Première partie








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X


Le temps était couvert, un peu menaçant, quand Aélys quitta le lendemain sa demeure pour gagner le Château-Vert. Néanmoins, elle avait refusé la voiture qui retournait à vide. Il fallait, pensait-elle, profiter de son séjour à Croix-Givre pour faire de ces bonnes marches qui lui manquaient un peu à la Combe-des-Bois.

Comme elle atteignait le parterre, elle aperçut, dans une allée voisine, le jeune valet Julius qui promenait deux délicieux petits épagneuls anglais. En quelques bonds, elle le rejoignit. Un des chiens fit un mouvement pour se jeter sur elle. Mais Julius recula précipitamment en disant :

– N’approchez pas, mademoiselle ! Il y en a un qui mord.

– Comment, ces jolies petites bêtes sont si méchantes ?

– Celui-ci, oui. Il vous saute dessus avant qu’on ait eu le temps de se garer.

– Vous aussi, il vous mord ?

Un regard de sympathique compassion s’attachait au pâle et fin visage dont les beaux yeux noirs demeuraient humblement baissés.

– Oui, mademoiselle. Il n’y a guère que Son Altesse le prince Lothaire et le comte Brorzen qu’il ne touche jamais. D’ailleurs, toutes les bêtes craignent Son Altesse comme le feu.

– Mais le prince ne devrait pas garder ce méchant animal ! Et le léopard ? Vous en avez bien peur, dites, mon pauvre Julius ?

Le jeune garçon eut un petit frisson.

– Oui, très peur, murmura-t-il.

– Écoutez, je vais demander au prince de donner à un autre la charge de s’en occuper.

Julius eut un sursaut de stupéfaction, une lueur d’effroi dans son regard un instant entièrement découvert.

– Oh ! non, mademoiselle ! bégaya-t-il. Ce serait inutile... et Son Altesse croirait que j’ai osé me plaindre. Alors, alors...

Il frissonna plus fort.

– Mais non, je m’arrangerai de manière qu’il ne croie pas du tout cela. Vous avez l’air très malheureux, Julius !

Le jeune garçon baissa les yeux sous le regard apitoyé et dit d’une voix morne :

– Je suis un enfant sans famille. C’est un grand honneur pour moi que Son Excellence le comte Brorzen m’ait fait placer au service du prince de Waldenstein, et je ne me plains pas, je ne me plains certainement pas...

– Mais vous souffrez ! Est-ce que... le prince est dur pour vous ?

– Pas plus pour moi que pour d’autres, mademoiselle.

La réponse ne satisfit pas Aélys, d’autant plus qu’elle voyait frissonner encore les épaules du jeune valet.

– Êtes-vous battu quelquefois ?

Un pli douloureux tira la lèvre de Julius.

– Oh ! oui, murmura-t-il.

– Par... le prince ?

La voix d’Aélys tremblait un peu.

– Par lui-même, rarement. Quelquefois, un coup de botte, un coup de cravache... Mais, le plus souvent, c’est Fragui... ou le baron de Seldorf...

– Lui ? Quoi, lui ?

Aélys sursautait de colère.

– ... Cet individu... ce lâche qui se laisse traiter comme...

– Il se venge sur moi de... de tout ce que lui fait supporter Son Altesse. Il est si mauvais...

Une lueur de haine brilla dans les yeux à nouveau découverts. Mais, presque aussitôt, le jeune garçon balbutia, avec un tremblement d’effroi :

– Je ne me plains pas, mademoiselle, je ne me plains pas du tout.

– Vous n’avez rien à craindre, mon pauvre Julius ! Ce n’est pas moi qui vous ferai du tort, bien au contraire ! Je vais essayer d’obtenir que vous soyez délivré de ce Tamerlan, qui est une jolie bête, mais bien inquiétante.

Sur cette promesse, qui parut de nouveau ahurir le jeune valet, Aélys reprit sa route vers le château.

Elle frémissait d’indignation. Ce malheureux enfant lui avait donné l’impression d’être terrorisé. Par qui ? Par le prince ou par cet odieux Seldorf ?

« C’est abominable de traiter ainsi ce pauvre garçon ! songeait-elle en crispant ses poings. J’ai bien peur de me mettre en colère quand je parlerai de lui au prince. Et pourtant, il ne faudrait pas. Mais cela me fait trop de peine... et puis, je vois de plus en plus qu’il n’a pas de cœur ! »

Des larmes vinrent à ses yeux. Elle avait de nouveau l’âme serrée par l’angoisse, par cet effroi du mystère contenu dans la nature de ce Lothaire étrange et charmeur qu’elle se sentait, parfois, prête à aimer... et qu’à d’autres moments elle détestait, mais avec une sorte de regret douloureux qu’elle n’avait pas connu auparavant, dans ses plus grandes indignations contre lui.

