Les familles québécoises depuis la Révolution tranquille Mutations sociales, mobilisation des mouvements, transformations politiques








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Les mouvements sociaux dans l’espace familial
Comme nous l’avons vu, bon nombre de ces réformes étaient le fruit d’enquêtes approfondies mises en œuvre par le gouvernement québécois et menées par des commissions qui ont consulté de nombreux experts de l’intérieur et de l’extérieur de l’administration politique. Mais il faut aussi compter avec plusieurs mouvements qui travaillaient en marge de ces experts et parfois en collaboration avec eux à la promotion d’autres moyens de répondre aux besoins des familles québécoises.
Le mouvement populaire et communautaire : des comités de citoyens à l’économie sociale et solidaire

Les premières années de la Révolution tranquille ont vu l’apparition de comités de citoyens dans de multiples quartiers urbains et régions rurales, ici encore à l’exemple de nombreux pays19. Au départ, ces comités étaient souvent mis sur pied par des curés ou des adeptes du catholicisme social, au sein de paroisses qui délimitaient les frontières de la collectivité. Mais ils étaient aussi le fruit d’intervenants progressistes issus des services sociaux ou de domaines connexes, dont le credo supposait que les problèmes des quartiers se régleraient uniquement par l’action d’un leadership local, réclamant les services collectifs nécessaires à chacun d’eux. Ils n’ont pas tardé à attirer dans leurs rangs des militants de toutes variantes idéologiques.
Les revendications des régions rurales découlaient du déclin des fermes familiales et des industries rurales. Mais en zone urbaine, ces comités agissaient le plus souvent au sein du réseau des forces sociales qui faisait la promotion de l’État-providence. Aussi les a-t-on décrits comme « une forme de syndicalisme de la consommation collective véhiculant une demande non seulement des services collectifs, mais également de contrôle populaire de ces services » (Bélanger et Lévesque, 1992 : 716).
Sans rejeter d’emblée le discours de la Révolution tranquille axé sur la démocratisation des services et l’accès universel, ce mouvement social était plus enclin à privilégier une forme de démocratie directe plutôt qu’à recourir à l’État et à ses institutions. Si bien qu’au tournant des années 1970, il s’était en quelque sorte réparti en « groupes autonomes de service » répondant directement aux besoins des familles et des particuliers, notamment sous la forme de comptoirs alimentaires ou d’associations coopératives d’économie familiale (ACEF), celles-ci proposant consultations budgétaires, cliniques d’urgence ou de dépannage, services d’éducation et services juridiques. À la fin des années 1960, ces groupes avaient aussi créé des cliniques communautaires, des coopératives d’habitation et des garderies (Bélanger et Lévesque, 1992 : 719). Puis, dans les années 1970, avec l’aide financière d’Ottawa (projets Initiatives locales) et, six ans plus tard, de Québec (Programme expérimental de création d’emplois communautaires – PECEC, 1977), des groupes communautaires créeront à l’intention des familles toute une gamme de services en matière de loisirs, de culture et, surtout, de garde d’enfants (Bélanger et Lévesque, 1992 : 722). Les aînés se sont organisés en associations pour s’offrir des services diversifiés touchant autant le loisir que l’entraide communautaire et le développement culturel, avec un soutien parfois fédéral et parfois québécois (Moffet, 1985 : 71 ff.). La Fédération de l’Âge d’Or du Québec, créée en 1970, est un bon exemple de cette mouvance.
Le rôle des garderies populaires (par opposition aux services privés), pour ce qui est surtout de la mobilisation politique maintenue tout au long des années 1970 en vue d’obtenir des subventions adéquates, a été analysé en détail par Ghislaine Desjardins (1984 : 36 ff.). Une mobilisation qui, conformément au climat politique de l’époque, se caractérisait par de fréquents rassemblements, d’occasionnelles occupations et des partis pris idéologiques systématiques. Mais comme c’est toujours le cas aujourd’hui, il régnait de profonds désaccords sur le mode de financement des garderies et notamment sur la place du secteur privé. Le plan Bacon, les politiques Lazure et autres mesures reposaient sur diverses formes de subventions tout en privilégiant certains types de bénéficiaires et de critères d’attribution. Et de ce vif débat sont finalement nés deux modèles de garderies très différents : l’un privé, l’autre à but non lucratif20.
