Première partie








télécharger 0.55 Mb.
titrePremière partie
page13/21
date de publication09.06.2018
taille0.55 Mb.
typeDocumentos
ar.21-bal.com > droit > Documentos
1   ...   9   10   11   12   13   14   15   16   ...   21

XIII


Une douce clarté de lune se répandait sur le jardin silencieux, pénétrait sous le berceau de chèvrefeuille, enveloppait Aélys assise devant une table, le visage entre les mains.

De temps à autre, un soupir gonflait la poitrine de la fillette, ou bien un tressaillement agitait ses épaules. Puis, tout à coup, elle se redressa, sauta hors de la chaise.

Il fallait qu’elle se remuât, qu’elle essayât de ne plus penser... puisqu’elle ne pouvait rien changer à son sort.

Elle rentra dans la maison et, au passage, dit à dame Véronique :

– Je vais me promener un peu dans le parc.

– Pas plus d’une demi-heure. Vous avez besoin de vous coucher de bonne heure, car vous avez une mine fatiguée, aujourd’hui.

Sans répondre, Aélys sortit de la maison. Elle n’avait dit mot à dame Véronique de ce qui s’était passé, même quand la vieille femme avait fait remarquer avec surprise que le prince n’était pas venu chercher sa fiancée pour l’excursion projetée la veille. Personne n’avait besoin de connaître la souffrance et la révolte qui s’agitaient en elle depuis ce matin. Dieu seul les verrait et Il lui donnerait la force de tout supporter. Mais, pour le moment, elle était encore dans la pleine fièvre de sa désillusion. Le beau prince aimable et charmeur lui avait montré ce qu’il saurait être quand elle lui déplairait en quelqu’un de ses faits et gestes. Et cet abominable plaisir de faire souffrir.

Aélys frissonna. Elle le revoyait dans son attitude indolente, avec ce regard et ce sourire, elle se souvenait de la comparaison qui s’était présentée à son esprit, un des jours précédents. Tamerlan, le fauve souple et nonchalant, Tamerlan, sortant lentement ses griffes, en conservant son air de songerie altière, de mystère inquiétant.

Et pourtant, quelle douceur il savait mettre dans son regard, ce Lothaire ! Comme sa voix était prenante et tendre !

Était-il donc faux et menteur, lui aussi ? Oui, il fallait bien le penser... il fallait admettre que ses amabilités n’étaient qu’un divertissement passager, un leurre pour la petite fiancée naïve, dont il avait voulu vaincre la prévention.

Et il y avait réussi, car elle était toute prête, en ces derniers jours, à lui donner son affection, à lui témoigner beaucoup d’indulgence, comme l’avait conseillé la comtesse Sareczy. Mais aujourd’hui... ah ! aujourd’hui, la révolte, de nouveau, bouillonnait en elle ! De nouveau, elle avait la terrible certitude du malheur qui l’attendait dans ce mariage – plus terrible maintenant qu’elle avait connu l’illusion d’un sort plus doux.

Elle avançait machinalement dans les sentiers où coulaient de pâles clartés, entre les feuillages épais. Ici, elle avait passé avec Lothaire, agile et gaie, oubliant ses inquiétudes. Elle se souvenait de cet après-midi où il l’avait reconduite au Vieux-Château, pour la première fois. La comtesse Brorzen avait sa robe et ses chaussures déchirées.

À cette évocation de Sidonia, Aélys eut un long frémissement. Cette femme, cette jeune fille, qui riait au jeu cruel où se complaisait le prince, mais elle était pire que lui encore ! Ah ! toujours, elle la reverrait ainsi penchée vers Lothaire et riant...

Basse flatteuse, elle aussi, odieuse adulatrice, qui contribuait avec tous les autres à perdre la jeune âme saturée d’orgueil, à surexciter en elle le goût du despotisme et de la cruauté.

Ainsi, dans l’esprit d’Aélys, s’agitaient confusément ces pensées, qu’elle eût voulu éloigner, mais qui revenaient obstinément, avec une douloureuse acuité. Elle s’aperçut tout à coup qu’elle se trouvait dans les jardins. Les formes sombres des ifs, les charmilles, les parterres se dessinaient dans la douce lumière argentée qui enveloppait, là-bas, le château de marbre vert et se répandait sur les forêts des hauteurs voisines. Dans le silence nocturne, on n’entendait que le susurrement léger de l’eau retombant en gerbes argentées dans le grand bassin.