En arrivant près du château, Aélys se demanda avec perplexité où elle devait se rendre. Était-ce chez la princesse ? Ou bien devait-elle s’adresser à un des laquais toujours de service à l’entrée principale et demander le prince Lothaire ?

Mais comme elle atteignait le parterre central, quelqu’un sortit d’une des pièces de l’aile droite et vint à elle. Aussitôt, Aélys reconnut Fragui, le Kalmouk. Un vif mouvement d’antipathie s’éleva en elle à la vue de cet homme, dont elle se rappelait le regard féroce quand il avait appréhendé jadis la petite fille curieuse au seuil du salon vert, de cet homme qui frappait le pauvre Julius... par méchanceté ou pour obéir à l’ordre de son maître ?

Sur la physionomie du Kalmouk, il n’y avait en ce moment que respect profond. Ayant salué, il informa Mlle de Croix-Givre, en assez bon français, que Son Altesse le prince Lothaire, occupé en ce moment, le chargeait de la conduire à la bibliothèque où l’attendait la comtesse Sareczy.

La vieille dame et son mari, lequel continuait de fouiller avec délices parmi les vieux livres et manuscrits anciens de Croix-Givre, accueillirent Aélys avec la plus aimable bonté. Puis le comte Sareczy retourna à son occupation et la comtesse alla s’asseoir avec la fillette près d’une des fenêtres ouvertes sur l’esplanade.

– Son Altesse a reçu tout à l’heure un courrier de Waldenstein, expliqua-t-elle, et il a des réponses à donner. Le prince régnant lui mande que la santé de son fils devient de plus en plus chancelante. Il est très possible que, pour ce motif, le prince Lothaire soit forcé d’abréger son séjour ici.

– Il est cousin du prince régnant ?

– Oui, proche cousin, et déjà considéré comme l’héritier, car le fils unique du prince Ludwig est faible d’esprit et, de plus, atteint d’une maladie de poitrine qui ne laisse aucun espoir.

– Alors... c’est le prince Lothaire qui succéderait ?

– Mais oui, mademoiselle. Vous êtes destinée à devenir princesse souveraine de Waldenstein.

Un sourire nuancé de mélancolie venait aux lèvres de la vieille dame. Mais Aélys s’assombrit visiblement.

– Ah ! ce sera intéressant ! murmura-t-elle. Je ne suis pas du tout faite pour cela et je me demande quel air j’aurai...

– D’ici là, vous prendrez tout à fait l’air nécessaire, ma chère enfant. Ceci ne doit vous donner aucune inquiétude. Vous êtes d’une assez bonne race pour figurer fort dignement à la suite de toutes les princesses de Waldenstein.

– Ce n’est pas du tout ce que j’aurais choisi, murmura Aélys.

Elle demeura un moment silencieuse. Quelques légers mouvements nerveux passaient sur son visage et les cils foncés frémissaient au bord des paupières un peu baissées. La comtesse l’observait avec un attendrissement mêlé de tristesse profonde. Aélys, en relevant les yeux, rencontra ce regard. D’un élan, elle entoura de ses bras le cou de la vieille dame.

– Vous me plaignez, madame ?

– Je vous plains d’être si seule au monde, de... de vous trouver engagée vers un avenir qui éblouirait cependant d’autres natures que la vôtre.

La comtesse serrait maternellement contre elle la petite créature dont elle sentait battre le cœur ardent, le cœur aimant et généreux, destiné, pensait-elle avec douleur, à connaître tous les déchirements, toutes les désillusions.

– Ah ! non, je ne suis pas éblouie ! murmura Aélys. Il y a des moments où il me semble que je pourrai m’habituer, puis d’autres... Madame, n’est-ce pas affreux d’obliger ce pauvre Julius à s’occuper de Tamerlan dont il a tellement peur ? Et il paraît si malheureux ! On le bat... ce Fragui... et M. de Seldorf.

– Chère enfant, mieux vaudrait ne pas apporter d’attention à... à ces choses. Vous n’y changeriez rien... et Son Altesse supporterait difficilement des remarques.

– Pourtant, j’ai bien l’intention de lui demander qu’il charge quelqu’un d’autre du soin de son léopard ! S’il se fâche, tant pis... pourvu que ce soit après moi seulement. Mais je tâcherai qu’il ne se fâche pas pour obtenir ce que je veux, car ce malheureux garçon me fait tant de pitié !

