Littérature polonaise








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LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE


— LITTÉRATURE POLONAISE —

Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz

1877 – 1939
ÉPÎTRE À STORGE

1917

Publié dans la Revue de Hollande en 1917, puis en volume, Paris, 1922.

À L.-N. de Céligny.

Certain jour d’été de l’année mil neuf cent seize, comme j’étais étendu, à quelque distance de vous, Storge Androgyne, sur le rivage éblouissant d’une mer moins vaste, moins perfide et moins multiforme que ma douleur, soudain, et tout au fond de moi, j’entendis votre voix qui m’interrogeait : mais qu’est-ce donc, enfin, que tout cela ? mais que nous veut donc tout ceci ? — Alors je tombai dans une méditation profonde, et des vérités me furent révélées, et le sens intérieur de mainte vision ancienne s’offrit sans voile à l’omniscience de mon amour.

Du premier au dernier mouvement de notre vie physique et mentale, Storge, toute chose de ce monde naturel où nous sommes pour quelques jours, se laisse ramener à une nécessité unique de situer. Nous n’apportons, à la vérité, ni l’espace ni le temps dans la nature, mais bien le mouvement de notre corps et la connaissance, ou, plus exactement, la constatation et l’amour de ce mouvement, constatation et amour que nous appelons Pensée et qui sont l’origine de la science première et fondamentale de situer toutes choses, en commençant par nous-mêmes. L’espace et le temps semblent avoir été préparés de longue main pour nous recevoir ; cependant, toutes nos inquiétudes nous viennent du besoin de situer cet espace même et ce temps ; et l’opération mentale par laquelle, faute d’un autre lieu au contenant imaginable, nous leur assignons une place en eux-mêmes, en les multipliant et divisant à l’infini, n’ôte rien de ces terribles angoisses, — de ces angoisses d’amour, Storge, — qui nous poursuivent jusqu’aux confins de la Vallée de l’Ombre de la Mort.

Le sentiment obscur qui accompagne notre première apparition épeurée dans la nature ne peut que ressembler fort à celui qui se saisit parfois si brutalement de nos réveils en sursaut après les torpeurs d’après-midi profondes et sans rêves, au fort de l’été. L’oubli du temps et du lieu nous jette alors dans une épouvante et une tristesse sans nom, et c’est moins dans l’engourdissement des organes que dans ce besoin, le premier et le plus tyrannique de tous, de tout situer dans un espace et dans un temps, qu’il faut rechercher les causes profondes de cette indéfinissable oppression.

On pourrait dire de la contrainte où nous sommes de situer toutes choses (et jusqu’à l’espace et au temps dans lesquels nous situons) qu’elle est la première dans l’ordre des manifestations mentales de notre vie. Il n’est à coup sûr, ni pensée ni sentiment qui ne dérive de cette activité essentielle de l’être. Les premiers mouvements de notre esprit dans la reconnaissance du monde environnant lui sont aveuglément soumis. Plus tard, nous la retrouvons sous les mêmes traits de dominatrice dans la géométrie et les sciences naturelles ; son règne embrasse jusqu’aux abstractions extrêmes de la philosophie, de la religion, de la morale et de l’art ; le bien, le mal, l’amour, les conflits du vrai et du faux, la réceptivité de la Révélation, l’oubli, l’état d’innocence, l’inspiration, — toute notre progéniture spirituelle nous réclame son héritage de terres merveilleuses, et l’obtient ; et c’est encore la vieille nécessité de situer toutes choses qui étend son sceptre sur ces contrées délicieuses ou terribles : l’Est des Anciens, les Enfers, le Saana, l’Armaggedon, la Pathmos du Boanerge, le Léthé, l’Arcadie, le Parnasse — et d’autres, et une infinité d’autres encore.

