Première partie








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XII


Les deux jours qui suivirent, Aélys déjeuna au Château-Vert. Dans l’après-midi, le prince l’emmenait en voiture avec les Sareczy. Une robe de mousseline blanche brodée, doublée de soie bleu pâle, avait remplacé la robe verte, chef-d’œuvre de Véronique. Aélys était ainsi délicieusement jolie, d’une façon différente. Elle avait l’air, disait Lothaire, d’un léger papillon.

Les compliments les plus flatteurs lui étaient prodigués par l’entourage du prince – y compris la princesse Jutta. Tout de même, un petit grain d’enivrement s’introduisait dans ce jeune cerveau. Si raisonnable qu’il fût et quelque prévention qu’il conservât contre ces divers personnages, ce n’était pas impunément qu’Aélys, à son âge, pouvait respirer un tel encens et, surtout, se voir l’objet des attentions de ce jeune prince dont les femmes les plus recherchées quêtaient déjà les regards et la capricieuse faveur.

– Les attentions d’un amoureux ! disait la princesse au comte Brorzen. Si invraisemblable que cela paraisse, pour qui connaît son caractère, Lothaire est certainement épris de cette petite !

Le comte ne le niait plus. Mais il faisait observer que le caractère fantasque du prince Lothaire ne permettait pas de supposer que cette idylle pût être autre chose, pour lui, qu’une distraction éphémère.

– Et nous pouvons espérer, de plus, que la jeune personne, encouragée par l’indulgence de Son Altesse, se laissera aller à quelques écarts de langage qui finiront par déplaire, car la patience n’est pas une des vertus de notre beau prince et j’admire celle dont il a usé jusqu’ici à l’égard de Mlle de Croix-Givre. Elle aurait tort de s’y fier – je veux dire tort pour elle-même, car, à notre point de vue, un conflit entre les fiancés serait parfait.

– Ne pourrait-on le provoquer ? demanda Sidonia, présente à l’entretien.

– Hum ! c’est bien difficile ! Car il ne faut pas oublier l’étonnante perspicacité du prince. Mieux vaut attendre le choc des caractères qui me paraît immanquable. Et, sans cela même, nous pouvons prévoir une fin assez prompte de ce caprice, avec une nature telle que celle de Son Altesse.

– Mais plus tard...

– Plus tard, nous aviserons, selon les circonstances. Comme je l’ai déjà dit, il se pourrait que le prince changeât d’idée au sujet de ce mariage. S’il ne le fait pas... eh bien ! nous verrons !

Sidonia murmura âprement :

– Ah ! que je la déteste, cette petite fille niaise, pour laquelle il a des regards, des attentions que je n’ai jamais connus !

– Déteste-la tant que tu voudras, mais ne le montre pas, à aucun prix. Et rassure-toi pour l’avenir, en songeant que la princesse et moi veillons.

Celle dont il était ainsi question se trouvait, à ce moment-là, au Vieux-Château, occupée à offrir une rustique collation au prince Lothaire et aux Sareczy, qui s’y étaient arrêtés en revenant d’une promenade en voiture. Rieuse et agile, elle circulait dans la grande salle, versant le lait épais dans les bols de faïence, beurrant des tartines, coupant un gâteau délicat, œuvre de ses mains.

– Des mains de fée, dit Lothaire en les saisissant au passage et en y mettant un baiser. Elles sont aussi adroites que charmantes. Quand elles seront soignées par une experte femme de chambre, il n’y en aura pas à notre cour qui puissent les égaler.

– Oh ! si cela vous plaît, je laisserai faire la femme de chambre ! répliqua Aélys avec une moue d’indifférence. Quant à moi, pourvu qu’elles soient bien lavées, cela me suffit.

Cette réponse amena un fou rire chez Lothaire, qui était particulièrement gai ce jour-là, et fit sourire les deux vieillards.

– Quelle drôle d’enfant tu es ! À ton âge, pourtant, beaucoup sont déjà coquettes, aiment qu’on les complimente. Mais toi, tu es ma petite églantine, toute simple, et que j’aime ainsi. Allons, reste tranquille, maintenant, et goûte de cette excellente collation.

