Première partie








télécharger 0.55 Mb.
titrePremière partie
page11/21
date de publication09.06.2018
taille0.55 Mb.
typeDocumentos
ar.21-bal.com > droit > Documentos
1   ...   7   8   9   10   11   12   13   14   ...   21

XI


– Viens, demain, entendre la messe à la chapelle du château, avait dit le prince Lothaire en prenant congé de sa fiancée.

– Si cela ne vous fait rien, j’aimerais mieux aller comme d’habitude à l’église de Cornillan, car je voudrais faire une petite visite à Mlle Pharamond ?

Après un instant de réflexion, Lothaire avait répondu :

– Soit, agis à ta guise. Nous ferons une promenade en voiture dans l’après-midi.

Ce dimanche matin, donc, Aélys, en sortant de l’église, laissa dame Véronique faire quelques courses dans le bourg et entra chez Mlle Pharamond. Celle-ci, comme tout Cornillan, d’ailleurs, connaissait les fiançailles de Mlle de Croix-Givre avec le prince de Waldenstein. Non sans quelque embarras, elle en complimenta la fillette. Mais celle-ci l’interrompit :

– Oh ! mademoiselle, ne me félicitez pas, car j’ignore si ce sera un bonheur ou un malheur pour moi. Parfois, il me semble que ce sera l’un... et puis, à d’autres moments, j’ai peur...

Elle ne vit pas le regard anxieux, apitoyé, qui l’enveloppait. Depuis la veille, elle vivait en une sorte de rêve dont la grisante douceur restait mêlée d’un peu d’angoisse.

– ... C’est mon père qui l’a voulu. Je dois lui obéir. Le prince est très bon pour moi. J’espère obtenir qu’il soit un peu moins... dur pour les autres.

– Oui, on dit que... qu’il ne ménage personne. Mais on raconte bien des choses fausses. Il ne faut pas vous inquiéter d’avance, Aélys... mademoiselle, veux-je dire.

– Appelez-moi toujours Aélys ! Vous n’allez pas faire des cérémonies, j’imagine, ma bonne demoiselle Pharamond ?

– C’est que... vous êtes maintenant une future princesse...

– Ah ! bien, quand je le serai, il sera temps de changer ! On frappe, mademoiselle. Ne vous dérangez pas ; je vais ouvrir.

Prestement, Aélys courut à la porte. Quand elle eut tiré à elle le battant, une exclamation lui échappa :

– Lothaire !

– J’ai eu l’idée, te sachant ici, de venir demander à Mlle Pharamond quelques-unes des légendes comtoises dont elle possède, m’as-tu dit, une collection en sa mémoire.

– Oh ! elle n’osera jamais ! Vous allez trop l’intimider ! Mais entrez tout de même, vous ferez sa connaissance.

Mlle Pharamond avait entendu et, tout effarée, se levait en songeant : « Ciel ! ce prince qu’on dit si méprisant pour tout ce qui n’est pas de son rang ! Qu’est-ce qu’il vient faire ici ? Heureusement, tout est en ordre. »

Aélys introduisit Lothaire dans la petite salle bien propre, garnie de vieux meubles aux ferrures luisantes. Avec une aisance hautaine, le prince répondit au salut fort gauche de Mlle Pharamond et lui expliqua en quelques mots ce qu’il attendait d’elle. Puis il s’assit et indiqua du geste à la vieille demoiselle qu’elle pouvait reprendre son siège.

– Dites au prince l’histoire des Trois Meuniers, elle est si jolie ! conseilla Aélys.

Mais Mlle Pharamond semblait ahurie, ou bien médusée par l’élégant jeune homme qui entrait cher elle avec cette désinvolture de souverain accoutumé de voir sa présence accueillie partout comme une précieuse faveur et d’agir toujours en maître chez ceux qu’il considérait comme des inférieurs. Ce fut Aélys qui dut raconter à peu près complètement l’histoire, la vieille demoiselle s’arrêtant au milieu d’une phrase commencée et restant incapable de la terminer sous le regard d’ironie altière qui s’abaissait vers elle.

– Tu avais raison, Aélys, je la rends tout à fait stupide, dit Lothaire à sa fiancée.