Par la première pensée je constate mon mouvement et, ce faisant, situe déjà les choses dans le temps et l’espace ; et, par la seconde, je fais effort d’embrasser, donc de situer, l’espace et le temps même où j’ai posé toutes choses. Et alors je m’aperçois que mes deux notions extrêmes du monde naturel, celles de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, découlent directement de cette contrainte où je suis de situer en lieu sûr toutes choses. Car, comme on ne situe un objet que par rapport à un autre, mon ignorance irrémédiable d’une correspondance de l’espace et du temps m’ordonne de leur assigner une sorte de place en eux-mêmes, en les étendant l’un et l’autre à l’infini. Et ma répugnance à m’arrêter sur un indivisible provient de la même nécessité de situer à tout prix : car un dernier divisible a encore besoin de quelque place, et il n’en peut trouver que dans la divisibilité des moitiés que je supposais sans étendue.

Mon idée de la matière, fondement de toutes les idées naturelles, est donc indissolublement unie à l’apparence de situation qu’un pouvoir purement théorique de multiplication et de division à l’infini me permet d’assigner au temps et à l’espace. Ôtez cet amour du mouvement et cette folie du rhythme de mon cerveau, et vous en ôterez du même coup l’idée de la matière. Car, si je cesse de multiplier et de diviser à l’infini, je perds toute notion du lieu où je m’étais placé, je ne situe et n’imagine plus le monde naturel en lui-même, comme je faisais en multipliant et divisant. Si bien que, le recul éternel des limites dans l’immense et le minime une fois ôté, tout est ôté, et jusqu’à l’idée de la matière.

Mais direz-vous, nous n’avons que faire ici de la matière ; la multiplication et la division à l’infini ne se rapportent qu’à l’espace et au temps. À coup sur ; mais le temps, l’espace et la matière nous sont donnés non pas séparément, mais en un seul bloc dans la loi du mouvement. Nombre de penseurs ont fait effort, sans doute dans un faux esprit de simplification, de séparer l’image du contenu de celle du contenant, ou l’idée de la matière bornée de celle de l’étendue sans fin. Quelques-uns ont même poussé leur puérile témérité jusqu’à sectionner l’espace infini irréductible en deux parts, dont l’une renfermerait, selon eux, la matière cosmique et l’autre les seules « ténèbres extérieures ». Ils nous ont laissé l’espace illimité et nous ont rationné la matière, estimant sans doute l’infini de l’un plus aisément concevable que l’infini de l’autre. De grands esprits et de belles imaginations ont donné de toute volée dans le panneau, je ne puis élucider ici les causes profondes de cette aberration. Elles sont spirituelles, et formeraient, dans cette lettre entièrement consacrée à la matière, une digression trop longue. Je me contenterai seulement de constater que l’espace vide des partisans d’un univers fini ne forme, avec sa particule d’espace comblé qu’un seul illimité, puisque toute interruption, d’ailleurs inimaginable, dans l’étendue, serait elle-même espace conjonctif. Or l’infini, résultat extrême et éternellement fuyant de multiplications et de divisions théoriques, demeure stable dans toutes les opérations ; car, quel que soit le multiplicateur, le produit est infini, tout de même que le quotient, indépendamment du diviseur ; car un quotient déterminé, multiplié par le diviseur, ne restituerait pas un dividende infini. Ce qui revient à dire, d’une manière générale, que l’infini n’a pas de parties, ou, en accordant les termes avec ceux de la proposition Euréka, que toute partie de l’infini est infinie en soi. Or, l’espace reconnu contenant se trouvant être particule de l’espace infini supposé vide, il est, en soi-même, infini ; et, ainsi, le monde de la matière est infini, ou, pour parler avec moins de présomption, notre représentation humaine d’un univers de matière est bien conception d’un univers de matière illimité.