Il la faisait asseoir près de lui ; puis il la servit, s’amusant de voir les fines dents nacrées mordre dans le gâteau léger, avec entrain et sans aucune des mines à la mode, à ce moment-là, chez les élégantes mondaines.

Le comte et la comtesse Sareczy pensaient avec un serrement de cœur : « Il est peut-être sincère, maintenant. Et elle, pauvre enfant, est charmée, conquise. Mais comment supposer, d’après ce que nous savons de lui, qu’il soit capable d’un attachement quelconque ? Et pourtant, si l’on en croit ce qui se raconte, il n’a pas jusqu’ici eu coutume de faire, à beaucoup près, de tels frais pour personne au monde. »

En prenant congé de sa fiancée vers la fin de l’après-midi, Lothaire lui dit, en retenant les mains qui s’abandonnaient entre les siennes :

– Sais-tu, ma Dame verte, que j’ai idée de nous marier dans deux ans, au plus tard ?

– Je ferai ce que vous voudrez, Lothaire. Papa, dans ses dernières volontés, dit que vous déciderez.

– Et je décide, en effet. Je ne veux pas attendre trop longtemps pour avoir près de moi ma jolie princesse... dans deux ans, oui. Tu seras une jeune fille et nous nous aimerons bien, tu verras, ma petite Aélys.

... Au cours de la soirée, Aélys songea longuement à cette parole qui ne la laissait plus incrédule. La crainte que lui inspirait Lothaire s’était fort atténuée en ces derniers jours. Le charme séducteur opérait sur elle, sans qu’elle s’en rendît compte, à la faveur de l’amabilité mêlée de tendresse que lui témoignait son fiancé. En outre, ayant obtenu si facilement ce qu’elle lui demandait pour le jeune valet Julius, elle se disait, avec la présomptueuse confiance d’un cœur très jeune où s’insinuaient les premiers émois de l’amour : « Il m’écoutera certainement quand je le prierai d’être bon, quand je le solliciterai pour ceux qui dépendent de lui. Avec l’aide de Dieu, je serai douce et patiente pour qu’il m’aime bien et m’écoute volontiers. Quant à moi, je crois maintenant que je pourrai avoir de l’affection pour lui. »

Elle s’endormit sur cette consolante pensée qui faisait battre un peu plus vite son cœur. Au réveil, ce fut encore le souvenir enchanteur de ce Lothaire charmant qui se présenta à son esprit. Elle s’habilla en chantant à mi-voix un vieux Noël qu’elle avait fait entendre la veille au prince et aux Sareczy. Lothaire avait dit :

– Tu as un timbre délicieux, d’une pureté rare. Il faudra qu’on te donne des leçons de chant à la Combe-des-Bois et je te les ferai ensuite continuer par Marie Herz, la cantatrice de la cour.

Deux ans à passer encore à l’abbaye... et puis, elle deviendrait la princesse de Waldenstein. Cette perspective ne lui semblait plus aussi terrible ; elle ne l’empêchait pas, ce matin, d’être gaie et alerte, tandis qu’elle quittait le Vieux-Château pour faire un tour dans la forêt.

Au retour, elle s’arrêta chez les Heller. Mathias était en tournée avec le chef forestier. Rosa cousait près du lit de son fils. Aélys, aussitôt, remarqua sa physionomie très altérée. Quant à Johann, il était fiévreux, abattu, presque sans forces.

– C’est que nous voilà bien tourmentés, mademoiselle ! dit Rosa avec accablement. Le comte Brorzen, par ordre de Son Altesse, a fait savoir au garde général qu’une partie des forestiers devaient être renvoyés à Waldenstein et remplacés par d’autres venus de là-bas. Or, Mathias se trouve parmi ceux qui sont désignés. C’est une bien grande épreuve pour nous, parce que... là-bas, c’est tout autre chose qu’ici.

