Première partie








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Deuxième partie



I


Sur un banc, dans une allée du jardin de l’abbaye, étaient assises Aélys de Croix-Givre et Cécile de Forsan.

Elles ne causaient pas. Leurs doigts agiles ourlaient de fins linges d’autel, dont la parfaite blancheur éclatait sur leurs robes noires de pensionnaires. Toutes deux avaient dix-huit ans depuis quelques semaines, et elles n’étaient plus astreintes à suivre de façon stricte le règlement. Elles en profitaient pour se tenir parfois un peu à l’écart, ne se souciant guère des bavardages, des puérilités de leurs compagnes et se plaisant en leur réciproque compagnie.

Cécile était une petite brune pensive et sérieuse, qui eût semblé jolie si elle ne s’était trouvée complètement éclipsée par le voisinage de son amie. Car Aélys avait tenu les promesses de son adolescence. Ses cheveux couleur de flamme et d’or, qui bouclaient comme autrefois, la blancheur transparente et délicatement rosée du visage dont les traits si purs avaient perdu la maigreur de l’enfance, l’ardente beauté des yeux bruns aux reflets fauves, formaient le plus admirable ensemble, que complétaient la souple élégance d’une taille aux lignes harmonieuses, la grâce délicate, ailée, de tout ce jeune être en qui l’on retrouvait le petit elfe d’autrefois, avec des changements d’expression si charmeurs de sa physionomie où se reflétait une vivacité de sentiments toujours existante aujourd’hui.

Mais il arrivait bien souvent que ce regard profond, tout éclairé de pure lumière, se couvrît d’une ombre d’angoisse, ou bien devînt très sombre et comme chargé de détresse. Quand Cécile s’en apercevait, elle songeait avec tristesse : « Aélys pense à son mariage. »

Son amie ne lui avait donné que peu de détails au sujet du prince Lothaire et des raisons qui motivaient une si grave appréhension. D’ailleurs, en ces quatre années, Aélys avait toujours évité de parler de son fiancé ; mais le peu qu’elle en avait dit suffisait pour faire comprendre à Cécile quel sort douloureux l’attendait dans cette union, si magnifique pourtant aux yeux du monde.

Depuis le moment où elle avait repris conscience, pendant sa maladie, Aélys vivait dans l’angoisse de cette échéance terrible. Elle se rappelait que Lothaire avait dit un jour – avec quelles menteuses paroles d’affection ! – : « J’ai idée de nous marier dans deux ans au plus tard. » Et elle avait eu seize ans, dix-sept ans, sans qu’aucune nouvelle lui parvînt de Waldenstein. Parfois, elle se prenait à espérer que le prince renonçait à ce mariage, qu’il allait rejeter dédaigneusement de sa route cette petite Aélys trop simple et trop franche, si facilement révoltée, et dont il devait bien supposer que les sentiments à son égard se ressentaient du traitement qu’il lui avait infligé. Mais cet espoir avait été déçu. Trois mois avant l’époque actuelle, une grande et maigre femme correctement et presque élégamment vêtue de noir s’était présentée à la Combe-des-Bois. Elle s’appelait Mme Fincken et elle était destinée à devenir la femme de chambre de la future princesse héritière de Waldenstein. En cette qualité, elle venait prendre les mesures nécessaires pour le trousseau et les toilettes qui allaient être commandés aux premières maisons de Vienne et de Paris.

Ainsi, le moment redouté se trouvait proche. Et Aélys priait, demandait à Dieu le courage nécessaire, réprimait les soubresauts de révolte, de crainte, de détresse, que suscitait en elle la pensée de vivre près de ce prince Lothaire dont elle avait manqué de subir l’ensorcelant empire, et qui l’avait si cruellement précipitée de son rêve d’enfant confiante.

Car elle n’avait jamais plus été la même, depuis ce soir de lune où Lothaire et Sidonia se promenaient dans les jardins de Croix-Givre, sans se douter qu’une petite fille candide était là, tout près, et qu’elle emportait dans son cœur troublé, déchiré, frémissant de révolte et de douleur, la révélation de la vie jusque-là inconnue de son âme préservée. Peut-être, de cette révélation et du déchirement qu’elle lui avait causé, Aélys en voulait-elle plus à Lothaire que de son emportement et de son coup de cravache. En tout cas, elle en avait plus souffert, elle en conservait un plus cuisant souvenir.