Dans « l’Amour conjugal et ses chastes délices », « Dieu, la création et l’Homme », « La Vraie Religion Chrétienne » et « l’Apocalypse Révélée », le père de la science moderne, le conciliateur de la raison et de la foi, se plaît à remémorer les terreurs où le jetaient, dans sa jeunesse, ses considérations sur la création de l’espace et du temps ; et, par là, il semble reconnaître que la création de l’espace et du temps précédait, dans sa représentation, celle de la matière. Mais l’idée de la matière ne découle pas de celle de l’espace et du temps. Tout est donné en bloc dans le Mouvement ; il y a simultanéité et identité absolues. Et, par toutes les fois que l’on fait de la matière universelle le sujet de sa méditation, il est prudent d’écarter autant que possible l’image troublante des espaces interstellaires. Ces étendues ne sont rien autre chose, par rapport à l’infinité des descriptibles matériels, ou même à l’immensité du ciel sidéral partiel offert à notre observation, que des interatomiques ; et, dès que nous les situons dans l’immesurable universel, elles deviennent pure apparence. Je sais, dans notre pauvre ciel astronomique, deux étoiles singulièrement brûlantes, deux confidentes fidèles, belles et pures, et que je croyais séparées de leur ami par des distances inimaginables. Or, l’autre soir, un grand papillon de nuit étant tombé de la lampe sur ma main, j’eus la tendre curiosité d’interroger ses yeux flamboyants...

L’illimité est l’ennemi des échappatoires. Il lui faut la sagesse de l’affirmation totale ou la folie de la négation absolue. Il m’est libre d’assigner des bornes à la matière aussi longtemps que je situe un objet seulement par rapport à un autre, dans un espace d’agencement ou d’orientation ; mais aussitôt que je suppose un total absolu de matière, ce n’est plus par opposition à un objet et dans un espace descriptible, mais bien dans l’immesurable, dans ce que j’appelle l’espace pur, que je lui assigne sa place ; et là, toute détermination s’évanouit. Posé mentalement dans cet espace pur, l’infinitésimal de matière comble l’infini de l’étendue.

Or la pensée, ou l’acte par lequel nous situons toutes choses, n’est, à son origine, qu’une connaissance, ou, comme nous l’avons définie plus haut, qu’une constatation et un amour du mouvement ; elle est donc indissolublement unie au mouvement de l’univers. La fixité même des corps que nous appelons inanimés n’est qu’apparente, associée qu’elle est étroitement au mouvement propre des objets et des mondes environnants ; car tout ce qui est corps est corps de la matière universelle, et cette matière est inséparable du mouvement de l’espace descriptible. Grâce à la simultanéité du mouvement et de la constatation, un sentiment obscur de l’universalité de ce mouvement devait déjà nous remplir aux époques où, par rapport au cours du soleil, la terre était considérée comme un centre rixe ; et les découvertes de Copernic ne sont peut-être, comme toutes les autres découvertes humaines, que des confirmations mathématiques d’une immémoriale connaissance intuitive retardée par l’immuabilité de l’apparence ou étouffée par quelque scrupule religieux analogue à celui qui, dans la Chrétienté, tirait origine de l’interprétation littérale d’un passage purement spirituel des Écritures. Cette prescience du mouvement universel a, sans doute, favorisé pareillement les progrès de l’électrodynamique contemporaine. Quand donc je situe, dans l’étendue descriptible un objet A par rapport à un objet B, je détermine simplement la ligne d’un mouvement A par opposition à celle d’un mouvement B. Or, nous savons, à présent, que cette étendue descriptible, ou espace d’agencement et d’orientation, est l’infini même, puisque nous avons établi l’identité de l’espace pur et de la matière. Il nous reste donc à examiner les relations de cet infini de matière avec nos lois du mouvement, sans jamais perdre de vue que ce que nous venons d’arrêter pour l’espace s’applique avec la même exactitude à l’idée du temps ; car l’origine de la pensée est dans la constatation du mouvement, et celui-ci est non seulement uni au temps par un lien indissoluble, mais encore apparaît, à qui le considère avec amour, comme la matière même de la durée. Le mouvement pourrait aussi être défini point d’intersection des parallèles du temps et de l’espace dans l’illimité ; car la reconnaissance de la similitude de la matière et de l’étendue sans bornes contient déjà une identification de l’infini et de l’éternel.