Il s’adressait à elle en allemand, langue que l’abbesse de la Combe-des-Bois avait fait apprendre à Mlle de Croix-Givre sur la demande de dame Véronique. Aélys en comprenait maintenant la raison, l’allemand étant la langue officielle de la principauté de Waldenstein, bien que le français surtout fût parlé à la cour et chez le prince Lothaire, à peu près exclusivement.

– Mais pourquoi prenez-vous cet air-là ? dit Aélys d’un ton de reproche.

Il leva légèrement les épaules et quitta son siège.

– Je ne vous dérange pas plus longtemps, mademoiselle. Il faudra faire transcrire par Mlle de Croix-Givre les curieuses légendes dont elle m’a parlé, car je désire les connaître. Viens avec moi, Aélys. Je vais t’accompagner jusqu’au Vieux-Château... et même, j’ai le projet d’y déjeuner avec toi.

– Ah ! c’est une bonne idée ! Mademoiselle, vous préviendrez Véronique quand elle va venir ?

– Certainement... certainement...

Mlle Pharamond semblait de plus en plus ahurie. Le prince Lothaire lui adressa un petit salut poli et bref, dont Aélys pensa avec quelque colère : « Comme il est méprisant ! »

Les gens du bourg, en voyant passer le jeune prince et la petite demoiselle du Vieux-Château, prenaient des mines à peu près aussi ébahies que celle de la vieille demoiselle. Ils se disaient les uns aux autres :

– À quoi pense-t-elle, dame Véronique, de laisser Mlle Aélys se promener comme cela avec le prince, tout fiancés qu’ils soient.

Or, dame Véronique, à cette question que lui adressait quelques instants plus tard, avec effarement, son amie Céleste Pharamond, répondit sèchement :

– Le prince de Waldenstein suit la coutume de son pays. Et quand même j’y verrais quelque inconvénient, il n’y aurait absolument rien à lui dire, car il ne fera toujours que sa volonté.

– Mais, Véronique, dites, est-ce que vous croyez que l’enfant sera heureuse, dans ce mariage ?

– Il ne s’agit pas pour elle d’être heureuse, mais d’obéir à son père.

– Cependant... si l’on en croit les bruits qui courent, il serait d’une méchanceté, ce prince ! Et puis, il y a une jeune comtesse qui...

– La comtesse de Brorzen est la cousine du prince Lothaire. Il ne peut donc y avoir que les gens malintentionnés pour incriminer leurs rapports d’amitié. N’allez surtout pas vous faire l’écho de ces cancans, Céleste, vous me désobligeriez fort.

Le ton sec et péremptoire ferma la bouche de Mlle Pharamond, qui avait cependant bien d’autres choses à dire. Car si les serviteurs du Château-Vert observaient un strict mutisme pour tout ce qui avait trait à leur maître, les quelques auxiliaires pris dans le pays racontaient, eux, ce qu’ils pouvaient voir ou entendre. Ainsi le beau jeune prince qui, en voiture ou à cheval, traversait parfois Cornillan sans daigner accorder à ses habitants autre chose qu’un regard d’orgueilleuse indifférence, devenait une figure quasi démoniaque, dont on déplorait que la gentille Aélys, du Vieux-Château, fût destinée à devenir la victime.

« Après tout, Véronique est peut-être mieux instruite que ces gens-là sur ce qu’il vaut réellement, pensa Mlle Pharamond quand elle fut un peu revenue de son saisissement. Il faut toujours qu’on bavarde à tort et à travers et qu’on dresse une montagne là où il n’y a pas de quoi fouetter un chat ! »

Dame Véronique, bien vite, s’en alla faire quelques achats pour le déjeuner auquel s’invitait le prince Lothaire. Pendant ce temps, Aélys et son fiancé gagnaient le sentier qui montait vers Croix-Givre. Ils marchèrent d’abord en silence. Puis Lothaire demanda d’un ton railleur :

– Est-ce qu’elle est vraiment un peu moins sotte que cela, d’habitude, ta demoiselle Pharamond ?

– Mais elle n’est pas sotte du tout ! Je vous dis que c’est vous qui lui produisez cet effet ! Comment voulez-vous qu’il en soit autrement quand vous regardez les gens de cette façon-là ?

En riant, Lothaire posa sa main sur l’épaule de la fillette.