Ce dernier modèle était le descendant direct des garderies populaires des années 1970, dont le plus important héritage réside sans doute dans la notion voulant que la collectivité partage avec les parents la responsabilité d’éduquer tous les enfants. Il s’agit d’une profession de foi reprise dans la politique familiale du Québec, comme l’a observé Ghislaine Desjardins au milieu des années 1980 (1984 : 101) :
L’idéal des garderies populaires voulant que la garde des enfants devienne une responsabilité collective a fait son chemin. La création de l’Office des services de garde à l’enfance [en 1980] témoigne de la volonté du gouvernement de s’impliquer dans le développement des services de garde. De plus, conformément aux principes qui animaient les promoteurs des années 1970, l’Office entend privilégier le développement des garderies à but non lucratif et contrôlées par les parents.

Cette notion de responsabilité collective en matière d’éducation des enfants se retrouve dans la réforme de 1997, comme en témoigne le titre de son livre blanc : Les enfants au cœur de nos choix. Elle forme aussi la pierre angulaire de l’initiative commune lancée en 2010 par le ministère de la Famille et des Aînés et la Fondation Lucie-et-André-Chagnon, baptisée Avenir d’enfants, dont la mission est d’offrir un accompagnement et un soutien financier aux actions concertées et aux projets élaborés par le secteur communautaire21.

Le mouvement populaire et communautaire a aussi joué un rôle dans d’autres domaines d’importance pour la famille. À mesure que les gouvernements du Québec se sont tournés vers les pratiques de concertation et de partenariat, le système de gouvernance tripartite (gouvernement, patronat et syndicats) s’est élargi jusqu’à inclure les groupes communautaires. En témoigne, par exemple, cette observation datant de 1988 de la Commission d’enquête sur les services de santé et les services sociaux (cité dans Bélanger et Lévesque, 1992 : 730) :
… les organismes communautaires apportent des réponses à des besoins non comblés par le réseau public [et ils] offrent la possibilité d’aborder et de traiter les problèmes sous un angle différent […]. Par l’étendue et la valeur de leur engagement, les organismes communautaires apparaissent comme une des composantes majeures du système de services dans le domaine social et sanitaire.
L’une des manifestations de ce tournant vers les partenariats est illustrée par le rôle de l’économie sociale, qui cherche à répondre aux besoins sociaux des familles en appuyant, par exemple, les centres de la petite enfance ou en fournissant des aides domestiques aux personnes âgées. Dans ce dernier cas, on parle surtout d’entreprises d’économie sociale en aide domestique (EESAD) qui permettent aux personnes âgées de conserver leur autonomie à la maison. Préconisé par le mouvement des femmes lors des deux sommets socio-économiques de 1996, le rôle de l’économie sociale est analysé dans la prochaine section.
Le mouvement des femmes : à la recherche de l’égalité dans un monde en mouvement

À l’instar du mouvement populaire et communautaire, le mouvement des femmes participe de l’ébullition sociale qui caractérise la première moitié des années 1960. Claire Kirkland-Casgrain, première femme élue à l’Assemblée nationale, fait son entrée en Chambre en décembre 1961 avant d’être nommée ministre l’année suivante. En 1965, le droit de vote des femmes fête ses 25 ans, et les participantes d’une rencontre de réflexion sur le thème « La femme du Québec, hier et aujourd’hui » votent en faveur d’un regroupement en fédération. Un an plus tard, les 23 et 24 avril 1966, a lieu le congrès de fondation de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) qui rassemble des femmes de toute la province au sein d’un organisme non confessionnel et multiethnique.
Le congrès réclamait à la fois de nouveaux droits et des services publics, comme l’indique la liste des revendications votées : création de garderies d’État, parité salariale, abolition des termes « ménagère » et « mère nécessiteuse », instauration d’un tribunal de divorce et reconnaissance de l’autorité parentale des mères. Inspirées par l’exemple des autres commissions de l’époque, les déléguées réclament aussi la tenue d’une enquête gouvernementale22 sur les conditions de travail des femmes (Le Collectif Clio, 1992 : 463 ff.)23.