Situer un corps dans l’étendue descriptible, c’est en évaluer et circonscrire le mouvement par rapport au mouvement de quelque autre corps. Or, nous avons identifié l’étendue offerte à notre expérience avec l’infini de la matière imposé à notre raison ; d’où il semblerait découler de la façon la plus naturelle du monde qu’une même loi du mouvement dût régir et l’illimité et le descriptible. Et tel est, effectivement, le cas, aussi longtemps que nous appliquons cette loi à la matière universelle considérée dans l’infinité des étendues analogues à celle où nous situons un corps par rapport à un autre et étroitement associées, du moins dans notre représentation, les unes avec les autres. Mais, aussitôt que nous abandonnons cette figure de l’infinité des espaces d’agencement pour l’idée d’un infini unique, et, par conséquent, non situé par opposition à un autre, la loi perd son universalité et l’illimité se révèle à notre raison dans toute la terrifiante majesté de l’absolu repos. Ceci, au point où nous en sommes, est déjà à entendre dans les deux sens, celui de l’infinité des descriptibles considérés dans leur ensemble, aussi bien que celui de l’infini unique : car, quelque effort que nous faisions de situer un corps dans une étendue descriptible par rapport au mouvement d’une infinité de corps, ou un espace descriptible — un ciel sidéral — tout entier par opposition au mouvement d’une infinité d’autres, le premier et le second perdent aussitôt le mouvement sans jamais rencontrer le lieu. Et, pour ce qui est de l’infini de la matière considéré comme un tout absolu et unique, il ne peut en aucune façon être imaginé courant, se trouvant être tout ensemble contenant et contenu illimités. Bref, le mouvement et la situation de la matière sont purement relatifs : réels, au sens humain, tant que subsiste une relation entre corps ; irréels, — et irréels au sens absolu — aussitôt que nous situons la matière dans l’infini.

La spirale ENS, premier simple, premier mouvement, premier point naturel et génératrice de l’infinité des mouvants n’est donc, elle aussi, qu’une modification mentale, qu’un certain état d’amour purement intérieur de la Divinité, puisqu’elle ne rompt l’immobilité de l’Essence que pour retomber dans l’immobilité de la Manifestation. Qu’il me soit permis, pour plus de clarté, de comparer l’infini de la matière à l’immobile image que contemplerait avec amour, dans un miroir fidèle, la Beauté, ennemie du « mouvement qui déplace les lignes ».

Ainsi donc, le Mouvement, cette origine et cette fin de notre pensée ; le Mouvement, ce mystique compagnon de service qui nous a suivis à travers l’infinité des descriptibles mobiles ; le mouvement s’évanouit au seul nommer de l’Infini. Et quoi de plus naturel ? car comment imaginer le mouvement d’ensemble d’un total de matière qui, par définition, remplit déjà l’espace illimité, le réalise en quelque sorte, ou, mieux encore, s’incorpore à l’infini de l’étendue ! Et cependant l’immobilité absolue de l’ensemble de ce corps unique et parfait, composé d’une infinité de particules en mouvement, est un martyre pour la pensée. C’est que la pensée est cet acte par lequel nous situons toutes choses en lieu sûr par la constatation et l’amour du mouvement, et que l’immobilité est non seulement une absence de mouvement, mais encore une négation de lieu.

Nous avons appelé la pensée constatation et amour du mouvement. À ce mot amour, l’ignorance et la grossièreté des époques qui nous séparent du moyen âge ont prêté plus d’une signifiante puérile ou irrévérencieuse, et les esprits même les moins faux de ce terrible temps, de ce temps d’expiation où nous avons l’infortune de vivre, semblent ne vouloir guère exprimer autre chose, en l’employant, que la passion, le plaisir ou la curiosité. Mais tel n’est pas le sens que j’attache, moi qui me pique d’écrire avec l’âme des mots, à ce mot auguste, enchanteur et effrayant. Il désigne toujours chez moi, l’éternel féminin-divin d’Alighieri et de Goethe, la sentimentalité et la sexualité angéliques, la maternité virginale où se fondent, comme en un brûlant creuset, l’adramandonique de Swedenborg, l’hespérique de Hölderlin, l’élyséen de Schiller : l’accord humain parfait, formé par la sagesse attractive de l’époux et la gravitation amoureuse de l’épouse, la vraie situation spirituelle de l’un au regard de l’autre, arcane essentiel, si terrible et si beau qu’il me devînt impossible du jour où je le pénétrai, d’en parler sans verser un torrent de larmes ; effrayante et sourde tendresse dont la hantise exaspère, de la première note à la dernière, et, peut-être, à l’insu de l’auteur, toute la musique, si peu comprise jusqu’à ce jour, de Richard Wagner. Au sens universel, enfin, l’intuition orphique qui nous enseigne à déverser la surabondance de notre mouvement dans le cœur fraternel de la pierre, à animer le corps le plus humble, à le poser en son lieu et son temps avec cette tendresse délicate et cette infaillibilité amoureuse qui nous permettent de situer en lieu sûr et temps propre le mot et le son dans le poème, le muscle et le pas dans la danse, le ton et l’accent dans la diction, la ligne maîtresse de mouvement et de vie en sculpture, la première vibration de couleur et la dernière en peinture, en architecture, enfin, la pierre et la solive, dans une harmonieuse et logique répartition de l’effort. Le rhythme est l’expression terrestre la plus haute de ce que nous appelons pensée, c’est-à-dire de la constatation et de l’amour du Mouvement.