Aélys prit une allée étroite, entre deux charmilles dans lesquelles s’ouvraient de petites arcades taillées en ogive. La fraîcheur de l’air soulageait un peu sa tête fatiguée par tant de pensées douloureuses.

Et puis, elle s’arrêta subitement. Des pas faisaient grincer le sable, non loin de là.

« Pourvu qu’on ne me voie pas ! songea-t-elle. Je n’aurais pas dû venir par ici. »

Prestement, elle se dissimula derrière un if. De là, elle voyait l’allée voisine où, bientôt, apparurent deux personnes : le prince Lothaire et Sidonia.

La jeune comtesse était vêtue de blanc. Sur le sable, sa robe traînait en plis vaporeux. La main posée sur le bras du prince, elle parlait d’une voix un peu basse, les yeux tournés vers son compagnon. Aélys voyait de profil ce visage frémissant, cette bouche qui semblait prononcer des paroles de prière. Et Lothaire regardait Sidonia avec une sorte d’orgueilleuse complaisance, tandis qu’entre ses lèvres à peine détendues glissait l’énigmatique, l’inquiétant sourire que détestait Aélys.

Puis sa voix, à lui, s’éleva, très railleuse :

– Pourquoi ne m’avoues-tu pas, tout simplement, que tu es jalouse, horriblement jalouse de cette petite fille qui doit devenir ma femme ? N’essaye donc pas de protester. Tu sais bien qu’on ne peut me tromper !

– Oui, c’est vrai... oui, je suis jalouse ! dit ardemment Sidonia. Mais vous ne m’en ferez pas un crime, mon cher prince ?

– Oh ! cela m’est tout à fait indifférent ! Sois jalouse autant que tu le voudras, c’est ton affaire. Il me suffit que ni toi ni d’autres ne vous avisiez jamais de m’ennuyer avec vos susceptibilités féminines.

– Ne craignez rien, Altesse, je saurai souffrir en silence, ne jamais montrer à celui qui est toute ma vie ce qu’il appelle des susceptibilités, c’est-à-dire le tourment déchirant d’un cœur dont il est le maître souverain.

– Mais tu deviens très dramatique, ma belle Sidonia ! dit Lothaire avec un rire moqueur. Malheureusement, je n’ai pas du tout les dispositions nécessaires pour prendre le même ton – sans quoi nous ferions un duo d’amoureux tragiques, séparés par la cruelle volonté d’outre-tombe d’un père cruel.

– Comme vous vous moquez, Altesse !

La tête blonde se penchait sur l’épaule de Lothaire, les yeux se levaient, chargés d’une imploration passionnée, vers le jeune visage qui s’inclinait, ironique et souriant.

Aélys se détourna, s’enfuit avec une légèreté de biche traquée. Et elle ne s’arrêta que dans le jardin du Vieux-Château, sous le berceau de chèvrefeuille, où elle tomba assise, haletante, épuisée, le cœur bondissant de colère et d’une souffrance qui lui donnait envie de crier.

*

Il était à peine deux heures quand Aélys, dans l’après-midi du lendemain, quitta son logis. Dame Véronique lui fit observer :

– Mais si le prince vient ou vous fait demander ? Y avez-vous songé, Aélys ?

La fillette tourna vers elle un visage pâli, qui semblait depuis le matin devenu plus menu, et où les yeux avaient comme un petit éclat de fièvre.

– Vous direz que je suis sortie... et que vous ne savez pas où je suis.

– Voyons, que signifie cela ? Vous savez bien que le prince me demandera des explications...

– Vous lui répondrez que je n’ai pas voulu vous en donner.

Sur ces mots, Aélys sortit, laissant dame Véronique fort surprise et très inquiète de cette attitude qui faisait deviner un conflit entre les deux fiancés.

Aélys s’en fut au hasard dans la forêt, sans souci de l’atmosphère chargée d’orage. À aucun prix, elle ne voulait se rencontrer aujourd’hui avec Lothaire, dans l’état d’exaltation où elle se trouvait. Demain, s’il le fallait... demain, elle le reverrait et elle essaierait d’être calme, de ne pas lui laisser voir sa souffrance, sa colère... son mépris. Sans doute lui témoignerait-il son mécontentement pour cette apparition inopinée de la veille et le blâme qu’elle lui avait si énergiquement jeté. Mais elle aimait beaucoup mieux qu’il prît cet air-là que celui des jours précédents... elle aimait mieux lutter contre sa dureté, son injustice, plutôt que de le voir faire l’aimable, la regarder avec ces yeux d’une si caressante douceur.