Pendant ces quatre années, son fiancé ne lui avait pas donné signe de vie. Fincken, la femme de chambre, avait dit incidemment – car Aélys s’était gardée de l’interroger – que le prince héritier voyageait beaucoup et se trouvait à ce moment-là dans le Turkestan, chassant les bêtes fauves parmi les sauvages et dangereuses solitudes du plateau de Pamir, presque inexploré. Ce silence, hélas ! ne signifiait malheureusement pas qu’il avait tout à fait oublié cette Aélys que lui imposait pour épouse la volonté paternelle !

Et voilà que cet après-midi où les deux amies travaillaient dans le jardin de la Combe-des-Bois, l’abbesse fit demander Aélys. Ce n’était plus Mme de Fragols qui occupait cette charge. Elle était morte quatre ans auparavant, peu après le retour de la fillette au couvent. Dans les circonstances où elle se trouvait, Aélys avait plus particulièrement ressenti la perte de cette conseillère prudente et affectueuse, à laquelle l’unissaient en outre des liens de parenté. Elle n’avait jamais confié les profondes angoisses de son âme ardente et délicate à la religieuse qui la remplaçait, femme très bonne mais d’intelligence moins élevée, dont elle pressentait n’être pas comprise.

Avec un frémissement d’anxiété, Aélys se rendit à cette convocation. L’abbesse lui lut une lettre, signée du comte Brorzen, par laquelle celui-ci demandait qu’Aélys fût envoyée la semaine suivante au Vieux-Château. « Son Altesse le prince héritier, ajoutait-il, l’avait chargé du grand honneur d’épouser par procuration Mlle de Croix-Givre et la cérémonie aurait lieu une dizaine de jours plus tard, dans la chapelle du château. Aussitôt après, la princesse partirait pour Waldenstein, où l’attendrait son mari. »

Aélys frissonna. Subitement, elle se sentait glacée.

– Par procuration ?... Que signifie cela ? demanda-t-elle d’une voix un peu étouffée par sa violente émotion.

– C’est une coutume assez fréquente – bien qu’elle le soit moins maintenant – dans les maisons souveraines. Ce comte Brorzen tiendra la place du prince pendant la cérémonie nuptiale... Mais comme vous êtes pâle, mon enfant !

Aélys se raidit, pour dominer la défaillance qu’elle sentait proche.

– C’est qu’il m’est très dur de quitter cette maison, ma mère, et cela pour un mariage que je dois subir par obéissance. Mais Dieu m’accordera la force et vous prierez pour moi, n’est-ce pas ?

L’abbesse, émue de voir si altérée cette ravissante figure, donna à la jeune fille sa bénédiction et d’affectueux encouragements. Puis Aélys alla retrouver son amie. Celle-ci, en l’apercevant, s’écria :

– Qu’avez-vous ? Est-ce que... ?

– Oui, le moment est venu, dit Aélys avec un accent brisé.

Cécile se leva, lui entoura le cou de ses bras.

– Ma pauvre chérie ! Mais ne vous faites pas trop de tourment d’avance. Peut-être aurez-vous un sort meilleur que vous ne le prévoyez. Car vous êtes si charmante que je ne puis m’imaginer ce prince dur et mauvais pour vous !

– Ah ! c’est que vous ne le connaissez pas ! murmura Aélys. Et puis, dur ou mauvais, ce n’est pas le pire...

Elle frémissait en tout son être, que pénétrait un indéfinissable effroi. Obscurément, elle avait l’impression – conservée de ses courts rapports avec lui – que le prince Lothaire, irrité, dur, sans pitié, était moins redoutable que l’autre, celui qui savait prendre une petite âme confiante par le charme puissant de son regard, de sa voix, de ses paroles ensorceleuses.

Quatre jours plus tard, Aélys de Croix-Givre quittait la Combe-des-Bois. Elle avait dit à Cécile : « Puisque tu n’as pas de famille et que, si tu ne restes pas à l’abbaye, il te faudra travailler pour vivre, je demanderai au prince de te prendre près de moi. J’espère bien qu’il n’y verra pas d’inconvénients – et ce serait un précieux adoucissement à mon exil. »

En elle-même, elle ajoutait : « À mon malheur. »
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