Voila donc, arrêté en quelques traits rapides, le sens spirituel que j’attache dans mes écrits au mot essentiel, amour, verbe éternel et premier de tous les cris. Mais comment concilier le sublime amour d’un mouvement qui, sans cesse, fait courir en cercle, par les espaces descriptibles, la matière si harmonieuse et si belle, oui, comment accorder cet immense amour, cet art et cette science et cette foi universelle, avec l’inimaginable immobilité de l’infini de la matière pure ? Car il faut à notre amour une matière en mouvement et une matière qui se laisse étendre à l’infini ; et la raison nous donne bien une matière qui se laisse étendre, mais animée seulement du rhythme mental par lequel nous étendons. En dépit donc de sa réalité de descriptible identifié avec l’infini, la matière pure n’a, pour tout mouvement et conséquemment toute situation, que ce que lui peut prêter de l’un et de l’autre un pouvoir purement théorique de multiplication et de division sans fin, et une création éternellement insatisfaite de rhythmes.

Là-bas, je ne sais où, l’immobile Illimité ; ni mouvement, ni lieu ; un je ne sais quoi qui est un total de tout ce qui est, de tout ce que je sais et de tout ce qui me reste à apprendre ; un contenant de tout lieu réel ou imaginable, et un contenant non-situé ; cela même vers quoi je vais, vers quoi se hâte tout le mouvement de l’infinité des descriptibles ; et qu’est-ce ? mais qu’est-ce donc enfin ? Un absolu d’immobilité qui passe ma raison et qui, toutefois, ne la passe pas tellement qu’elle n’en puisse reconnaître quelque attribut : et ce connaissable unique est précisément l’inimaginable immobilité. Ici — mais que désigne, ô Storge, ce mot ici ? — une débile raison insatisfaite et révoltée, et un immense amour : un amour que rien ne rassasie, que rien n’apaise ; un pieux amour de la matière illimitée en éternel mouvement, une folie universelle du Rhythme.

Et gardons-nous, Storge, de perdre jamais de vue que ce qui nous occupe ici n’est ni le mystère spirituel des affinités, ni la vie mystique et sentimentale, ni l’inconnu au fond duquel tous nous devons, demain, tomber ; car nous nous entretenons seulement de la matière que nous sommes, de la matière qui nous environne et de la matière que nous serons durant de longues, longues années, dans le tombeau. La table à laquelle je m’accoude, l’encrier où je plonge cette plume, proposent à mon cerveau tout-mouvement l’insoluble problème. Fils de l’homme, je n’ai pas où reposer ma tête. Pas de lieu ; et certes, il m’importerait peu de savoir d’où je viens et où je vais ; maïs je ne sais pas où je suis, et cependant je suis, moi qui aime ! car tout le reste est vanité, fumée, ombre ; mais vous, Storge, qui m’êtes mouvement et lieu, et moi, votre époux dans cet espace, dans cette matière qui est déjà l’infini, et dans ce temps mesurable qui est déjà l’éternité, nous, nous sommes. Vous, Storge, et moi, nous sommes ; et c’est peut-être en moi de la démence ou de l’ivresse, mais au sein de cet univers indéfini, non situé, je sais un lieu sûr, où la raison ne s’enlise pas, et ce jeu, c’est mon amour ; un seul mouvement aussi, et ce mouvement est l’inlassable et vide multiplication et division à l’infini, superposition d’espaces et de temps incessante, sueur spirituelle de la multiplication sans fin qu’est le poème éternellement insatisfait. Car jamais science ne déterminera la situation réelle de quelque corps que ce soit ; mais tout corps est situé en lieu sûr au regard de l’omniscience, et l’omniscience est amour. Toutefois, considérée de notre point de vue humain, cette détermination purement mystique du lieu passe et la raison et le sentiment, et ce serait démence que de vouloir rechercher des preuves à la réalité terrestre de notre vie hors de l’absolue identité de la matière qui nous revêt et nous environne et de celle où s’humilia, durant les années de l’Incarnation, le tout-puissant Amour.

