Première partie








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IV


Ce fut vers le début d’un après-midi qu’Aélys fit son entrée dans la principauté de Waldenstein. Au précédent relais, elle avait revêtu sa toilette de mariée, puis était montée dans l’équipage princier qui l’attendait là avec une escorte de hussards. De la frontière au palais de Söhnthal, elle fut acclamée au passage des villages pavoisés, elle reçut des fleurs à profusion. Surmontant sa fatigue et son émotion, elle souriait, saluait avec une grâce aisée qui faisait dire une fois de plus à ses compagnons : « Mais on croirait vraiment qu’elle n’a fait que cela toute sa vie ! »

Le domaine de Söhnthal se trouvait à deux kilomètres de Sarrenau, capitale de la principauté. Un ancêtre du prince Lothaire avait fait bâtir là, au cours du seizième siècle, un palais qui était un véritable joyau de pierre ciselée. Les jardins, remaniés par la suite dans le goût des siècles suivants, s’étendaient jusqu’à la forêt magnifique, très sauvage et accidentée, qui constituait le parc de la demeure princière et où vivait toute une population de gardes-chasses, forestiers, bûcherons. En avant de la grande cour d’honneur, close par des grilles en ferronnerie de la Renaissance, une très large allée de tilleuls centenaires s’étendait, regagnant presque Sarrenau. Or, c’était à l’entrée de cette allée que le prince héritier, selon le cérémonial, devait recevoir sa femme.

À peine la voiture amenant la jeune princesse venait-elle de s’arrêter, qu’un groupe de cavaliers apparut dans l’ombre épaisse des vieux arbres. En tête se trouvait un jeune officier portant la tenue rouge sombre à col de soie blanche des hussards rouges de Waldenstein. À quelques pas de la voiture, il arrêta net son cheval, sauta à terre d’un bond souple et, jetant la bride à l’un des officiers de l’escorte, s’avança vers Aélys, que le comte Brorzen aidait à descendre de voiture.

Mme de Sucy avait minutieusement expliqué à la nouvelle princesse le cérémonial de cette réception, d’ailleurs à peu près analogue à celui des fiançailles. Elle devrait faire un pas vers son mari, lui baiser la main en signe de respect et de soumission ; après quoi, lui l’embrasserait, pour témoigner qu’il entendait remplir les promesses d’affection et de protection faites devant Dieu et contenues implicitement dans les rites de la cérémonie nuptiale.

Aélys, raidie par un violent effort sur elle-même, fit avec fermeté ce pas protocolaire. Elle tenait les paupières un peu baissées, pour retarder le moment où il lui faudrait revoir cette physionomie redoutée. Sa bouche serrée, frémissante, effleura une main fine, discrètement parfumée, qui s’offrait à elle. Puis la jeune femme sentit un bras qui l’entourait. Le visage de Lothaire se pencha vers le sien. D’un brusque mouvement, elle baissa la tête, si bien que les lèvres du prince ne rencontrèrent que le voile de dentelle et une boucle de cheveux.

Puis cette délicieuse petite tête se redressa et, l’espace d’une seconde, deux yeux fauves, farouches et comme chargés d’un fier défi, soutinrent intrépidement le regard des yeux noirs où montait une soudaine colère.

Lothaire laissa retomber son bras, saisit d’un geste impérieux la main d’Aélys et la fit remonter en voiture. Puis il prit place près d’elle et la voiture, précédée et suivie de l’escorte de hussards, s’engagea dans l’avenue.

Des gens de Sarrenau, des paysans, des forestiers formaient la haie, acclamant le prince héritier et la nouvelle princesse. Mais Aélys, maintenant, n’avait plus la force de sourire. Tout au plus pouvait-elle saluer, machinalement. Elle ne vit même pas, parmi les forestiers, Mathias Heller qui tournait vers elle son visage fatigué, vieilli, qu’éclairait à ce moment une lueur de joie.

Près d’elle, le prince, d’un bref salut militaire ou d’un simple geste de la main, répondait avec une aisance altière aux acclamations.

Les nouveaux époux atteignirent ainsi la cour d’honneur, où se tenaient des soldats présentant les armes. Ils descendirent de voiture entre une haie de fonctionnaires, civils et militaires, de personnages remplissant quelque charge à la cour. Tous leur formèrent cortège jusqu’à la galerie que l’on nommait la « galerie dorée » et qui devait ce qualificatif aux sculptures délicatement patinées par le temps dont elle était décorée. La princesse Jutta et les principales personnalités féminines de la cour se trouvaient là pour accueillir la nouvelle princesse. Sidonia, très élégamment parée, dissimulait l’altération de ses traits sous le fard dont elle se servait maintenant, car, depuis quelque temps, elle s’apercevait que son teint de blonde perdait sa fraîcheur. Mais elle manqua défaillir de désespoir et de fureur à la vue de la jeune femme qui entrait au bras du prince. Certes, elle se doutait bien que cette petite Aélys serait une femme séduisante ; mais à ce point... à ce point de charme éblouissant, de beauté incomparable !

