Première partie








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XIV


Aélys fuyait dans les sentiers de la forêt. Elle allait vers un but qui s’était aussitôt précisé en son esprit : une hutte de sabotiers, perdue en un des points les plus sauvages de la sylve sombre. Là vivait une famille de braves gens, qui ne refuseraient pas de partager avec elle leur frugale nourriture et de lui donner un petit coin pour dormir dans leur rudimentaire logis. Elle resterait avec eux jusqu’à ce que le prince quittât Croix-Givre... car elle ne voulait plus le revoir... plus le revoir, surtout ! – jusqu’au moment terrible où il lui faudrait devenir sa femme.

L’orage grondait, depuis un moment. Il se rapprochait avec rapidité. Mais Aélys ne s’en apercevait même pas. Elle n’avait plus qu’une pensée : fuir loin de ce Lothaire abominable. Et, tout en courant, elle passait parfois une main tremblante sur son visage, sur la trace brûlante de ce coup de cravache...

La pluie commençait de tomber. Puis ce fut une véritable trombe. Bientôt, l’épais couvert des arbres se trouva transpercé. Éclairs et fracas de tonnerre se succédaient... La demeure des sabotiers était loin, et quand Aélys y parvint, elle était ruisselante, épuisée, presque sans pensée.

Aux Girille stupéfaits, elle donna une hâtive explication, en demandant qu’ils ne parlassent à personne de sa présence chez eux. Ils promirent volontiers, car ils avaient grande reconnaissance à Mlle de Croix-Givre, qui s’était dérangée plusieurs fois l’année précédente pour venir apporter des fruits de son jardin à leur fille malade. Madeleine Girille, la mère, enleva à la fillette ses vêtements trempés et les remplaça par l’unique robe de rechange de sa fille Annette, qui avait le même âge. Et, sans avoir eu à subir de questions indiscrètes, Aélys se trouva installée chez ces gens honnêtes et taciturnes, habitués à vivre dans la solitude sans s’inquiéter des faits et gestes de leur prochain.

Mais, au bout d’un moment, elle sentit un malaise, des frissons. Ce n’était pas impunément qu’échauffée par sa course elle venait d’être si bien mouillée. Glacée d’abord, elle fut bientôt brûlante. La femme Girille lui fit une boisson chaude et lui prépara une paillasse de feuilles sèches où elle s’étendit. Mais, toute la nuit, la fièvre la tint, avec une oppression pénible. Dans son cerveau passaient d’effrayantes fantasmagories, où toujours Lothaire jouait un rôle. Elle murmurait des mots sans suite, puis tombait pour un instant dans une sorte d’assoupissement, jusqu’à la reprise du délire.

Au matin, Madeleine Girille dit à son mari :

– Tout de même, il faudrait bien prévenir dame Véronique, car la pauvre demoiselle paraît bien malade.

– Elle nous a défendu de dire à personne qu’elle était ici... Peut-être que cela lui amènerait des ennuis, car elle avait l’air toute chavirée quand elle est arrivée.

– Oui... mais nous ne pouvons pas la soigner comme il faudrait... puis vois donc, si elle venait à mourir chez nous ?

Le sabotier se gratta le front.

– C’est bien embarrassant... Attendons encore un peu, pour voir ce que ça deviendra.

La fièvre parut tomber légèrement, au cours de la matinée, l’oppression diminua. Mais une recrudescence se produisit dans l’après-midi et Girille sortait pour prévenir dame Véronique, quand apparurent les deux chiens du Vieux-Château, suivis de Mathias Heller haletant, qui s’écria :

– Mlle de Croix-Givre est-elle ici ?

– Oui !... Vous la cherchiez ?

– Bien sûr ! J’ai pris ses chiens avec moi, et ils m’ont fait retrouver sa trace.

– J’allais au Vieux-Château pour dire à dame Véronique qu’elle était bien malade.

– Malade ? Qu’a-t-elle ?

– Hier, elle a reçu l’orage et sans doute a-t-elle pris froid. La fièvre la tient, elle étouffe...

– Pauvre petite demoiselle !... Il va falloir que nous la transportions là-bas...

Tout en parlant, Mathias entrait dans la hutte. Aélys, en l’apercevant, se redressa...

– Qui est-ce qui vous a appris ?... J’avais défendu... dit sa voix étouffée par l’oppression.

– Personne ne m’a rien appris ; c’est moi qui vous ai retrouvée, mademoiselle. Nous allons vous porter chez vous, pour que dame Véronique vous soigne...

– Non, non ! Je veux rester ici !... Et ne dites pas que j’y suis, Mathias !