On notera dans cette liste plusieurs des enjeux généralement associés à la deuxième vague du mouvement des femmes, au premier rang desquels l’égalité des droits civils24. La Loi sur la capacité juridique de la femme mariée de 1964, qui modifiait l’article 177 du Code civil, avait partiellement établi au sein des familles une plus grande égalité devant la loi en stipulant que « la femme mariée a la pleine capacité juridique, quant à ses droits civils ». Par exemple, elle pouvait désormais accepter un emploi et posséder un compte bancaire sans l’autorisation de son mari. Cependant, les mères ne pouvaient exercer ce qu’on appelait encore l’autorité paternelle que si le père en était incapable. C’est donc dire que l’importante avancée vers la pleine reconnaissance des droits civils des femmes accomplie pendant la Révolution tranquille restait partielle25. Il faudra attendre 1977 pour que l’autorité parentale soit également partagée, avec l’élimination du concept de « puissance paternelle ». Mais de 1964 jusqu’à l’adoption du Code civil du Québec le 1er janvier 1994, de nombreuses réformes auront puisé dans les orientations préconisées par la FFQ dès sa fondation et dans d’autres éléments du mouvement des femmes, en favorisant une plus grande égalité entre conjoints et, par extension, à l’égard de leurs enfants26. D’autres préoccupations se sont encore manifestées au cours des dernières années, en ce qui a trait notamment aux droits des couples et des familles composées de parents de même sexe, avant comme après qu’ils n’obtiennent celui de se marier.
Pendant les années 1960 et les décennies subséquentes, le mouvement des femmes du Québec a aussi activement fait valoir un second enjeu, celui de l’égalité d’accès au travail, sous la forme de trois principales revendications : élargir l’éventail des emplois ouverts aux femmes, essentiellement en favorisant une éducation commune aux filles et aux garçons; assurer l’équité salariale; et créer des infrastructures permettant la conciliation travail-famille.
Ces deux premiers champs d’action découlaient directement des pressions liées à l’évolution de la situation socio-économique des femmes. À mesure que le divorce se banalisait, que la monoparentalité acquérait une légitimité sociale et que le marché du travail se restructurait, pour ne citer que certains des changements en cours, il devenait indispensable pour les femmes de gagner un salaire adéquat. Lorsqu’elles ne pouvaient compter sur un homme pourvoyeur, que ce soit en son absence ou parce qu’il touchait un revenu insuffisant, les femmes ont compris la nécessité de se regrouper afin de réclamer un revenu adéquat pour elles-mêmes et leurs enfants. Cet impératif a de même incité le mouvement des femmes à participer activement aux campagnes d’amélioration des droits sociaux, notamment de l’aide sociale. Les nombreux groupes et associations qui le composaient se sont fermement engagés au fil du temps en faveur de politiques publiques comme l’équité salariale, la majoration des allocations familiales, les mesures antipauvreté, et ainsi de suite. Par exemple, le mouvement a activement milité pour assurer que les politiques visant à redresser le taux d’emploi, y compris chez les femmes et les parents seuls, prévoient l’accès à des emplois de qualité (Duplin, 2010, entre autres auteurs).
Pour illustrer ces interventions faites aussi bien au nom des femmes d’âge actif que de leurs aînées, citons cet exemple tiré des importants sommets socio-économiques de 1996 (Jetté et Vaillancourt, 2010 : 3-4) :
le mouvement des femmes a joué un rôle important pour mettre de l’avant l’idée du financement par le gouvernement du Québec de certaines “infrastructures sociales”, afin de créer des emplois destinés surtout aux femmes dans un contexte où des besoins sociaux importants étaient non comblés, notamment dans le domaine des services à domicile. Un groupe de travail sur l’économie sociale a donc été formé et a proposé de créer un réseau d’entreprises d’économie sociale dispensant des services d’entretien ménager à des personnes ayant des incapacités physiques et cognitives. Cette proposition a été acceptée par l’ensemble des partenaires présents aux sommets.
Ce consensus a fait l’objet d’un suivi qui a permis la création de l’Entreprise d’économie sociale en aide à domicile (EESAD) et du Programme d’exonération financière pour les services d’aide domestique (PEFSAD), sous la responsabilité du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).
Cette importance accordée aux infrastructures sociales n’avait évidemment rien de nouveau pour le mouvement des femmes. Dès les années 1970, les groupes de femmes étaient aux premiers rangs pour réclamer des services à la petite enfance, à la fois accessibles, abordables et de bonne qualité. Ils avaient mis sur pied, durant cette décennie, certaines des premières garderies, tandis que les comités de la condition féminine des grands syndicats focalisaient également leur action autour de cet enjeu. L’accès aux garderies comptait aussi parmi les principales orientations du Conseil du statut de la femme (CSF), lui-même créé en 1973 par le gouvernement du Québec à la demande du mouvement des femmes. La politique familiale de 1997, qui a institué le système des centres de la petite enfance (CPE) et leur accès à prix modique, était de même soutenue par la plus grande partie du mouvement et bon nombre de féministes. Depuis, le mouvement des femmes a continué de faire pression sur les gouvernements, au sein de l’État comme à l’extérieur de celui-ci, pour s’assurer qu’ils respectent leur engagement à multiplier le nombre de places en garderie, à en maintenir l’accès à prix abordable et à élaborer des mesures de conciliation travail-famille répondant pleinement aux intérêts des femmes27.