Où rien n’est situé, il n’y a pas de passage d’un lieu à un autre, mais seulement d’un état — et d’un état d’amour — à un autre ; et voilà pourquoi l’amour se rit et de la vie et de la mort. Je n’aime ni les théories de l’astral des adeptes ni celles des mondes spirituels de Swedenborg. Tous ces pauvres d’amour savent peut-être, obscurément, que rien n’est situé ; mais il leur faut un mouvement et un lieu à tout prix ; et, animant l’absent, ils situent dans le rien. Et ils ont beau dire que leurs mondes substantiels sont étrangers au temps et à l’espace, et que le lieu n’y est qu’apparence, ou, encore, que toute réalité y est création instantanée et correspondance d’un état spirituel ; on sent bien que, demeurant malgré tout soumis à la loi du mouvement, ils situent leur immatériel en un lieu déterminé par son opposition même à la matière. Tant il est malaisé de rompre, jusque dans les modes de penser les plus purs, avec l’habitude de situer A par rapport à B. La doctrine spiritualiste la plus hostile au matérialisme se garde bien, crainte de perdre pied, de dévêtir la matière de son mouvement et de la chasser par là de son lieu : car comment assigner une place à un monde spirituel, même hors de l’espace et du temps, si on ne le situe par opposition à l’idée d’une matière déjà assise ?

Mais, vous, Storge, vous savez maintenant que cette matière que nous avons reconnue infinie est un absolu de l’immobilité et qu’elle n’est située qu’au regard de l’omniscient Amour. Et vous savez aussi que notre pensée, notre vie dans l’espace descriptible, ô Storge, n’est qu’une constatation et un amour du mouvement, et que l’expression suprême de cet amour, en science, est la multiplication et la division de l’infini par l’infini, et, en art, le rhythme sans cesse jaillissant et éternellement insatisfait. L’instant est donc venu de lever cette antinomie en vous dévoilant, terrestre tendresse, l’arcane suprême de l’universel Amour, tel qu’il me fut révélé, à moi votre époux, pendant que je méditais, la tête dans le sable, sur le rivage ensoleillé.

Où rien n’est situé, il n’est pas de passage d’un lieu à un autre, Storge, mais seulement d’un état — et d’un état d’amour — à un autre. Dans l’état actuel de notre tendresse, nous multiplions et divisons à l’infini, et nous nous abandonnons au torrent terrible du rhythme, et rien ne nous satisfait. Mais nous mourrons, Storge, et nous entrerons dans cet état béni où multiplication, division et rhythme sans cesse insatisfaits trouvent le nombre suprême absolu, et la finale immuable, parfaite, de tout poème. C’est le second amour, Storge, c’est l’Elysium de Maître Goethe, c’est l’Empyrée du grand Alighiéri, c’est l’Adramandoni du bon Swedenborg, c’est l’Hespérie de l’infortuné Hölderlin. Il est déjà ici — mais que désigne, ô Storge, ce mot ici ? — oui, et répandu dans l’universelle matière, dans la matière infinie, donc privée de mouvement et de lieu. Heureux, l’esprit d’affirmation qui découvre, ici même, cette réalité sûre et unique, cette île de Pathmos, terre de la béatitude, où l’accomplissement du mouvement mental est la correspondance de l’immobilité de la matière infinie ! Car un autre état d’amour, un troisième, me fut révélé, à moi, esprit infortuné d’orgueil, de révolte et de négation. Là, la multiplication et la division à l’infini s’efforcent en vain de remplir une noire et atroce éternité de terreur, et un rhythme insatiable, sacrilège, infernal vous emporte comme fétu de paille, dans le tourbillonnement et le fracas du chaos de l’expiation. J’ai visité, mon cher enfant, l’une et l’autre contrée, et voici la relation fidèle, de mon voyage.