Pâle et se dominant avec peine, la princesse Jutta embrassait Aélys et lui adressait un aimable compliment. Puis commença la présentation à la jeune princesse des personnages présents. Aélys avait réussi à se ressaisir et sut prononcer les quelques mots nécessaires avec tant de grâce que les courtisans s’entre-regardèrent avec stupéfaction. Ne leur avait-on pas fait entendre que la fiancée du prince Lothaire était une petite jeune fille élevée au couvent, ignorante du monde et à laquelle on aurait tout à apprendre ? Cependant, elle entrait pleinement dans son rôle, dès ses débuts dans cette cour renommée pour son luxe raffiné, sa stricte étiquette, et près de ce prince qui était lui-même l’incarnation de l’élégance, du goût le plus délicat, en même temps que d’une souveraine aisance. Puis aussi, personne ne s’était attendu à un tel éblouissement... Et les regards, discrètement, cherchaient à saisir sur la physionomie du prince l’impression que produisait cette merveilleuse jeune femme. Mais cette physionomie avait l’air de nonchalante indifférence si fréquent chez elle. Nul, pas même Sidonia, qui épiait avec une avide curiosité le beau visage hautain, ne pouvait y discerner une trace d’émotion.

Les présentations terminées, le prince et la princesse, après un salut aux personnes présentes, se retirèrent, précédés par le chambellan, le vieux et solennel comte Pretzel. Tout à l’extrémité de la galerie se trouvait une porte décorée de peintures et de sculptures dorées. Elle ouvrait sur un salon hexagonal, le salon des Nymphes, dont les murs étaient couverts de fresques représentant des danses de nymphes dans des jardins antiques.

De là, on pénétrait dans une aile bâtie postérieurement, vers le milieu du dix-huitième siècle. Le prince Lothaire y avait son appartement qu’un admirable jardin d’hiver séparait de celui réservé à la nouvelle princesse.

Une porte de glaces, ouverte dans ce jardin, laissait voir un salon tendu de soie verte brodée de fleurs aquatiques. Au seuil de cette pièce, le chambellan s’inclina jusqu’à terre ; puis il se retira à reculons, avec une étonnante dextérité.

– Entrez, Aélys, dit le prince, voyant que la jeune femme restait immobile.

Elle obéit machinalement. La traîne de sa robe bruissa sur le tapis blanc décoré d’algues et de coquillages. Par une des portes vitrées ouvertes pénétraient quelques rayons de soleil déclinant. Des gerbes de fleurs rares, très odorantes, remplissaient les vasques de Sèvres en forme de coquilles marines et de grands vases d’argent sur lesquels un délicat artiste avait ciselé des tritons et des Néréides. Les glaces encadrées d’argent ciselé, qui allaient du sol au plafond, renvoyèrent l’image de la jeune femme dans sa blanche toilette et, près d’elle, celle du jeune officier vêtu de rouge, dont la physionomie perdait tout à coup sa hautaine indifférence.

– Je ne pensais pas, Aélys, retrouver en toi la sauvage petite fille de jadis.

Aélys frémit longuement. Il avait toujours sa voix prenante, au timbre étrangement musical... toujours aussi cette terrible caresse des yeux – bien pire qu’autrefois ! Et il souriait, avec quelque ironie ; il osait sourire, comme s’il n’y avait pas entre elle et lui le souvenir de ce coup de cravache pour lequel jamais il n’avait exprimé un regret.

– Je supposais, au contraire, que vous ne vous attendiez pas à me trouver autrement.

Elle redressait la tête, en le regardant bien en face, avec une énergique fierté. Mais ses lèvres tremblaient et elle sentait un petit frisson d’angoisse le long de ses épaules.

– Tu fais sans doute allusion à ma vivacité d’autrefois ? Mais je te la ferai oublier, ma belle fée, et je ne recommencerai pas, ne crains rien.

Les yeux noirs, en ce moment, n’étaient qu’éblouissante flamme et douceur veloutée. Lothaire fit un pas vers Aélys, en étendant le bras d’un geste souple et caressant pour en entourer la jeune femme. Mais celle-ci recula jusqu’à la fenêtre, en un mouvement vif et farouche.

– Il est bien inutile que vous essayiez de me faire croire à des sentiments que vous n’éprouvez pas. Mieux vaut nous expliquer tout de suite.

Elle tremblait maintenant des pieds à la tête. L’effroi se mêlait à une résolution ardente, dans le regard qu’elle continuait d’attacher sur Lothaire.

– Nous expliquer sur quoi ?

Les sourcils bruns se rapprochaient, la voix prenait des inflexions plus brèves, déjà impatientes.

– ... Que signifie cette attitude ? Vas-tu continuer de faire l’enfant ? Ce n’est plus le temps, je t’en préviens.

– Enfant, je ne le suis plus. Mais je n’ignore pas que vous ne pouvez avoir aucune affection pour moi.