Comme partout ailleurs, la politique familiale du Québec a été et demeure le fruit d’influences variées, d’où les critiques que lui réserve souvent le mouvement des femmes. D’une part, il existe aujourd’hui un influent courant idéologique qui a très peu à voir avec l’époque où l’on pouvait affirmer que « le Québec s’inscrit dorénavant sans équivoque à l’enseigne de l’État-providence », comme nous le citons ci-dessus. Or, ce courant du néolibéralisme, qui repose sur la vision d’un État au rôle limité, est souvent la cible du mouvement des femmes (Rose et Desjardins, 2003). D’autre part, cette politique familiale poursuit comme toute politique publique de multiples objectifs. Ce qui a inspiré à Pierre Lefebvre (1998 : 216) ces propos sur la réforme de 1997, qui pourraient d’ailleurs s’appliquer à la plupart des réformes :
Si on peut distinguer dans la nouvelle politique familiale des objectifs qui sont explicitement énoncés (aide accrue aux familles à faible revenu, faciliter la conciliation des responsabilités parentales et professionnelles, favoriser le développement des enfants et l’égalité des chances), on peut aussi y voir des objectifs implicites communs à ceux poursuivis par la politique de la sécurité du revenu (accroître l’incitation au travail afin de réduire le nombre de bénéficiaires et le coût du programme de la sécurité du revenu).
Enfin, toute politique familiale témoigne de tensions entre les objectifs du mouvement des femmes et ceux du mouvement familial, même si, comme le résume avec justesse un observateur attentif : « Les menaces pesant sur les acquis des mouvements des femmes sont davantage associées au néo-libéralisme et au désengagement de l’État qu’au familialisme » (Révillard, 2007 : 113).
Le mouvement familial : défis constants, adaptation à l’histoire

Contrairement à de nombreux pays d’Europe, le Québec n’a défini aucune politique familiale explicite lorsqu’il a jeté les bases de l’État-providence, mais a attendu pour ce faire les années 1980 (Bergeron et Jenson, 1999; CFE, 2008 : 12 ff.). En réponse aux changements socio-économiques des décennies précédentes, il n’en avait pas moins, comme nous l’avons vu, établi des politiques publiques qui ont profondément transformé la situation des familles québécoises.
Or, le mouvement familial avait lui aussi exhorté le gouvernement et les pouvoirs publics à définir une telle politique, bien qu’il n’ait pas toujours mis l’accent sur l’intervention de l’État. Avant les années 1960, ses diverses associations n’étaient du reste unies autour d’aucune action commune puisque lui-même ne visait pas d’objectifs sociopolitiques (Lemieux et Comeau, 2002 : 2-3). Comme l’a résumé Marie-Paule Malouin, il avait en effet abandonné de la période d’après-guerre à la fin des années 1950 son objectif antérieur d’« éducation familiale », à vocation plus sociale, et l’avait remplacé comme suit : « … bien des organismes se fixent comme objectif central la spiritualité conjugale et l’apostolat. Plutôt que d’élargir l’action du mouvement vers le social, cette orientation referme celui-ci sur la famille et la mène à abandonner les services profanes et à se concentrer sur la dimension religieuse » (Malouin, 1998 : 126).
De profondes divergences entre catholiques, protestants et laïcs divisaient en outre les associations qui parlaient au nom de « la famille ». De sorte qu’à l’arrivée de la Révolution tranquille, celles qui représentaient les familles se sont trouvées mal positionnées pour influer sur l’orientation de la politique familiale. Elles peinaient de surcroît à réagir à la rapidité des nombreux changements législatifs et politiques mis en œuvre par l’équipe du tonnerre ou le gouvernement fédéral. Enfin, la famille proprement dite traversait, comme nous l’avons vu, une période de profondes mutations sociales. Sans doute n’est-il pas étonnant qu’en pareilles circonstances, le Conseil supérieur de la famille se soit dissous moins de 10 ans après sa création en 1964. Il restait dès lors au mouvement à se regrouper28.