– Mais vous ne pouvez pas obtenir de rester ? En invoquant la santé de votre fils, par exemple ?

– Mathias a essayé. Mais le chef forestier lui a répondu : « Il n’y a rien qui tienne, vous n’avez qu’à obéir. »

– Alors, restez ici quand même ! Mathias trouvera bien à s’occuper dans la région.

Rosa frissonna en murmurant :

– Oh ! nous n’oserions pas !

– Pourquoi donc ? Vous êtes libres, après tout.

– Non, nous ne le sommes pas. Nous sommes les vassaux du prince, tenus à une obéissance passive.

– Mais ici, en France, il ne peut rien sur vous !

– Ah ! ne croyez pas cela, mademoiselle ! Ouvertement, non, il ne peut nous obliger à la soumission. Mais il y a bien des moyens... J’ai encore mes parents à Waldenstein. Mon père est forestier dans les forêts de Söhnthal. Il dépend entièrement, lui et les siens, du bon plaisir de Son Altesse. Si nous nous révoltions, quel traitement lui infligerait-on ?

– Oh ! non, je ne peux pas croire ! dit Aélys avec indignation.

– C’est ainsi, pourtant, mademoiselle... c’est ainsi que cela se passe là-bas.

Les lèvres de Rosa tremblaient.

– ... Et voilà pourquoi nous sommes si désolés d’y être renvoyés. Ici, nous étions bien tranquilles quand... quand le château n’était pas habité. Mais Söhnthal... Söhnthal, c’est autre chose.

– Non, non, vous resterez ici ! Je vais le demander au prince...

– Oh ! ne faites pas cela, mademoiselle ! dit Rosa avec effroi. Vous l’indisposeriez contre vous et sans profit pour nous. Car Son Altesse ne se soucie pas de pauvres gens de notre espèce, dont il dispose à son gré, pour la vie et pour la mort.

– Pour la vie et pour la mort ! répéta Johann d’une voix étouffée.

Tout l’entrain, toute la gaieté d’Aélys s’étaient évanouis, quand elle sortit de la maison forestière En dépit des protestations de Rosa Heller, elle était bien résolue à intercéder près de Lothaire.

« Il ignore certainement ces iniquités puisque c’est cet affreux comte Brorzen, d’après ce qu’il m’a dit, qui s’occupe de tout cela. Je les lui apprendrai et je suis sûre qu’il ne refusera pas de faire changer cette décision. Mais comme ils paraissent craintifs... terrifiés même, ces pauvres Heller ! Le prince semble leur inspirer une frayeur épouvantable. Pourtant, ils n’ont pas affaire à lui. Je ne comprends pas tout cela ! »

Chemin faisant, Aélys, en réfléchissant au meilleur moyen de présenter sa requête, songea qu’il lui serait peut-être difficile de le faire dans l’après-midi. Lothaire avait décidé une grande excursion, à laquelle prendraient part sa tante et toutes les personnes de leur entourage.

Or, Aélys ne voulait pas lui adresser cette demande devant la princesse ou quelqu’un de ces gens qui ne lui inspiraient qu’antipathie ou défiance. Aussi décida-t-elle, tout à coup, de se rendre à l’instant au Château-Vert pour parler à son fiancé.

Une demi-heure plus tard, elle se trouvait aux abords de la noble demeure. Ils étaient déserts et Aélys, en avançant, cherchait en vain un serviteur pour l’annoncer au prince. Elle monta les degrés de la terrasse et s’avança le long de l’aile droite. Ainsi, elle atteignit les fenêtres du salon particulier de Lothaire.

L’une d’elles était ouverte et Aélys s’en approcha d’un pas léger.

Lothaire était là, à demi étendu dans un fauteuil au dossier duquel s’appuyait Sidonia, penchée dans une attitude gracieuse, son visage touchant presque les épaisses boucles brunes aux reflets de satin. La belle comtesse riait doucement en regardant vers le fond de la pièce. Et Lothaire, les yeux mi-clos, avait sur les lèvres son énigmatique sourire de mépris, de raillerie cruelle.