– Allons, calme-toi, petit volcan ! Je remets à plus tard pour t’apprendre les attitudes nécessaires à une princesse de Waldenstein, bien certain que tu arriveras à comprendre de toi-même l’impossibilité de maintenir ces manières familières entre toi et tes inférieurs. Pour le moment, il ne me plaît pas de t’ennuyer avec cela. Comme nous avons encore du temps avant le déjeuner, faisons une promenade, montre-moi quelques-unes des beautés de cette forêt.

– Moi, je veux bien. Mais qu’est-ce que dira Véronique ?

– Quoi, Véronique ? Qu’a-t-elle à voir là-dedans ?

– Eh bien ! elle m’a dit, l’autre jour, qu’il n’était pas d’usage ici que des fiancés sortent seuls. Je lui ai répondu que si c’était la coutume de chez vous, très probablement vous ne vous soucieriez pas de l’autre... et puis que je n’allais pas pour si peu de chose discuter avec vous, parce que j’aurais sans doute à le faire plus tard pour des causes beaucoup plus sérieuses.

La candide audace de cette réponse amena aux lèvres de Lothaire un rire où l’amusement se mêlait de quelque émotion.

– Allons, je vois que tu ne te fais pas d’illusions sur ta future existence ! Évidemment, ce n’est pas très flatteur pour moi. Enfin, j’en prends mon parti, en me réservant de te faire changer d’opinion. Quant à ta Véronique, ce n’est qu’une orgueilleuse pécore...

– Oh ! Lothaire !

– Je l’ai jugée dès le premier instant. Du reste, je me souviens que mon père m’a dit un jour : « L’influence que j’exerce sur Ferry de Croix-Givre a déterminé chez lui un changement d’opinion ; près de lui, j’ai eu comme auxiliaire dans cette tâche une servante dévouée, que je soupçonne d’être pour la famille de Croix-Givre beaucoup plus ambitieuse que ne le sera jamais Ferry lui-même. »

– Ah ! C’est cela ! murmura Aélys.

– Cela quoi ?

– J’avais bien cru comprendre depuis quelque temps que Véronique sacrifierait tout et tous pour voir renaître le prestige des Croix-Givre.

– Tout et tous... même toi, pauvre gazelle, qu’elle donne froidement au léopard de Waldenstein.

Un doigt caressant effleurait la joue d’Aélys.

– Il paraît que ta mère luttait contre cette influence de mon père et de cette Véronique. Mais elle ne fut pas la plus forte puisque M. de Croix-Givre devint conspirateur et, plus tard, par ambition, engagea l’avenir de sa fille.

– Ma mère ! dit pensivement Aélys. Véronique ne m’en a presque jamais parlé.

– Sans doute ne l’aimait-elle pas.

– Sans doute oui.

Pendant quelques instants, Aélys garda le silence. Puis elle demanda, en levant les yeux sur le prince :

– Que lui avez-vous donc dit pour qu’elle m’ait paru si mortifiée, avant-hier, quand je suis rentrée ?

– Peu de chose. Je n’ai jamais besoin de dire beaucoup pour me faire comprendre.

Une ironie mêlée de dédain passait dans l’accent de Lothaire, soulevait le coin de sa bouche.

– ... C’est une personne qui a besoin de quelques leçons et je les lui donnerai. Allons, vers quel point de la forêt vas-tu me conduire, ma jolie petite fée ?

– Si vous ne craignez pas de passer par de vrais sentiers de chèvres, je vous montrerai les endroits que j’aime le plus.

– Je ne crains rien de tout cela. Va pour les sentiers de chèvres, Aélys.

Pendant plus d’une heure, ils parcoururent l’un des coins les plus sauvages de la forêt. Aussi agiles, aussi souples l’un que l’autre, ils escaladaient les roches, grimpaient au long des plus raides sentiers. Très gais tous deux, ils rivalisaient d’adresse, se lançaient d’amusants défis. Mais, dès que Lothaire voyait Aélys dans une position qui lui paraissait périlleuse, il se trouvait près d’elle et, sans écouter ses protestations, 1’emportait comme un léger oiseau vers un endroit plus sûr.

– J’ai déjà un devoir de protection envers toi, disait-il. Par contre, tu as celui de m’obéir.

– Oh ! vous obéir... cela dépend !

Mais il n’y avait plus de révolte dans le regard tendre et rieur qui s’attachait à lui.