Aélys appuyait sa tête contre l’épaule de la vieille dame, qui la couvait d’un regard plein de douloureuse compassion. Après un court silence, elle dit d’un ton bas et frémissant :

– Oh ! madame, est-il possible qu’ « il » ait le cœur si dur ?

La comtesse Sareczy ne demanda point à qui s’appliquait cet « il ». Elle pressa un peu plus contre elle l’enfant qu’elle sentait toute palpitante d’angoisse et dit à mi-voix :

– Je crois qu’il faut beaucoup pardonner au prince Lothaire, à cause de l’éducation qu’il a reçue. Dès sa toute petite enfance, il a été littéralement idolâtré par son père, par sa tante, par tous ceux qui l’approchaient. Chacun – et la princesse plus que tous encore – s’est appliqué à lui persuader qu’il était un être intermédiaire entre Dieu et les simples mortels. Or, il s’est d’autant mieux imprégné de cette idée que son rang et ses dons exceptionnels le plaçaient, au point de vue humain, à un niveau plus élevé, lui attiraient les hommages et l’admiration, en même temps que l’or dont il dispose à profusion faisait ramper autour de lui les courtisans avides, les êtres vénaux auxquels il jette de cet or – avec le plus grand mépris, probablement.

« Ainsi, dans une telle atmosphère d’adulation, que pouvait devenir une nature qui, peut-être, était primitivement bonne ? Peut-être pourvue de nobles instincts que les éducateurs ont détournés, annihilés ? Aussi vais-je vous renouveler mon conseil de patience, chère enfant. Le prince est un caractère énigmatique chez qui, parfois, on croit saisir quelques lueurs donnant à supposer que, peut-être, l’œuvre néfaste de ceux qui ont cherché à détruire en lui tout germe de bien n’est pas complètement accomplie. Pour vous, sa petite fiancée, il est aimable, indulgent...

– Oui, pour moi, je ne me plains pas, murmura Aélys. C’est pour les autres...

– Il vous appartiendra donc, quand vous serez sa femme, – et même vous le pouvez un peu dès maintenant, – d’agir près de lui avec infiniment de discrétion pour essayer de l’amener à réagir contre la fatale atmosphère dans laquelle il vit depuis sa naissance. Soyez à la fois ferme et pleine de douceur, aimable et fière... et surtout sincère. Voyez-vous, mon enfant, je soupçonne le prince Lothaire, entouré de bas flatteurs qu’il méprise, de ne rien apprécier autant que la droiture, que la noble dignité d’une âme qui abhorre tout mensonge, toute intrigue.

– Alors, pourquoi garde-t-il ces gens-là autour de lui ?

– Pourquoi ? Je vous ai dit tout à l’heure qu’il était une énigme. Sans doute éprouve-t-il un plaisir orgueilleux à se voir l’objet de cette servilité, de ces empressements adulateurs. L’âme humaine est si complexe ! Et celle-là probablement plus que toute autre. Ayez quelque compassion d’elle, mon enfant, car on a tout fait pour la perdre, et priez beaucoup, puisque vous êtes pieuse... priez pour celui à qui, par ordre de la princesse Jutta, on enseigne des principes de religion et de morale modifiés à son usage, de telle sorte que ce qui est coupable chez un autre devient licite et même admirable chez le prince Lothaire de Waldenstein.

Aélys eut un vif mouvement de stupéfaction.

– Quoi, serait-ce possible ?

– Oui, c’est ainsi. Vous voyez donc qu’il ne faut pas le condamner par trop sévèrement. J’ai pris la liberté de vous donner ces conseils, de vous faire profiter de mon expérience, parce que vous n’avez près de vous personne qui puisse vous rendre ce service. Or, vous m’inspirez déjà une profonde sympathie et je vous sens si inquiète, un peu révoltée parfois...

– Oh ! oui, très révoltée ! J’aurai de la peine... beaucoup de peine à faire ce que vous dites. Et pourtant, je comprends bien que je le devrai... Mais elle est donc abominable, cette princesse Jutta, pour avoir ainsi élevé son neveu ?

La vieille dame soupira sans répondre.

– Oh ! j’avais donc raison d’éprouver, dès le premier moment, tant d’antipathie à son égard ! dit Aélys avec véhémence. D’ailleurs, j’ai l’impression qu’elle ne peut me souffrir. Et ce comte Brorzen, qui a l’air si faux. Et sa fille... Oh ! je ne l’aime pas du tout, cette comtesse Sidonia ! Et je crois bien qu’elle aussi me déteste !

