des plus riches qu’ait connues l’Europe. Des plus diverses1361 aussi : quatre cent soixante troubadours nous sont connus encore aujourd’hui, beaucoup par un simple fragment, certains par la totalité de leur œuvre. De l’un à l’autre, le style, la manière de composer et de chanter (le trobar) varient grandement : trobar planh (simple), ric (riche) et, avec une prédilection1362 marquée1363, ce trobar clus (hermétique1364) aux accents1365 mallarméens, dont le maître fut Arnaut Daniel. Au total, un érudit1366 a pu s’amuser ( ?) à compter jusqu’à huit cent dix-sept types de strophes et mille une formules de rimes dans la poésie d’oc du Moyen Age.

L’influence de cette lyrique et des thèmes qu’elle véhiculait1367 fut immense. Le souffle1368 du fin’amor passa d’abord dans la littérature d’oïl. De ce point de vue, le rôle décisif fut joué par Aliénor d’Aquitaine qui, fille d’Occitanie, épousa successivement Louis VII de France et Henri II d’Angleterre et introduisit dans leurs cours respectives1369, non sans quelque scandale, les usages courtois du Midi. Son action, continuée par ses fils et filles (dont Richard Cœur de Lion, prince poète) contribua à élever un moment la langue d’oc au rang de langue de culture européenne et à susciter en tous lieux des émules1370 des troubadours : de Thibaut de Champagne aux Minnesänger allemands, l’Occident se mit à l’heure1371 courtoise. Malgré un regain de1372 misogynie1373 dans la littérature bourgeoise (les fabliaux1374, par exemple), l’héritage des troubadours franchit le seuil du XIIIe siècle : à travers Dante dont la Divine Comédie célèbre Sordel et Arnaut Daniel (« Je suis Arnaut qui pleure et vais chantant… »), à travers Pétrarque et son Trionfo d’Amore, le génie poétique de la cortezia ira jusqu’à irriguer1375 tout un courant de la Renaissance.
Pierre Bonnassie, Les 50 mots clés de l’histoire médiévale, Éditions Privat, 1981.
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