Et c’est justement cette revitalisation tardive qui a amené le mouvement familial à partager plusieurs caractéristiques des autres mouvements sociaux des années 1960 et 1970, y compris des deux que nous avons décrits. Il privilégiait en effet des modes de fonctionnement et des stratégies de mobilisation semblables, comme la participation et l’animation sociale29. Ainsi redynamisé dans le contexte de la Révolution tranquille, il était inévitable qu’il participe aux processus de modernisation de ce qui était une véritable révolution sociale, modernisation qui a d’ailleurs touché les deux camps du mouvement, le premier issu du catholicisme, le second plus proche des milieux populaires, en favorisant « un engagement envers une conception démocratique des droits – de la femme, des enfants ainsi que de l’homme dans une société pluraliste » (Lemieux et Comeau, 2002 : 8).
Cette mobilisation antérieure à 1981, qui visait « l’obtention d’une politique familiale, objectif qui ralliera les fédérations », se révélera l’une des premières raisons d’être du mouvement tout en constituant un élément structurant de son existence30. Puis, en 1980, quand le gouvernement s’est trouvé aux prises avec de sérieux problèmes économiques et avec un virage démographique induit notamment par un taux de natalité en chute libre, le mouvement familial était fin prêt à répondre à l’appel.
Dans la première moitié de la décennie, l’insistance avec laquelle le mouvement a exhorté Québec à mettre en œuvre une politique familiale explicite a ainsi fortement contribué aux activités qui ont mené à la création du comité interministériel responsable du livre vert et du comité de consultation sur la politique familiale, comme le confirment ces propos : « … il est intéressant de constater que le gouvernement pose ce geste à la suite d’une mobilisation des groupes familiaux et de la société civile dans son ensemble » (CFE, 2008 : 13).
Comme le formule un énoncé de politique familiale de 1987, il s’agissait au départ d’obtenir une politique familiale qui « vise la reconnaissance des familles nombreuses et accorde la priorité au soutien financier aux familles » (CFE, 2008 : 14), c’est-à-dire une politique qu’on a qualifiée d’essentiellement familialiste plutôt que de féministe (Duplin, 2010 : 13-14). Or, le but relevait comme toujours d’une dualité fondée sur des objectifs à la fois sociaux et natalistes, en grande partie selon la tradition des politiques familiales françaises (Bergeron et Jenson, 1999). Et à l’exemple de la France, qui minimisait dans les années 1980 le rôle des infrastructures sociales (Jenson et Sineau, 1998), ce train de mesures minimisait celui d’infrastructures comme les garderies.
La politique a atteint l’un de ses objectifs avec la brève remontée du taux de natalité de la fin des années 1980. Elle a aussi donné lieu à une redistribution favorable aux familles nombreuses et aux parents au foyer, qui avaient sans doute le moins besoin de services de garde non parentaux31. Mais au fil des années 1990, et à mesure que les idées du mouvement sur la réduction des dépenses en « avantages passifs » et l’incitation à la vie active gagnaient en influence, on a vu diminuer le revenu des familles pauvres (Rose et Desjardins, 2003 : 175 ff.).
L’étape suivante consistait donc à réduire les crédits et les transferts de revenus. C’est ainsi que « l’année 1997 marque un renversement complet de tendance au chapitre de la politique familiale. Précédemment axée sur l’aide financière, le gouvernement en place fait des services à la famille sa priorité » (CFE, 2008 : 15). Et il définit pour ce faire trois moyens d’action : développement des services de garde éducatifs, régime québécois d’assurance parentale et allocation unifiée pour enfants.
Puis au bout de quelques années s’installe un nouvel équilibre grâce au retour des mesures de redistribution par l’entremise du Soutien aux enfants, qui coïncide avec l’augmentation des places en garderie et l’aboutissement des négociations avec Ottawa sur le programme de congés parentaux.
Mais cette nouvelle série d’ententes coïncide également avec l’émergence d’un discours et d’une analyse privilégiant « l’enfant » par rapport à la famille (Jenson, 2000; Dufour, 2002). Si cette orientation est critiquée parce qu’exclut les femmes et leurs revendications, il faut aussi noter qu’en réintégrant de la sorte la représentation des catégories sociales, elle contribue de surcroît à l’« effacement » d’un discours centré sur la famille.

C’est donc dire qu’à titre de partenaire de ces changements aux côtés des mouvements déjà cités, le mouvement familial a difficilement vécu ces dernières décennies. Il s’est trouvé en insuffisance de fonds, même après avoir acquis ce même statut de partenaire que d’autres groupes communautaires (Lemieux et Comeau, 2002 : 123-124). De plus, l’occasion que lui offrait le recentrage sur le développement communautaire et l’investissement dans les enfants comportait le risque maintes fois signalé de voir l’État déléguer à ses « partenaires » la responsabilité du maintien et de l’amélioration du bien-être des familles québécoises (St-Amour, 2010).
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