Une tristesse nuancée d’ironie passa dans le regard que la comtesse Sareczy attachait sur la petite figure animée.

– Il faudra apprendre à supporter les personnes pour lesquelles vous n’éprouverez pas de sympathie... et celles qui peut-être vous feront souffrir. C’est une nécessité dans la situation que vous occuperez, plus encore que dans toute autre. De même, vous devrez vous maintenir en dehors des intrigues, des ambitions qui s’agitent autour des princes, à la cour de Waldenstein comme en toutes les cours, grandes ou petites. Ceci est affaire de dignité, d’intelligence, de tact, toutes choses dont vous ne manquerez pas, j’en suis persuadée.

Aélys secoua la tête.

– Voilà d’agréables perspectives ! Ah ! comme j’aimerais bien mieux épouser un simple forestier, plutôt qu’un prince de Waldenstein !

– On ne choisit pas toujours son sort, dit mélancoliquement la comtesse avec un nouveau regard de compassion.

Pendant un moment, elles restèrent silencieuses. Aélys appuyait sa joue contre celle de la vieille dame. Elle murmura tout à coup :

– Je vous aime bien, vous, madame ! J’ai toute confiance en vous et je suivrai vos conseils. Mais croyez-vous que je serai très malheureuse ?

– Ma chère petite, je... Très malheureuse, j’espère que non... Je ne doute pas que vous sachiez obtenir l’affection de Son Altesse...

À cet instant s’ouvrit la porte qui faisait communiquer la bibliothèque avec le salon du prince. Lothaire parut sur le seuil et dit gaiement :

– Viens, ma petite Aélys. Nous allons faire un peu de musique.

Elle obéit et entra avec lui dans le salon, garni d’une profusion de fleurs dont le parfum saturait l’atmosphère en dépit des deux fenêtres ouvertes.

– J’ai trouvé dans la bibliothèque quelques jolis morceaux de clavecin, dit Lothaire en prenant sur une table un cahier relié aux armes de Croix-Givre. Si tu ne les connais pas, sans doute pourras-tu les déchiffrer ?

– Peut-être, s’ils en sont pas très difficiles.

Le prince, qui enveloppait Aélys d’un coup d’œil attentif, interrogea :

– Qu’as-tu ? On te dirait préoccupée.

Elle rougit légèrement. Préoccupée, certes, elle l’était, car elle se trouvait encore sous l’influence de l’entretien sérieux qu’elle venait d’avoir et qui lui avait ouvert quelques horizons sur sa future existence. Mais elle ne pouvait révéler à Lothaire le sujet de cet entretien où il avait été constamment question de lui. Aussi, après un instant d’embarras, répondit-elle :

– C’est que j’ai quelque chose à vous demander.

– Alors, viens me dire cela.

Il l’emmena jusqu’à un canapé où il la fit asseoir près de lui. Tout à coup, elle se sentait saisie d’une grande timidité, sous le regard pourtant très caressant de Lothaire. Il s’en aperçut et, avec un rire amusé, prit à deux mains la petite tête un peu rétive.

– Voyons, que désires-tu ?

– Je voudrais tant que ce pauvre Julius ne soit plus chargé de Tamerlan ! Il me fait pitié...

Lothaire laissa retomber ses mains. Subitement, sa physionomie prenait une expression d’impatience hautaine.

– De quoi t’occupes-tu là ? Que t’importe ce garçon ? Je ne comprends pas que tu te permettes de m’adresser une requête de ce genre, Aélys, et de m’importuner pour une cause aussi infime.

– Aussi infime ! Pouvez-vous parler ainsi d’un être qui souffre, qui a peur ? Oh ! je vous en prie, soyez bon, ne me refusez pas cela !

Les nerfs d’Aélys étaient fort tendus, cet après-midi, car ses yeux se remplissaient tout à coup de larmes. Sous ce voile brillant, ils avaient un éclat merveilleux, les beaux yeux qui imploraient, tout en restant fiers et sans effroi.

– ... Vous m’avez dit que, si je vous adressais une prière, vous ne pouviez rien me refuser...

– Fille d’Ève ! Ah ! comme il faut déjà faire attention aux paroles que l’on prononce devant toi !

Il riait, en entourant de son bras les épaules d’Aélys. Son regard redevenait d’une douceur caressante.

