Première partie








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II


Dame Véronique – à peine un peu vieillie en apparence – accueillit Aélys avec son impassibilité habituelle. Un mot de l’abbesse l’avait prévenue du retour de la jeune fille. D’ailleurs, elle prévoyait bien quelque événement, car le Château-Vert était ouvert depuis huit jours et des serviteurs venaient d’y faire leur apparition, précédant le comte Brorzen.

Aélys ne dit mot à la vieille femme de ses souffrances et de ses angoisses. Elle pressentait que ce mariage avait été le but secret de son existence, et qu’il lui importait peu de lui sacrifier une enfant innocente. Pas davantage, elle ne se confia à Mlle Pharamond, qu’elle sentait pourtant apitoyée, craintive sur son sort, réellement affectueuse, mais dont elle avait pénétré le caractère pusillanime, la faiblesse qui la faisait trembler devant l’autoritaire Véronique, à laquelle, jamais, elle n’eût osé adresser un blâme.

Deux jours après son arrivée au Vieux-Château, en rentrant d’une promenade dans la forêt, – car jamais, depuis quatre ans, elle n’avait abordé le parc et les jardins de Croix-Givre – Aélys eut la désagréable surprise de trouver en son logis le comte Brorzen, qui l’attendait.

Il était accompagné du comte Sareczy et d’une femme d’une cinquantaine d’années, grande, un peu corpulente, d’allure fort distinguée, qu’il présenta en ces termes :

– La vicomtesse de Sucy, que Son Altesse le prince héritier a choisie, mademoiselle, pour être votre dame d’honneur. Son mari était un de vos compatriotes, émigré dans la principauté de Waldenstein. Si vous le voulez bien, elle commencera son rôle près de vous en vous initiant à divers détails d’étiquette, de cérémonial.

Que ce comte Brorzen était donc antipathique ! Cette bouche souriante, mielleuse, et ce regard dur, inquisiteur... Ah ! heureusement, le prince avait eu l’idée de lui joindre le bon comte Sareczy, qui était nommé chevalier d’honneur de la princesse héritière, ainsi que l’apprit à la jeune fille le comte Brorzen.

Quant à Mme de Sucy, Aélys réserva son opinion. Elle ne lui déplaisait pas positivement au premier abord. Sa physionomie était sérieuse, intelligente ; une agréable douceur tempérait l’éclat un peu métallique des yeux bleus, sur lesquels retombaient de longues paupières aux cils très pâles. Tout, en ses manières, dénonçait la femme du monde, la femme de cour. À l’égard de la future princesse, elle mêlait avec tact et adresse, dans sa façon d’être, le respect et une sorte de bienveillance maternelle... Pourtant, pas un instant, Aélys n’éprouva à son égard l’instinctive confiance que lui avait inspirée dès le premier jour la comtesse Sareczy.

Le représentant du prince Lothaire apprit à la jeune fiancée que la cérémonie nuptiale aurait lieu dans cinq jours. Les femmes de chambre allaient lui essayer sa toilette de mariage. Mais le désir du prince était qu’elle occupât dès maintenant un appartement au Château-Vert.

– Non, j’aime mieux demeurer ici jusqu’au jour de la cérémonie, dit fermement Aélys.

Le comte Brorzen s’inclina.

– Soit, mademoiselle. Nous allons donc nous retirer, en laissant près de vous pour un moment encore Mme de Sucy.

Aélys se fût bien passée de cette compagnie ; mais elle n’en laissa poliment rien paraître et, avec résignation, écouta les conseils, discrètement présentés, que lui donna la dame d’honneur, les renseignements sur les us et coutumes auxquels, dès maintenant, il lui faudrait commencer de se plier.

– Le prince Lothaire est fort sévère sur le chapitre de l’étiquette, dit-elle à la future princesse, et il tiendra certainement à voir sa femme s’y conformer, la toute première. C’est une habitude à prendre et l’on s’y fait très vite, je vous assure, mademoiselle.

