Première partie








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III


La veille de son mariage, Aélys fit une dernière promenade dans la forêt. En passant près de l’ancienne demeure des Heller, elle se demanda une fois de plus, avec un serrement de cœur, ce qu’ils étaient devenus. On n’en avait eu ici aucune nouvelle. Quelle existence menaient-ils là-bas, dans ces forêts de Söhnthal où ils semblaient tant redouter d’être appelés à vivre ? Le pauvre Johann, peut-être, avait été rappelé à Dieu ? Il semblait si malade quand Aélys l’avait vu pour la dernière fois.

Elle frissonna au souvenir de la révélation que lui avait faite le garde sur les causes de l’accident. Mais, pour ceci, pensait-elle, le plus grand coupable était le comte Brorzen. Lothaire, à cette époque, n’était encore qu’un enfant. À cet homme, qui avait près de lui un rôle de conseiller, revenait le devoir de prévenir pour qu’on vînt chercher le malheureux gisant dans le ravin. Ah ! ce Brorzen, elle ne pouvait le souffrir ! Et il faudrait pourtant qu’elle supportât sa continuelle présence à Söhnthal, puisqu’il logeait au palais, ainsi que sa fille.

Sa fille... Elle n’était pas mariée, la belle Sidonia. Elle était toujours, avait dit complaisamment le comte, l’aimable compagne de la princesse Jutta, qui l’avait en si grande affection. Aélys, sans cesse, devrait la voir, lui parler... sans lui montrer l’antipathie violente qu’elle éprouvait à son égard.

Un frémissement parcourut la jeune fille. D’un geste impatient, elle passa la main sur son front, comme pour écarter de son esprit une vision qui s’y représentait trop souvent. Que lui importait cette femme ? Que lui importaient les sentiments de Lothaire à son égard ? Elle, Aélys savait bien qu’il ne l’épousait que par déférence pour la volonté paternelle. Il s’était amusé autrefois à lui faire croire qu’il éprouvait pour elle quelque affection... mais si vite, si cruellement, il l’avait détrompée !

« Moi aussi, j’obéis à mon père... et je tâcherai de souffrir sans trop de révolte, avec l’aide de Dieu », songea-t-elle douloureusement.

En arrivant au Vieux-Château, elle y trouva Mme de Sucy. Les jours précédents, la dame d’honneur était venue chaque après-midi et, après son départ, après la longue causerie qui était surtout presque constamment un monologue, Aélys ressentait une appréhension plus intense de sa nouvelle existence, une plus profonde amertume du sort que lui avait préparé son père. Car choses et gens de là-bas, présentés par Mme de Sucy, prenaient une physionomie inquiétante, dangereuse, et cette cour de Waldenstein apparaissait à la jeune fille sans expérience comme semée de traquenards, bouleversée par les fantasques décisions, les volontés despotiques du prince Lothaire.

Aujourd’hui, la dame d’honneur s’étendit particulièrement sur le faste, l’élégance incomparable de la résidence de Söhnthal, où se tenait la véritable cour, le prince régnant Ludwig, d’esprit un peu affaibli et souvent malade, abandonnant le soin de gouverner à son héritier, « vraiment né pour ce rôle ! », ajoutait Mme de Sucy avec admiration.

– ... Söhnthal est une des plus admirables demeures qui se puissent voir et les fêtes qui s’y donnent ont une réputation dans tout l’empire et les pays germaniques. Nous avons à notre cour de fort jolies femmes, très élégantes. La beauté la plus réputée est cette charmante comtesse Brorzen, que vous avez connue, mademoiselle ?

Aélys inclina affirmativement la tête.

– ... La princesse Jutta l’aime beaucoup et notre prince, dont elle fut l’amie d’enfance, apprécie infiniment sa grâce, son intelligence...

– Sans doute l’aurait-il épousée si le prince Magnus n’avait témoigné la volonté qu’il me prit pour femme ?