– ... Allons, je t’accorde ce que tu me demandes, bien que ce soit une chose ridicule. Je donnerai ordre qu’un autre domestique soit chargé de Tamerlan.

– Je vous remercie beaucoup ! Vous me faites tant de plaisir !

– Ma mie, il me faut une preuve de cette gratitude. Laquelle me donneras-tu ?

Il penchait la tête vers Aélys, en la regardant avec des yeux étincelants d’une ironie tendre. Son visage se trouvait ainsi tout près des lèvres un peu tremblantes qui, après une hésitation, se posèrent timidement sur sa joue.

– Petite fille, tu t’apprivoises un peu ! Ce baiser valait bien la concession que j’ai faite à ta sensibilité. Voyons, maintenant, demande-moi autre chose... mais quelque chose pour toi.

– Oh ! moi, cela n’a pas d’importance !

– Voyez-vous, cette humble petite personne ! Eh bien ! qu’as-tu donc ?

Les larmes débordaient, glissaient le long des joues d’Aélys.

– Je vous demande pardon... Je ne sais pas pourquoi...

– Enfant nerveuse et trop sensible ! Allons, sois sage, fais disparaître ces larmes que je ne veux plus voir.

Il sortait de sa poche un petit mouchoir de soie blanche, au parfum délicat, d’une discrète suavité. Légèrement, il le passa sur les yeux d’Aélys. Aucune trace de contrariété, d’impatience, ne se discernait sur sa physionomie.

– ... Nous allons maintenant faire un peu de musique. Cela te calmera. Puis nous prendrons tranquillement le café avec les Sareczy qui paraissent te plaire beaucoup.

– Beaucoup, en effet ! J’ai déjà grande affection pour cette bonne comtesse.

– Tu as raison, elle le mérite. Mais je crois que tu dois avoir les antipathies aussi vives que les sympathies, Aélys ?

– Cela, c’est très vrai ! Il y a des personnes que j’ai grand-peine à souffrir, je l’avoue.

– Quelles sont ces personnes ?

– Oh ! je ne vous le dirai pas, car... ce ne serait pas poli.

– Pourquoi ? Parce qu’elles sont de celles qui m’entourent ? Peu m’importe, je t’assure ! Il y a longtemps qu’elles sont jugées par moi.

Un pli de sarcasme se forma au coin de ses lèvres. Puis il appuya sa joue contre les cheveux d’Aélys, en disant d’une voix basse et tendre :

– Nous nous entendrons très bien, tu verras, Aélys aux cheveux d’or, Aélys aux cheveux de flamme. Nous serons très heureux. Ne le crois-tu pas ?

– Je ne sais, prince...

– Appelle-moi Lothaire, maintenant que tu es un peu habituée à moi.

– J’essayerai...

– Dis-moi : « Lothaire, je vous aime beaucoup. »

– Non, je ne peux pas vous dire cela... parce que ce n’est pas encore vrai.

Lothaire eut un petit rire où l’amusement se mêlait d’une sorte d’émotion quelque peu railleuse.

– Ah ! ce n’est pas encore vrai ? Eh bien ! quand ce moment-là sera venu, tu me le diras. Et, en attendant, un peu de musique, Aélys !

Cet après-midi-là, Aélys eut une longue audition de violoncelle. Lothaire était déjà un admirable musicien, qui savait donner une âme incomparable à son instrument de prédilection. Mais il dédaignait de se faire entendre, ne jouant que pour lui-même et admettant fort rarement quelque privilégié à goûter ce plaisir de choix. La petite fiancée fut gratifiée de cette faveur et, de nouveau, témoigna par son émotion silencieuse de l’effet que produisait sur elle le talent de Lothaire.

Puis le café fut servi dans la bibliothèque, où le prince s’entretint avec les Sareczy le plus aimablement du monde. Après quoi, il reconduisit Aélys à son logis, dans une légère voiture à laquelle il avait fait atteler les plus difficiles de ses chevaux, « puisque tu aimes cela, petite Aélys », déclara-t-il avec un caressant sourire.

Quand la fillette entra dans la salle du Vieux-Château, dame Véronique interrompit un instant son ouvrage de couture pour attacher sur elle son regard investigateur. Elle vit un petit visage rosé, palpitant, des yeux brillants et rieurs. Parmi les boucles blondes était posée une rose blanche que le prince avait prise dans une des jardinières de la bibliothèque pour en parer lui-même sa fiancée. Dame Véronique eut un petit plissement de ses lèvres minces et murmura avec satisfaction :

« Je pensais bien que la révolte ne serait pas longue ! »
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