– Pas avec ma nature, probablement. Mais n’importe, je me conformerai à ces usages, puisqu’il le faut.

– Oui, il le faut absolument. Le prince ne tolère pas une négligence à ce sujet.

Aélys pensa : « Eh bien ! il est probable que j’en commettrai plus d’une, par inadvertance ou peut-être même volontairement, si des circonstances sérieuses l’exigeaient. Ce ne sera qu’un motif de conflit supplémentaire, voilà tout. »

D’une voix calme, mesurée, Mme de Sucy traçait maintenant, en larges traits, un portrait de la cour de Waldenstein et de l’existence qu’on menait au palais de Söhnthal, où résidaient le prince Lothaire et sa tante. À vrai dire, en ces dernières années, lui n’y avait fait que des séjours de quelques mois. Les voyages semblaient le passionner, surtout dès qu’ils présentaient quelques dangers.

– Son Altesse est un être extraordinaire !... déclarait Mme de Sucy avec enthousiasme. Voilà un homme qui supporte intrépidement toutes les privations, toutes les incommodités, qui brave les pires dangers, sans un moment de crainte... et, revenu à l’existence normale, redevient l’élégant le plus raffiné, le plus complet sybarite... De telles natures sont déroutantes – mais elles n’en ont pas moins de charme, au contraire !

Aélys ne s’associa pas à cette opinion de la dame d’honneur. Dès qu’il était question de son futur époux, elle prenait une physionomie fermée, silence éloquent, d’ailleurs.

Après ce premier contact avec les personnages chargés de la conduire au sacrifice, elle eut, ce soir-là, un moment de profonde détresse. Presque toute la nuit fut passée dans l’insomnie, dans la lutte contre cette hantise : la vie près de Lothaire, l’obligation de lui être soumise, dévouée... de supporter ses défauts, fussent-ils les plus terribles.

« Dieu donne la force nécessaire aux âmes de bonne volonté, songeait-elle en étouffant ses sanglots. Je tâcherai d’être bonne, patiente... mais s’il est toujours le même – hélas ! comment espérer le contraire ! – je sens bien que je ne pourrai pas supporter... pas supporter cela... »

Dans la matinée, les femmes de chambre, sous la direction de Fincken, arrivèrent en voiture, apportant la toilette de mariée avec les accessoires qui la complétaient. Il n’y avait dans tout le Vieux-Château que deux petits miroirs ternis. Aussi Aélys ne put-elle juger de l’effet qu’elle produisait – effet saisissant, à en juger par les réflexions admiratives des trois caméristes. Mme de Sucy, arrivée sur ces entrefaites, eut quelques mots approbateurs, émit quelques critiques et finalement déclara :

– C’est fort bien.

Les femmes de chambre, ayant déshabillé la jeune fille, s’éclipsèrent et Aélys, dans la robe de soie grise que lui avait fait confectionner dame Véronique, descendit au jardin avec la dame d’honneur. Mme de Sucy, aujourd’hui, parla surtout d’elle, de ses malheurs conjugaux. Le vicomte avait été le plus aimable des hommes et le plus déplorable des maris. Mais sa veuve laissait discrètement entendre qu’il n’était pas pire que la plupart et, qu’en s’engageant dans le mariage, il ne fallait pas conserver d’illusions.

Aélys songeait : « Ce n’est pas moi qui en ai, en tout cas ! Depuis longtemps, « il » s’est chargé de me les enlever. »

Le comte Brorzen et le comte Sareczy apparurent sur ces entrefaites. Le premier apportait à la fiancée, de la part du prince Lothaire, un large écrin de peau vert pâle orné de la couronne princière. Le doigt nerveux d’Aélys pressa le bouton, et ce fut un éblouissement. Car sur le velours noir étincelait un merveilleux collier de diamants et d’émeraudes.

– Jamais rien de plus féerique n’a existé sous le ciel ! dit la dame d’honneur avec admiration.