Il était près d’une heure quand les fiancés parurent au Vieux-Château. Dame Véronique avait mis le couvert dans la salle, en employant ce qu’elle avait pu trouver de mieux en ce logis où n’avait jamais existé la richesse. Félicie avait préparé un repas impromptu qui était excellent. Les deux convives, pourvus par la promenade et le grand air d’un vif appétit, y firent largement honneur. Véronique servait, avec toute la correction et toute l’attention déférente que pouvait souhaiter le prince de Waldenstein. Aélys, en considérant ce froid visage, pensait avec amertume : « Ainsi, elle a probablement donné à papa de mauvais conseils ? Et, pour maman, qu’a-t-elle été ? Quant à son ambition, je l’avais déjà pressentie. Ah ! Lothaire a bien raison de l’humilier un peu, cette femme sans cœur ! »

Après le déjeuner, les fiancés s’assirent sous le berceau de chèvrefeuille. Lothaire parla de ses cousins, le prince régnant Ludwig et son fils Albrecht qui, vraisemblablement, n’avait plus que quelques semaines à vivre.

– La comtesse Sareczy m’a dit que c’était vous qui seriez plus tard prince souverain de Waldenstein.

– En effet. Cela te plaira-t-il, ma fleur des bois ?

– Non, pas du tout ! J’ai déclaré à la comtesse que j’aimerais bien mieux voir mon mari simple forestier, parce que...

– Parce que ?

Elle murmura, en rougissant un peu sous le regard tendrement moqueur :

– Il me semble que nous serions plus heureux.

– Une chaumière et un cœur ? Bah ! tu l’auras tout de même, dans le palais de Söhnthal, le cœur de ton mari ! Ne t’embarrasse pas de ces inquiétudes-là, mignonne, et résigne-toi à ce sort douloureux... que beaucoup t’envieront, petite fille dédaigneuse.

Il la regardait en souriant, avec des yeux éclairés de douceur ardente. Sa main caressait les boucles soyeuses, tandis qu’il continuait de parler de Waldenstein. Alors que les gouvernements d’Europe évoluaient, la principauté conservait les coutumes féodales, la plupart des usages d’autrefois. Ainsi, les princes avaient droit de vie et de mort, sans jugement, sur tous les gens : paysans, forestiers et autres vivant sur leurs domaines, et ils pouvaient, selon leur bon plaisir, les envoyer ici ou là, les séparer de leur famille, comme les serfs d’autrefois.

– Mais c’est affreux, cela ! dit Aélys avec indignation. J’espère bien que vous ne le faites jamais ?

– Je ne m’occupe pas de ces détails qui sont l’affaire du comte Brorzen, surintendant de ma maison.

– Oh ! alors, lui ! Il doit être si dur, si mauvais...

– Eh ! mademoiselle de Croix-Givre, comme vous jugez les gens !

Mais il n’existait aucune contrariété sur la physionomie de Lothaire.

– Je vous demande pardon. Ce n’est pas bien, en effet...

– Bah ! je te donne toute liberté d’être franche avec moi ! Brorzen, d’ailleurs, et les autres...

Un méprisant mouvement d’épaules acheva la phrase.

– Sa fille est bien belle ! dit Aélys. Je me demande pourquoi elle ne me plaît pas du tout.

– Ah ! elle ne te plaît pas ?

De l’ironie passait dans la caresse des yeux noirs.

– ... Il est vrai qu’un tel abîme la sépare de toi !

– Un abîme ?

– Oui, tout ce qui existe en ton âme et ton cœur et qu’elle n’aura jamais, elle.

L’ironie s’accentua encore sur la physionomie de Lothaire, tandis qu’il ajoutait :

– Bien certainement, vous ne vous comprendrez jamais.
1   ...   7   8   9   10   11   12   13   14   ...   21

similaire:

Première partie iconSodome et Gomorrhe Première partie Première apparition des hommes-femmes,...

Première partie iconPremière partie

Première partie iconPremière partie

Première partie iconPremière partie

Première partie iconPremière partie I le «Franklin»

Première partie iconPremière partie : Principes

Première partie iconRésumé Première partie

Première partie iconPremière partie Combray

Première partie iconAvertissement concernant la première partie

Première partie iconPremière partie En ballon dirigeable I








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com