Fausseté ! Mais elle ne s’y laisserait plus prendre ! « La petite fée » lui montrerait qu’en dépit de son âge, elle n’était pas un jouet dont il pouvait s’amuser... tout en réservant son affection pour la comtesse Brorzen.

Le sang monta au pâle petit visage. De nouveau, Aélys ressentit la violente impression qui l’avait fait fuir, éperdue, frissonnante, pour ne pas voir le baiser pressenti.

Farouchement, elle songea : « Qu’il ne s’avise plus, pour moi... car jamais... jamais ! »

Au tournant d’un sentier, elle heurta presque Mathias Heller, lui-même fort préoccupé. Comme il s’excusait, elle l’interrompit :

– C’est moi qui suis distraite, Mathias. Je ne sais même plus trop en quel endroit de la forêt je me trouve.

– Pas loin de chez nous, mademoiselle.

Le forestier, tout en répondant, enveloppait la figure altérée d’un regard où la surprise se mélangeait de compassion.

– ... Mais on dirait que vous êtes malade ?

– Non, non... J’aimerais bien mieux l’être que de...

D’une main fiévreuse, Aélys rejeta en arrière les boucles qui retombaient sur son front.

– ... Comment va Johann, aujourd’hui ?

– Pas mieux, hélas ! Je ne sais comment nous le transporterons là-bas !

– Et moi je n’ai pas pu demander au prince... je ne pourrai plus lui demander maintenant...

Mathias eut une petite crispation des lèvres, tout en considérant le visage tendu, frémissant, les yeux tristes et cernés.

– Oh ! je le sais, mademoiselle !... Vous êtes bien gentille ; mais Son Altesse n’a pas l’habitude de... de se soucier de gens comme nous. Il faut mieux que vous ne lui ayez point parlé, parce que... on sait pas... s’il avait été mécontent,.. Voyez donc qu’il m’ait envoyé sur un de ses domaines et ma femme avec Johann sur un autre ?

– Vous croyez qu’il aurait été capable de le faire ?

La voix d’Aélys tremblait.

– Capable ? dit Mathias d’un ton rauque. Oui... oui... Cela s’est déjà fait.

– Mais c’était le comte Brorzen qui... ?

Le garde serra les poings, tandis qu’une lueur de haine s’allumait dans ses prunelles.

– Le maudit comte !... L’âme damnée de Son Altesse ! Ah ! il est le premier coupable, bien sûr, car c’est lui qui a conseillé le prince, depuis sa toute petite enfance ! Oui, mademoiselle, il dirige en effet l’administration des domaines princiers. Mais toutes les décisions qu’il prend, soit pour un changement de personnel ou pour toute autre cause, doivent être connues de Son Altesse, qui donne ou refuse son approbation.

– Ah ! murmura Aélys.

Ainsi, elle n’était qu’à moitié vraie, la réponse que Lothaire lui avait faite quand elle lui avait demandé si ces révoltantes coutumes du servage se pratiquaient encore sur ses terres. Le comte Brorzen n’agissait que d’après son approbation, tous deux collaborant ainsi à cette œuvre d’injustice et de cruel despotisme.

« Et il faudra que je voie cela !... que je supporte cela ! » pensa-t-elle avec un frisson de révolte.

Devant elle, Mathias, la mine sombre, restait silencieux et absorbé. Aélys, posant la main sur son bras, demanda :

– Dites-moi, pourquoi Johann avait-il l’air si terrifié, l’autre jour, quand le prince est entré chez vous ?

Le forestier tressaillit, détourna un peu les yeux en balbutiant :

– Mais... mademoiselle... c’est bien naturel... Tout le monde craint Son Altesse, qu’on sait n’être point facile...

– Non, non, il y avait plus que cela ! En y réfléchissant, je ne peux comprendre un pareil effroi... Et c’est depuis lors qu’il est plus malade...

Mathias restait silencieux. Sa bouche se contractait, comme pour retenir des paroles prêtes à en sortir.

– Il y a une raison ! Dites-la-moi. Mathias ?

– On me l’a défendu, mademoiselle.

– Qui, « on » ?

– Dame Véronique et Mme Schulz.