D’un geste sec, sans un mot, Aélys referma l’écrin ; puis elle le posa sur une table près d’elle et, s’adressant au comte Sareczy, lui parla de sa femme, plus longuement qu’elle ne l’avait fait la veille, s’informa de sa petite-fille, veuve d’un Français, et de ses arrière-petits-enfants, qui tous habitaient Paris.

– Sans doute les verrez-vous cet automne à Waldenstein, mademoiselle, dit le vieillard. Ils doivent venir passer deux ou trois mois dans notre petit château de Meringen, qui est tout près de Söhnthal.

– Je serai bien charmée de les connaître ! Et j’espère voir souvent la comtesse Sareczy, dont j’ai gardé un si excellent souvenir.

Véronique servit une collation ; après quoi, les deux comtes et la dame d’honneur prirent congé d’Aélys. Mais le comte Brorzen manifesta le désir de rentrer à pied au château et, sur un clignement d’œil qu’il lui adressa, Mme de Sucy déclara qu’elle aussi trouverait fort à son gré cette promenade. En conséquence, le comte Sareczy seul monta en voiture et ses deux compagnons s’engagèrent dans le parc.

– Divinement belle, décidément, cette Aélys ! dit le comte d’une voix sourde, dans laquelle vibrait l’irritation.

– Belle, et bien plus que belle ! Quel regard ! Quel sourire ! D’une minute à l’autre, sa physionomie change, prend les expressions les plus diverses et les plus séduisantes. Et si vous l’aviez vue dans sa toilette de mariage ! Oui, ce sera une merveilleuse princesse, unissant à une beauté sans rivale une aisance vraiment incroyable chez une jeune personne ayant toujours vécu hors du monde. Aussi faut-il penser que notre prince ne restera pas indifférent...

– Il aura indubitablement pour elle un fort caprice. Mais j’ai grand espoir dans le caractère de la jeune personne pour favoriser nos desseins. Avez-vous vu cette façon d’accueillir le présent de son fiancé – une parure que lui envierait l’impératrice elle-même ? Ce qu’il y a eu entre eux, autrefois, je ne l’ai jamais su, mais il me paraît bien que cette belle Aélys n’a pas dû l’oublier et qu’elle aborde sa nouvelle existence en assez mauvaises dispositions pour celui qui va en devenir le maître. Elle doit avoir un caractère fier, susceptible, des idées tout à fait contraires à celles du prince ; comme lui est d’une nature trop orgueilleuse et trop énergique pour subir une influence féminine, il la fera plier... en la brisant s’il le faut. Mais je la soupçonne très capable de se révolter, de résister... d’où de violents conflits, dont nous pourrons peut-être tirer grand profit pour notre but.

Mme de Sucy eut un petit rire d’ironie.

– Eh bien ! moi, je ne crois pas qu’il y ait de conflit du tout ! Quand Son Altesse et cette jeune Aélys se sont connus, autrefois, lui était un tout jeune homme, elle une fillette encore. Ils se sont brouillés comme des enfants, après s’être amusés à une idylle où déjà entrait un peu d’amour. Mais pouvez-vous, Excellence, vous imaginer que cette petite fille, devenue l’épouse d’un homme tel que le prince Lothaire, ne soit pas aussi passionnément, aussi humblement éprise de lui que les autres femmes auxquelles il lui a plu de donner une place dans sa vie ?

Le comte Brorzen, dont le front se creusait d’un pli profond, garda pendant quelques minutes un silence méditatif.

– Vous avez raison, dit-il enfin. Si fière que soit la nouvelle princesse, elle se trouvera bientôt assouplie, vaincue par l’amour et par la domination que le prince exerce sur les âmes féminines. Toutefois, ce ne sera peut-être pas sans luttes, sans dissentiments passagers, avec une nature comme celle de Son Altesse. Et nous devrons alors exploiter la situation par tous les moyens.

– Je suis toute dévouée à vos desseins. Excellence, et à ceux de la princesse Jutta. Déjà, j’ai commencé de faire entendre à la jeune fille qu’il fallait s’attendre à bien des déceptions dans l’existence conjugale. Je continuerai, le plus discrètement possible, car elle paraît étonnamment intelligente et observatrice ! Son regard, parfois, est gênant.