La dame d’honneur retint avec peine un mouvement de surprise à cette question prononcée d’une voix brève. Aélys la regardait avec un calme un peu hautain, sans laisser paraître aucune émotion.

– Je ne sais... Peut-être bien, en effet... Oui, il est possible que la volonté du prince Magnus soit venue se jeter en travers d’un rêve. C’est une chose fréquente, surtout dans les mariages princiers... une chose bien douloureuse, mais qu’il faut subir...

– Je le sais, dit tranquillement Aélys.

Et elle changea de conversation, avec cette aisance qui avait déjà stupéfié précédemment le comte Brorzen et la dame d’honneur.

Après le départ de Mme de Sucy, Aélys alla s’asseoir sous le berceau de chèvrefeuille. Involontairement, elle évoqua le souvenir de Lothaire, tel qu’elle l’avait vu près d’elle, ici même, avec cette caresse du regard, ce sourire d’ironie douce... et ses menteuses paroles de tendresse. Ce jour-là, il lui avait dit qu’un abîme la séparait de la comtesse Brorzen et que jamais elles ne se comprendraient...

« Tout ce qui existe en ton âme, en ton cœur, et qu’elle n’aura jamais, elle. »

Mais que lui importaient l’âme et le cœur d’Aélys ? Il leur préférait naturellement les flatteries adulatrices de cette blonde comtesse, « la beauté la plus réputée de la cour », l’amie d’enfance dont il avait sans doute projeté de faire sa femme et qui était évidemment beaucoup mieux préparée pour ce haut rang que la simple Aélys de Croix-Givre.

La jeune fille s’appuya à la table placée devant elle et mit entre ses mains brûlantes son visage frémissant, autour duquel retombèrent les boucles couleur de flamme.

« Aélys aux cheveux d’or, Aélys aux cheveux de flamme... »

La voix musicale et chaude bruissait à ses oreilles, avec un accent d’ardente douceur. Aélys frissonna longuement, en songeant avec angoisse : « Pourquoi me trompait-il ? Pourquoi voulait-il me faire croire qu’il avait quelque affection pour moi, puisque c’est l’« autre » qu’il aimait ? »

*

À dix heures, le lendemain, Aélys monta dans l’équipage de gala envoyé du Château-Vert. Près d’elle s’assit Mme de Sucy, en face le comte Sareczy et Me Hochepin, notaire à Corbillan, vieillard solennel et indifférent qui était le tuteur de Mlle de Croix-Givre, mais qui, en réalité s’était borné à administrer la très petite fortune de l’orpheline, laissant à dame Véronique le soin de diriger son existence comme elle l’entendrait.

Le comte Brorzen attendait la fiancée sur le péristyle du château. Au bras de Me Hochepin, Aélys gagna la chapelle. Derrière elle, la traîne de moire blanche balayait le pavé de marbre. Elle s’agenouilla à cette même place où, quatre ans auparavant, elle avait été fiancée au prince Lothaire. Sur sa bouche, il lui sembla sentir à nouveau l’effleurement rapide de ses lèvres. Elle frémit, en pensant avec un sursaut de douloureuse indignation : « Jamais... jamais plus ! »

L’autel, la chapelle, étaient, cette fois, ornés de fleurs blanches et de lumières à profusion. Un chapelain du prince donna la bénédiction nuptiale et le vieux curé de Corbillan célébra la messe. Après quoi, le comte Brorzen conduisit la nouvelle princesse dans le salon des glaces. Elle se vit alors pour la première fois dans cette parure de mariée d’une somptuosité vraiment princière. Un voile d’admirable dentelle l’enveloppait de ses plis. Sur sa poitrine retombaient trois rangs de perles d’un merveilleux orient, joyau incomparable qu’un courrier envoyé par le prince Lothaire avait apporté la veille au Vieux-Château, « pour que ma fiancée le porte le jour de son mariage », avait spécifié le futur époux dans une note brève qui accompagnait l’envoi.