– Et moi, je veux le savoir !

– Ce n’est pas la peine de vous faire encore du chagrin avec ça, pauvre demoiselle !

– Un peu plus, un peu moins...

Les lèvres d’Aélys tremblaient.

– ... Allez, Mathias, je sais bien déjà que j’aurai à souffrir... beaucoup. Il faut que je m’y résigne. Mais je veux savoir pourquoi Johann a si peur de « lui ».

– Eh bien ! voilà, mademoiselle. Un jour – c’était pendant le séjour que fit le prince à Croix-Givre, il y a huit ans, – notre petit s’en alla avec son vieux chien Fido, auquel il voulait faire faire un bout de promenade. Mais arrivé sur le sentier qui longe le ravin, Fido s’affala tout à coup, comme pris d’apoplexie. Johann, qui l’aimait tant, se mit à genoux près de lui, prit sa tête dans ses bras, tout désolé, le pauvre, et songeant à venir me demander du secours. À ce moment arrivaient deux cavaliers : le prince Lothaire et le comte Brorzen. Fido était tombé en travers du sentier très étroit à cet endroit. Le comte cria à Johann :

« – Laisse le passage libre, imbécile !

« – Attendez, je vais retirer mon chien ! dit le petit.

« – Attendre !... Rustre, pour qui prends-tu Son Altesse ?

« – Mais je veux pas que vos chevaux fassent du mal à mon chien ! s’écria Johann.

« Il se redressait en parlant ainsi. À cet instant, le petit prince, déjà presque aussi bon cavalier qu’aujourd’hui, enleva son cheval, qui passa sur le corps étendu de Fido. Mais un des sabots frappa Johann, qui culbuta, roula dans le ravin...

Du revers de sa main, Mathias Heller essuya des gouttes de sueur qui perlaient à son front. Aélys, elle, était glacée jusqu’au cœur.

– Peut-être qu’à ce moment-là Son Altesse n’avait pas l’intention de faire du mal à l’enfant, et que le pied du cheval ne le toucha qu’accidentellement. Mais le pire, ce fut qu’on laissa le pauvre petit malheureux dans ce ravin, sans s’inquiéter s’il était mort ou vivant, sans prévenir personne... Je le cherchai ce jour-là et le lendemain, d’autres forestiers m’aidèrent... et enfin on le découvrit là, une jambe brisée, sans connaissance. Le cadavre de Fido était près de lui, ce qui donne à croire que l’un ou l’autre des cavaliers le fit rouler intentionnellement dans le ravin, pour égarer les recherches. C’est un raffinement de méchanceté bien digne du comte Brorzen, si j’en crois ce qu’on m’a raconté de lui.

« La commotion avait rendu Johann comme imbécile. En outre, il avait les jambes paralysées et jamais ceci ne devait guérir. Mais la raison lui revint au bout de quelques semaines. Un jour, dans une crise de surexcitation, il nous raconta ce qui s’était passé... Comme il finissait, Mme Schulz entra. Ma femme lui répéta ce que venait de lui apprendre l’enfant. Et cette bonne dame, tout émue et indignée, alla conter la chose à dame Véronique. Mais celle-ci conseilla de n’en souffler mot à quiconque et nous de même, car si jamais le prince ou le comte Brorzen apprenait que nous nous étions plaints, nous pourrions en avoir de graves désagréments. Nous reconnûmes qu’elle avait grandement raison... et voilà pourquoi personne d’autre n’a su cette terrible scène – pas même vous, envers qui dame Véronique avait spécialement recommandé de garder le silence. Nous avons plus tard compris pourquoi...

Oui, Aélys aussi comprenait maintenant... Il était inutile de faire connaître trop tôt à la future épouse du prince de Waldenstein quel abîme de froide cruauté se cachait sous de si charmeuses apparences.

– Je vous remercie de m’avoir appris cela, Mathias, dit-elle d’une voix qui sortait avec peine de sa gorge serrée. Maintenant, allons voir Johann... le pauvre cher Johann que j’aimerai doublement, maintenant.

Ils descendirent le sentier, qui les conduisait directement à la maison forestière. Comme ils arrivaient près de celle-ci, le bruit d’un trot de cheval parvint à leurs oreilles. Le garde songea avec effroi : « Pourvu que ce ne soit pas Son Altesse ! La pauvre petite demoiselle est encore si émue, si bouleversée !... »

La même pensée venait à fillette, qui s’arrêta, très pâle, les yeux tournés vers l’allée par où le cavalier allait déboucher.