– Oui, je la crois d’une trempe peu banale. Mais, en ce cas, il est possible qu’elle se plie plus difficilement qu’une femme d’esprit médiocre à tout ce que lui fera supporter notre beau prince. Enfin, nous verrons ! Notre rôle, à nous, sera de profiter des événements et, s’il le faut, d’en provoquer de favorables à notre but. La chose présentera beaucoup de facilités, au milieu des intrigues de cour, des rivalités féminines qui s’agitent autour de Son Altesse, des admirations masculines que suscitera inévitablement la nouvelle princesse. Une toute jeune femme inexpérimentée, quelles que soient son intelligence et sa force de caractère, ne peut manquer de commettre des maladresses, des imprudences, dans une atmosphère aussi périlleuse où elle se trouvera jetée au sortir du couvent. Au besoin, ces imprudences pourraient lui être « conseillées ».

– Certainement... Toutefois, je regrette que Son Altesse ait donné cette charge de chevalier d’honneur au vieux Sareczy. Je me méfie beaucoup de lui et de sa femme, car ils sont bien capables de vouloir se poser en mentors de la jeune princesse, qui paraît les tenir en très grande sympathie.

– Je suis tout à fait de votre avis. Mais pas plus pour cela que pour autre chose, le prince ne m’a consulté. Ces Sareczy sont près de lui en grande faveur et, comme je vous l’ai dit, il a même offert ce poste de dame d’honneur à la comtesse, qui a dû le refuser à cause de son âge et de sa santé délicate. Nous l’avons donc échappé belle, car il nous fallait près de la princesse une personne sûre, qui la guide, qui la conseille selon nos vues. Fort heureusement, Son Altesse a bien voulu accepter votre candidature, présentée par la princesse Jutta avec toute la discrétion, toute l’habileté nécessaires.

– Je ferai mon possible pour remplir ce rôle de conseillère. Mais, je le répète, la nature de la jeune personne le rendra difficile. Aussi devons-nous beaucoup plus compter sur le jeu des événements, que nous surveillerons de près. À la rigueur même, on pourrait attendre le moment où le prince délaissera sa femme – moment qui ne tardera guère, si l’on en croit sa terrible inconstance habituelle. Alors, il serait plus facile d’agir, pour les séparer de telle façon que Son Altesse soit libre d’épouser une autre femme.

Le comte Brorzen eut un sourire sinistre en regardant avec satisfaction celle qui venait de prononcer avec sérénité ces paroles qui avaient pour lui un sens particulier.

– Vous êtes vraiment l’aide qu’il nous fallait, madame ! Avec vous, nous arriverons à écarter de notre route cette Aélys maudite, sans laquelle ma fille pouvait espérer devenir princesse de Waldenstein. Elle disparue, Sidonia aura la voie libre... ma pauvre Sidonia qui ne vit que pour lui, qui endure tout ce que peut souffrir un cœur amoureux, car il est sans pitié, le prince Lothaire... il s’amuse avec ces cœurs de femmes, avec ces jalousies qu’il excite, avec ces tourments et ces désespoirs dont il est l’auteur. Plus d’une fois, la princesse et moi avons dû consoler, soutenir ma fille, brisée, anéantie par ses terribles sautes d’humeur, par ses périodes d’indifférence glacée, de cruel dédain...

Le comte s’interrompit un instant, les traits crispés. Puis, se détournant brusquement, il tendit le poing dans la direction du Vieux-Château.

– Ah ! tu connaîtras tout cela, toi aussi, ne crains rien ! murmura-t-il avec un accent de haine. Il ne sera pas pour toi autrement que pour les autres, puisqu’il est trop férocement égoïste pour éprouver un attachement quelconque et que ta beauté seule lui plaira, pour un peu de temps. Prends garde à toi, si tu as du cœur, de la fierté. Tout cela, il le piétinera, sans pitié... sans pitié, Aélys de Croix-Givre !
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