La vision éblouissante que lui renvoyait la glace donna à la jeune mariée une impression de saisissement. Elle se savait belle, parce que Cécile le lui avait dit, car il n’y avait pas de miroirs à la Combe-des-Bois et ceux du Vieux-Château étaient si petits et si ternis qu’on pouvait tout juste les utiliser pour ne pas se coiffer de travers. D’ailleurs, Aélys, en devenant jeune fille, n’avait pas acquis le défaut de coquetterie. Aussi recevait-elle aujourd’hui une véritable révélation, devant cette jeune femme à l’allure d’une élégance souveraine, d’une grâce souple. Légère, aérienne, cette jeune femme au délicat visage entouré de boucles dorées et qui avait des yeux si profonds, si ardents, où demeurait une pensée douloureuse, une sorte de tragique détresse.

Mais, après le premier moment de surprise, cette découverte ne produisit chez Aélys qu’une sorte d’indifférence. Elle n’éprouvait pas le désir de plaire à cet époux vers lequel, seule, la conduisait l’obéissance, et son inexpérience, sa candeur, la laissaient ignorante du pouvoir qu’elle détenait ainsi.

Mais d’autres, par contre, y songeaient. Le comte Brorzen, en la regardant, s’assombrissait fortement. Il échangeait des coups d’œil avec Mme de Sucy et, à un moment, passant près d’elle, il murmura :

– Ma fille va être férocement jalouse ! Et il y a de quoi ! Pauvre Sidonia, voilà encore de nouvelles tortures en perspective... jusqu’à ce que nous soyons débarrassés de cette trop séduisante Aélys.

Un déjeuner fut servi dans la galerie. Aélys le présidait et, là encore, elle étonna prodigieusement ces gens de cour, qui avaient pensé la voir gauche, empruntée, intimidée. Il existait en cette jeune âme une singulière force, en même temps que la distinction de l’esprit, le tact le plus délicat. Nul – sauf peut-être le bon comte Sareczy qui la voyait par les yeux d’une affectueuse sympathie – ne se douta que la belle princesse au rare et délicieux sourire, aux yeux fiers et calmes, endurait un véritable déchirement à la pensée que tout était fini, qu’elle était la femme du prince Lothaire de Waldenstein et que, ce soir, il lui faudrait prendre la route de son exil.

Mme de Sucy conduisit Aélys à l’appartement préparé pour elle. C’était celui qu’avait occupé, quatre ans auparavant, la princesse Jutta. Les femmes de chambre ôtèrent à la jeune femme sa parure de mariée et la revêtirent d’un costume de voyage. Puis, comme le départ ne devait avoir lieu que deux heures plus tard, Aélys témoigna le désir de se reposer jusque-là et la dame d’honneur la laissa seule dans le salon vert.

Elle s’assit au hasard, près d’une des portes de glaces ouvertes. Et, tout aussitôt, elle se revit au seuil de cette porte, petite fille curieuse, indiscrète... sur un divan dormait le beau petit prince aux cheveux bouclés, avec son léopard près de lui... le terrible petit prince Lothaire dont, à ce moment-là, elle ne se doutait pas qu’il lui faudrait devenir la femme.

Car ce n’était pas un rêve... À l’un de ses doigts brillait l’anneau d’or que tout à l’heure, au nom du prince de Waldenstein, le comte Brorzen y avait passé. Maintenant, elle appartenait à Lothaire... pour la vie et pour la mort.

Qui donc avait formulé une pensée presque semblable ? Ah ! c’était les pauvres Heller, obligés de quitter ce pays qu’ils aimaient pour aller vivre dans ce domaine de Söhnthal qui semblait leur inspirer une sorte de terreur. Sur eux pesait le servage antique, la lourde tyrannie d’un maître sans pitié. Mais Aélys, en frissonnant de détresse, songeait que ce maître ne serait pas moins redoutable pour la jeune femme sans famille, sans protection, qu’il pourrait martyriser, tourmenter jusqu’à la mort, sans que nul être au monde eût le pouvoir d’intervenir.
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