– Mais, mademoiselle, vous n’avez rien à craindre... « On » ne viendra pas vous tourmenter. C’est dame Véronique qui m’envoie...

– Je ne veux pas !... Je veux rester ici !... Il viendra... il me frappera...

Le délire reprenait Aélys. Les deux hommes en profitèrent pour l’emporter, bien enveloppée, jusqu’au Vieux-Château où dame Véronique la coucha aussitôt. Puis Mathias courut à Cornillan chercher le médecin. Celui-ci trouva un poumon assez fortement pris ; mais, surtout, il craignait la complication d’une fièvre cérébrale.

– Oui, l’état est assez grave pour que vous fassiez prévenir dès demain matin le prince de Waldenstein, répondit-il à une question de dame Véronique.

La vieille femme, par les paroles échappées au délire de la malade, pouvait déjà à peu près reconstituer ce qui s’était passé entre les fiancés – d’autant mieux que l’air du prince, quand il était venu au Vieux-Château demander Aélys, lui avait fait prévoir une explication orageuse. La marque encore visible sur le visage de la fillette achevait de l’édifier sur la façon dont avait été traitée la future princesse.

– C’est qu’avec son caractère, elle est capable de ne jamais oublier cela ! marmonnait-elle en écrivant, le lendemain, quelques lignes destinés à informer le jeune prince de l’état où se trouvait sa fiancée.

Car la nuit avait été fort mauvaise. Aélys ne reconnaissait plus personne et, sans cesse, portait en gémissant la main à sa tête.

Félicie, la servante, fut chargée du message de dame Véronique. Elle le remit à un laquais qui alla le porter au Kalmouk, dans la pièce servant d’antichambre à l’appartement princier. Après une assez longue hésitation, – car Son Altesse, depuis deux jours, était d’une terrible humeur qui ne ménageait même pas ses serviteurs favoris, – Fragui se décida enfin à pénétrer dans le salon où Lothaire, couché sur un amoncellement de coussins, la tête appuyée au corps du léopard, écoutait la lecture que lui faisait Valérien de Seldorf, assis à ses pieds.

– Un message du Vieux-Château, Votre Altesse, dit le Kalmouk avec un petit tremblement de crainte dans la voix, en s’agenouillant pour que son maître pût prendre plus commodément le billet déposé sur un plateau de vermeil.

Puis, sur un geste, il se releva et disparut.

Lothaire se souleva légèrement, un coude aux coussins, décacheta l’enveloppe et lut... Son visage eut un petit frémissement, les cils battirent un instant sur les yeux assombris. Puis la tête brune se posa de nouveau sur Tamerlan et la jeune voix impérative ordonna :

– Continue, Valérien.

Seldorf obéit. Pendant quelques minutes, sa voix onctueuse détailla avec élégance les périodes harmonieuses d’une œuvre de Chateaubriand. Lothaire, les paupières baissées, avait repris son attitude de nonchalant repos. Mais, subitement, il se redressa, d’un vif mouvement qui fit sursauter le jeune baron.

– Tu m’ennuies avec ton Chateaubriand, Seldorf ! Va-t’en au diable avec lui !

Valérien ne se le fit pas dire deux fois. Il se mit hâtivement sur ses pieds et s’éloigna au plus vite, son livre sous le bras, en songeant avec un petit frisson : « Brr ! quels yeux a Son Altesse !

Qu’est-ce qu’il y a donc entre la petite Aélys et lui, pour qu’il soit d’une si terrible humeur ?... et pour qu’on ne la voie plus, elle dont on aurait dit, vraiment, qu’il ne pouvait plus se passer ? »

La même réflexion était faite quelques instants après par la vieille comtesse Fützel à Sidonia qui, en s’approchant d’une fenêtre, venait de murmurer :

– Tiens, le prince part en promenade à cette heure et à pied ?... Irait-il au Vieux-Château ?

La jeune comtesse avait quelque raison de connaître, du moins en partie, le motif du dissentiment qui séparait les fiancés, puisqu’elle se trouvait là au moment où Aélys avait jeté son blâme indigné à la face de Lothaire. Mais elle soupçonnait qu’une nouvelle rencontre avait eu lieu entre eux, amenant un conflit plus sérieux. Bien qu’elle eût été particulièrement, depuis deux jours, victime des orageuses dispositions du jeune prince, elle se réjouissait avec son père et la princesse Jutta de voir leurs prévisions si vite réalisées.

– Jamais ils n’arriveront à vivre ensemble ! disait la princesse avec jubilation. Et en admettant même que ce mariage se fasse – chose dont je doute – ce sera à bref délai la séparation. Nous verrions alors à la rendre définitive, de façon discrète et sûre.