Oui, c’était « lui ». Il vint tout droit à sa fiancée et au garde immobilisé à quelques pas de sa maison et, arrêtant net sa monture, sauta à terre. Indiquant d’un geste à Heller qu’il eût à tenir son cheval, le jeune homme s’avança vers Aélys qui se raidissait en soutenant intrépidement son regard de colère hautaine.

– Viens avec moi, ordonna-t-il.

Mais elle secoua énergiquement la tête.

– Non, je n’irai pas ! Ce que vous avez à me dire, dites-le-moi ici !

– En effet, je crois que tu es assez dans l’intimité des familles de forestiers pour ne pas craindre une explication devant l’un d’eux. Mais moi, j’entends que l’on m’obéisse... et tu viendras où je voudrai.

Il avançait la main pour saisir Aélys à l’épaule. Mais, d’un bond, elle fut hors de sa portée.

– Vous croyez que vous me ferez obéir, quand vous m’ordonnerez une chose que je ne veux pas faire ? Et bien ! vous vous trompez ! Jamais, jamais, je ne serai comme votre baron de Seldorf... jamais je ne saurai sourire à vos méchancetés comme cette femme...

Elle se redressait, les yeux étincelants, tout son corps frêle tremblant d’indignation.

– ... Elle vous flatte, elle... et cela vous plaît. Mais moi, je vous dirai toujours ce que je pense... et vous pourrez me tuer plutôt que de me faire dire le contraire !

– Je ne te tuerai pas... mais je te forcerai bien à la soumission ! Viens ici !

Mais Aélys, au contraire recula de quelques pas. Pourtant, elle frémissait d’effroi, en apercevant dans les prunelles de Lothaire cette terrible petite lueur verte, en voyant se crisper au manche de la cravache des doigts nerveux. Mais l’exaltation douloureuse, la révolte l’emportaient sur tout autre sentiment.

– Je ne veux pas que vous m’approchiez ! Vous êtes trop mauvais... vous ne savez faire que le mal ! Je vous déteste... je sens bien que je ne pourrai jamais faire autrement !

– Ah ! tu ne pourras jamais faire autrement ? Eh bien ! je vais t’en donner un nouveau motif !

Avant que la petite créature qui le bravait de la voix et du regard eût pu prévoir son mouvement, Lothaire s’élançait d’un bon souple, la cravache levée et frappait le menu visage empourpré.

Soudainement, Aélys devint toute blanche. Elle recula, les lèvres tremblantes, ses yeux sombres chargés d’une sorte de douleur farouche enveloppant le jeune visage crispé aux prunelles de fauve en courroux. Puis, tournant brusquement les talons, elle s’élança vers un sentier où elle disparut bientôt.

Lothaire se détourna et, du geste, ordonna au garde d’amener son cheval. Mais le pauvre Heller éprouvait un tel saisissement de la scène qui venait de se passer sous ses yeux qu’il ne comprit pas aussitôt, ce qui lui attira cette apostrophe :

– Eh bien ! es-tu idiot ? Ou bien as-tu envie de faire connaissance avec ma cravache ? Il est vraiment temps, je le vois, de renouveler le personnel de par ici, où l’on prend de mauvaises habitudes.

D’un bond Lothaire se mit en selle. Puis, abaissant vers le forestier tremblant d’effroi un regard menaçant, il dit d’un ton dur :

– Souviens-toi aussi que tu dois garder le plus complet silence sur l’explication que je viens d’avoir avec Mlle de Croix-Givre... et prends garde à toi, si jamais tu enfreins ma défense !

Sans écouter la balbutiante réponse du garde, il s’éloigna, tandis que Mathias, les jambes flageolantes, rentrait en son logis.
1   ...   9   10   11   12   13   14   15   16   ...   21

similaire:

Première partie iconSodome et Gomorrhe Première partie Première apparition des hommes-femmes,...

Première partie iconPremière partie

Première partie iconPremière partie

Première partie iconPremière partie

Première partie iconPremière partie I le «Franklin»

Première partie iconPremière partie : Principes

Première partie iconRésumé Première partie

Première partie iconPremière partie Combray

Première partie iconAvertissement concernant la première partie

Première partie iconPremière partie En ballon dirigeable I








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com