Tout ceci, Aélys le vit d’un coup d’œil dans la glace immense qui faisait face aux fenêtres. Et puis, plus loin, elle aperçut ce qui faisait l’amusement du prince et de la comtesse Brorzen.

Valérien de Seldorf se trouvait aux prises avec l’un des petits épagneuls anglais qu’il essayait de saisir. Et chaque fois qu’il avançait la main, la bête se jetait sur lui et le mordait. Au moment où apparut Aélys, le chien lui sautait au visage et y enfonçait ses dents.

– Quel maladroit tu fais ! dit Lothaire d’un ton de froide moquerie. Allons, dépêche-toi de l’attraper et appelle Julius pour qu’il l’emmène.

À ce moment, il aperçut Aélys. La fillette bondit dans le salon, rouge d’indignation, les yeux brillants.

– Vous vous amusez à le faire mordre ? Mais c’est affreux, cela !

Lothaire, en un vif mouvement de surprise, se souleva sur le fauteuil. Sidonia se redressait, en tournant vers Aélys un regard chargé de stupéfaction et de colère.

– Que viens-tu faire ici ? Comment te permets-tu d’arriver sans être annoncée ? dit durement le prince.

Aélys était trop emportée par sa généreuse colère pour se trouver intimidée devant l’irritation qui donnait un inquiétant éclat aux yeux de Lothaire.

– Je n’ai trouvé personne... Et comme j’avais quelque chose à vous demander, j’ai cru pouvoir...

– Tu en uses avec un peu trop de liberté ! Il faudra décidément que je te fasse donner quelques leçons de savoir-vivre, car tu te conduis comme une petite fille rustaude. Souviens-toi en outre que je ne tolérerai pas d’observations sur les actes qu’il me plaît d’accomplir...

– Eh bien ! alors, je ne veux plus vous voir, car jamais... jamais vous ne m’empêcherez de vous dire ce que je pense quand je vous verrai faire le mal !

Et, brusquement, Aélys tourna les talons. Elle quitta la pièce, s’enfuit le long de la terrasse en répétant fiévreusement :

– Jamais... jamais !

Sidonia, en joignant les mains, avait pris une attitude d’étonnement scandalisé. Toutefois, au fond des prunelles brillait une petite lueur annonçant le plus vif contentement. Valérien, en étanchant avec son mouchoir le sang qui perlait à sa joue et à ses mains, glissait vers le prince un coup d’œil inquiet. Il savait, par une longue expérience, que les mécontentements de son maître avaient toujours une répercussion sur lui.

Lothaire avait repris son attitude nonchalante. De nouveau, les cils s’abaissaient à demi sur les yeux où demeurait encore la petite lueur verte que venait d’y voir Aélys.

– Tu n’es qu’un imbécile, Valérien. Finis-en avec ce chien, emporte-le d’ici ; je ne veux plus le voir, ni toi non plus.

M. de Seldorf, d’un élan désespéré, se jeta sur l’épagneul, le saisit à bras-le-corps et, mordu sans pitié par la bête furieuse qu’il n’avait pas le droit de molester, l’emporta hors du salon.

– Ce chien paraît le détester plus que personne au monde, dit la voix suave de la comtesse Brorzen.

– Cela prouve son bon sens. Sonne Fragui, Sidonia, pour qu’il m’amène Tamerlan.

La comtesse obéit, non sans pâlir un peu. Elle avait, plus encore que la princesse Jutta, un grand effroi du léopard et redoutait quelque méchante fantaisie du prince, mis en mauvaise disposition par l’incartade de cette petite Aélys.

De fait, un instant plus tard, elle se trouvait assise avec Tamerlan installé sur ses genoux, comme un gros chat. Et Lothaire, en caressant nonchalamment la tête du fauve, disait avec un regard moqueur sur les mains tremblantes de la jeune comtesse :

– Je crois que tu commences à t’y habituer, Sidonia. Aussi je t’en rapporterai peut-être un, en revenant d’un voyage en Asie que je projette.
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