À quoi le comte Brorzen répondait, avec son féroce mouvement de mâchoires :

– Mieux vaudrait que cette petite disparût dès maintenant, si nous trouvions une bonne occasion.

Et aucune des deux femmes ne protestait.

... Dame Véronique descendait de la chambre d’Aélys, quand retentit certain coup de marteau impératif qu’elle avait déjà appris à reconnaître.

Elle alla rapidement ouvrir et salua le prince avec une déférence nuancée de crainte.

– Qu’est-ce que vous me racontez donc ? Mlle de Croix-Givre est malade ? Depuis quand ?

– Depuis avant-hier, prince... Elle a été mouillée par l’orage. Des sabotiers l’ont recueillie. Et là, elle a été prise de fièvre...

– Depuis avant-hier ? Comment ne m’avez-vous pas prévenu plus tôt ?

– Mais elle n’a été retrouvée qu’hier, vers la fin de l’après-midi... On l’a ramenée aussitôt..

– Elle a été retrouvée ?... Vous ne saviez donc pas où elle était ?

– Non, je n’en savais rien ! Avant-hier, elle n’est pas rentrée. J’ai passé la nuit dans les transes et, au matin, j’ai été trouver le forestier Heller pour savoir s’il l’avait vue. Il m’a dit qu’elle était passée devant chez lui et, tout aussitôt, s’est mis à sa recherche. Il avait eu l’idée de prendre les chiens et c’est grâce à eux qu’il a pu enfin arriver à cette hutte de sabotiers où elle s’était réfugiée.

Un pli se formait sur le front de Lothaire, dont le regard devenait très sombre.

– Enfin, qu’a-t-elle ? demanda-t-il brièvement.

Dame Véronique répéta les paroles du médecin. Celui-ci allait revenir tout à l’heure et, malheureusement, il ne la trouverait pas mieux, au contraire.

– Menez-moi à sa chambre, je veux la voir, dit Lothaire en pénétrant délibérément dans le vestibule.

Dame Véronique eut un geste d’effroi.

– Oh ! c’est impossible, prince ! Le docteur a tant recommandé d’éloigner d’elle toute... émotion ! Il dit que ce pourrait être fatal... qu’un rien peut provoquer un transport au cerveau...

Lothaire, les traits tendus, la bouche serrée, fit quelques pas, puis se détournant légèrement, dit d’un ton bref :

– Je vais attendre la visite du médecin. Quand il l’aura vue, vous lui direz de venir me parler.

– Comme Votre Altesse voudra... Si elle désire entrer au salon...

– Non, je vais au jardin.

Et Lothaire alla s’asseoir sous le berceau de chèvrefeuille où, assez peu de temps après, le rejoignit le médecin. Il n’y avait aucune amélioration dans l’état de la malade et l’on ne pouvait se prononcer encore sur cette menace de fièvre cérébrale qui était le point le plus inquiétant.

– Je vous enverrai mon médecin en consultation, déclara le prince en se levant. Revenez cet après-midi vers trois heures pour vous rencontrer avec lui.

Le docteur Troche avait bien entendu parler des façons très souveraines, de la désinvolture altière du prince de Waldenstein, mais il n’aurait jamais imaginé que lui, vieux praticien bourru, républicain avancé, se laisserait intimider par ce tout jeune homme au point de n’oser lui répondre que son temps n’était pas ainsi à la disposition du seigneur de Croix-Givre. Et il s’inclina très respectueusement, pour prendre congé, tout en songeant : « Je ne crois pas que ce soit là le mari qu’il faudrait à la petite Aélys de Croix-Givre, qui est si simple et si aimable pour tous. »

Lothaire quitta le Vieux-Château, après avoir averti dame Véronique qu’elle ne regardât à rien pour les soins que nécessitait l’état d’Aélys, et pour tout ce qui pouvait lui être agréable.

– Vous adresserez l’état de vos dépenses à mon intendant, Mark Celsus, ajouta-t-il. Et souvenez-vous que je ne veux pas que Mlle de Croix-Givre en soit instruite.

« Quel être singulier ! pensa dame Véronique en le regardant s’éloigner. On dirait tout de même qu’il a un sentiment pour elle... et pourtant, si l’on en croit ce qu’elle raconte dans son délire, il l’a traitée comme il le fait, à ce qu’on prétend, de ses serviteurs... Non, bien sûr que je ne lui dirai jamais qu’il paye ses remèdes et son médecin, car elle m’en ferait des reproches, elle qui est si fière et qui lui en voudra tellement. »
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