Le quatorze Décembre mil neuf cent quatorze, vers onze heures du soir, au milieu d’un état parfait de veille, ma prière dite et mon verset quotidien de la Bible médité, je sentis tout-à-coup, sans ombre d’étonnement, un changement des plus inattendus s’effectuer par tout mon corps. Je constatai tout d’abord qu’un pouvoir jusqu’à ce jour-là inconnu, de m’élever librement à travers l’espace m’était accordé ; et l’instant d’après, je me trouvais près du sommet d’une puissante montagne enveloppée de brumes bleuâtres, d’une ténuité et d’une douceur indicibles. La peine de m’élever par mon mouvement propre me fut, de ce moment, épargnée ; car la montagne, arrachant à la terre ses racines, me porta rapidement vers des hauteurs inimaginables, vers des régions nébuleuses, muettes et sillonnées d’immenses éclairs. Toutefois, la singulière ascension ne fut que de courte durée. Bientôt, tout mouvement cessa et à une assez faible distance de mon front, j’aperçus une nuée lourde et très dense, qu’en dépit de sa couleur légèrement cuivrée je comparai à la semence fraîchement versée de l’homme. Au-dessus du sommet du crâne, un peu vers l’arrière, apparut alors une lueur comme d’un flambeau reflété par une eau dormante ou un miroir ancien. Tous mes sens demeurèrent, durant la succession rapide de ces tableaux, aussi éveillés qu’ils le sont à ce moment où j’écris ; mais je ne ressentais ni crainte, ni curiosité, ni étonnement. Des régions que je savais situées bien loin derrière moi jaillit, l’instant d’après, une sorte d’ove gigantesque et rougeâtre qui, lancé avec une violence inouïe dans l’espace, eut tôt fait d’atteindre la ligne du front ; et là, changeant tout-à-coup de mouvement et de couleur, il s’arrondit, se rétrécit, devint lampe d’or, s’abaissa jusqu’à frôler mon visage, remonta, s’étendit à nouveau, reprit sa forme ovale de soleil angélique, s’alla placer à une faible hauteur au-dessus de mon front et me regarda longuement dans les yeux. Et sous cet astre séraphique, une plaine d’or vaporeux, d’or de Sheba, s’étendit, enchantement pour ma vue, jusqu’aux confins de ce pays d’amour. Alors une immobilité parfaite, une immobilité absolue frappa soleil et nuages, me procurant la sensation inexprimable d’un accomplissement suprême, d’un apaisement définitif, d’un arrêt complet de toute opération mentale, d’une réalisation surhumaine du dernier Rhythme. La lettre H était ajoutée à mon nom ; je goûtais la paix, oui, Storge, Storge ! je goûtais, moi ! une sainte paix, il n’y avait plus dans ma tête, trace d’inquiétude ni de douleur, j’étais prêtre selon l’ordre de Melchisédec. Hélas ! la vision éternelle et très courte s’évanouit ; je me retrouvai dans mon insupportable logis ; mais des ailes puissantes, ou, plus exactement, des élytres invisibles mais que je devinais immenses m’éventaient avec un adorable bruissement, et des chuchotements pleins de fraternelle compassion et entrecoupés de sons de luth étranges, m’interrogeaient dans un langage inconnu. Au souvenir très-vivant de ce changement d’état survenu en pleine vie physique et conscience mentale absolue, se mêle l’obscur sentiment que ma préparation morale ne répondait pas encore à l’importance du phénomène et que le beau soleil de Sheba n’était lui-même qu’un voile, un dernier voile peut-être, que mon indignité n’osa point soulever.

Quelque temps après, la grâce me fut accordée de visiter ma vraie patrie spirituelle. Ce deuxième voyage s’accomplit dans des conditions fort différentes de celles du premier ; car loin de me sentir parfaitement maître, comme dans l’expédition précédente, de toutes mes facultés physiques et mentales, je me trouvais, à l’instant où l’influx dangereux me saisit, plongé dans un sommeil extrêmement profond. Jérémie, dans le chapitre XXIII de son livre, établit une distinction des plus précises entre le premier état de vision pure ou de Pathmos apocalyptique, et le second, qui est celui de la réceptivité dans les abîmes du sommeil. Une vaste étendue de lacs obscurs, verdâtres et pourrissants, envahis par une folie de tristes nymphéas jaunes, s’ouvrit tout-à-coup à ma vue. Sur ces eaux stagnantes et désolées comme les yeux des paralytiques, un pont de fer était jeté, d’une forme hideuse et d’une longueur épouvantable, et à l’extrémité de ce pont, après une traversée de millions d’années, un paysage s’offrit à mes yeux dont je n’entreprendrai pas d’exprimer la mortelle, l’infernale mélancolie. C’était une plaine immense et déserte, enfermée dans un cercle hostile et muet de hautes et vigilantes montagnes. Solitude sans issue, irrévocable condamnation, abandon extrême ; et, dans toute cette satanique immensité, pas un pouce de terrain qui ne fût recouvert, à en étouffer, d’une herbe jaune, cendreuse, répugnante, que je comparai, en dépit de sa hauteur d’arbuste, à la mousse roussâtre et altérée qui ronge les vieilles pierres sépulcrales. Le soir tomba. Alors un univers de terreur, des milliards et des milliards de fois plus vaste, plus peuplé et plus scintillant que notre ciel sidéral, s’alluma au-dessus de ma tête, et le mouvement, visible à l’œil nu, de ces cosmos tourmentés, était accompagné d’un bruit odieux, criminel, ennemi de toute méditation, de tout recueillement. Et le sens secret de tout ce mouvement et de tout ce fracas était : il faut multiplier et diviser l’infini par l’infini durant une éternité d’éternités ; ni repos, pour toi, ni souvenir, ni amour, ni espoir ; multiplie, multiplie, divise, divise ; ces mondes tomberont dans le chaos, et tu les remplaceras par d’autres ; mais tu seras toujours ici, toujours à cette même place, et tu multiplieras et diviseras. Et tu sentiras éternellement le dernier nombre, le son suprême, la finale de ce rhythme martyrisant sur le bout de ta langue, et, misérable victime de ta propre iniquité, ridicule jouet de ton propre orgueil scientifique, tu feras des efforts désespérés pour rejeter ce dernier nombre, pour le cracher, pour le vomir : en vain ; il s’effacera de ta débile mémoire et tu retomberas dans le calcul infini, dans le tourbillonnement du rhythme éternel. Alors, du fond de mon épouvante et du sommet de mon exaspération, je m’écriai : « où est le Maître de ce pays ? où est le Roi de cet affreux Royaume Aven ? qu’il apparaisse ! lui, il me comprendra, m’abritera sous son aile noire et froide, m’aimera, me sauvera ; car s’il est dans cet infini de douleur, de terreur et d’abandon une créature amie de l’Amour, ce ne peut être que le Prince déchu de ces Royaumes ! »

Des milliards d’affreux regards stellaires se concentrèrent sur mon visage, un rire de démon illumina la face de l’éternel Mouvant. « L’étoile du matin cherche l’ÉTOILE DU MATIN, le fils de l’homme appelle le FILS DE L’HOMME. Tout est accompli. Tout est accompli. » Veuille le Divin, sourd à mes noires prières entendre, ô Storge, les vôtres.

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Texte établi par la Bibliothèque russe et slave ; déposé sur le site de la Bibliothèque le 24 mai 2011.
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