– Ah ! vraiment ? Qui donc t’a si bien renseignée ?

– Personne. Mais je le sais bien. Vous m’épousez pour obéir à votre père...

– Rien que pour cela, tu crois ?

Le sourire d’ironie qui accompagnait cette parole de Lothaire réveilla plus fortement chez Aélys les instincts de révolte.

– J’en suis sûre ! dit-elle avec une sorte de violence. Ce n’est pas moi que vous auriez choisie, sans le testament du prince Magnus... Et je ne vous aurais pas choisi non plus, si la volonté de mon père ne m’obligeait à devenir votre femme. Parce que c’est mon devoir, je ferai tout le possible pour être bonne et dévouée, pour vous obéir dans ce qui sera juste. Mais je ne cherche pas à vous tromper en vous donnant à croire que j’ai quelque affection pour vous... et je ne supporterai pas que vous non plus...

– Que je te donne des témoignages de cette affection... inexistante ? Eh bien ! c’est que, précisément, je le veux.

Il s’avançait de nouveau. Mais elle recula encore, en étendant le bras pour le repousser.

– Assez d’enfantillages, Aélys ! dit-il avec une soudaine colère qui faisait frémir la pourpre vive de ses lèvres et donnait à ses yeux un éclat menaçant. Je ne comprends pas comment tu oses agir de cette manière. J’étais disposé pour toi à quelque indulgence ; mais, devant une telle attitude, il convient que je parle en maître. Viens, de bonne grâce, ou sinon...

– Sinon, vous me frapperez encore ?

Les prunelles fauves étincelaient de défi, dans la délicate figure empourprée qu’entourait de ses plis le voile de dentelle.

Les traits de Lothaire se tendirent et, pendant quelques secondes, la lueur verte que n’avait pas oubliée Aélys parut dans son regard. Mais, soudainement, il se mit à rire, d’un rire sarcastique qui fit tressaillir Aélys.

– Non, je ne te frapperai pas. Il existe d’autres moyens pour t’amener à regretter amèrement ta conduite présente. Mais prends garde que, ce jour-là, il ne me plaise plus de te pardonner.

– Me pardonner ? Vous n’avez rien à me pardonner ! N’avez-vous pas fait ce qu’il fallait pour que je... je vous déteste ? Pourtant, je vous pardonne parce que c’est mon devoir, mais je ne puis oublier...

– Ah ! tu me détestes ? Voilà un intéressant aveu, en vérité ! Soit, j’en tiendrai compte. Quant à ton pardon, je n’en ai que faire... et que tu oublies ou non, peu m’importe. Maintenant, quitte cette attitude de défense ; tu n’as plus rien à craindre de moi puisque je te laisse à ta sottise d’enfant rancunière.

Une ironie presque féroce passait dans l’accent de Lothaire et la sauvage colère de son regard pénétrait d’effroi la jeune femme qui, toutefois, réussissait à ne pas laisser paraître sa terrible émotion.

– ... Ce soir, nous dînons en famille, avec ma tante et les personnes de notre entourage habituel. Demain, vers la fin de l’après-midi, aura lieu ta présentation au prince régnant, suivie d’un dîner et d’une courte soirée. Pour tout cela, Mme de Sucy te guidera, te donnera les indications nécessaires. Car souviens-toi que je tiens essentiellement à te voir remplir de façon correcte les obligations de ton rang.

– J’ai la bonne volonté de le faire. Si j’y manque, ce sera par ignorance, croyez-le.

– C’est bien ; nous te verrons à l’œuvre. Je te laisse ; tu auras le temps de te reposer jusqu’au dîner.

Il quitta la pièce, à temps pour Aélys, car elle était à bout de forces. Les angoisses, les fatigues des jours précédents, celles de cette journée, mais surtout la scène qui venait d’avoir lieu, abattaient enfin complètement son énergie physique. Elle put atteindre un petit canapé en forme de coquille dorée, sur lequel elle s’affaissa, presque sans connaissance.

Combien de temps demeura-t-elle là ? Le parfum des fleurs, trop fort, en dépit de la fenêtre ouverte, lui montait au cerveau, l’engourdissait ! Vaguement, elle entendit un bruit de voix, puis elle eut conscience qu’on l’emportait, qu’on la déshabillait. Quelqu’un disait :

– Il faut coucher Son Altesse, appeler le médecin...

Et une autre voix – celle de Mme de Sucy – répliquait :

– La coucher ? C’est impossible ! Elle doit assister au dîner. Le prince ne tolère pas les malaises féminins, vous le savez bien, Frinken !

– Mais, cependant, si la princesse est trop souffrante...

– Elle se forcera, voilà tout. Il faut bien qu’elle en prenne l’habitude.

Un flacon de sels, approché des narines d’Aélys, aidait à ce moment la jeune femme à reprendre ses esprits. Mais elle sentait en tous ses membres une grande faiblesse, en tout son être un immense besoin de repos, ainsi qu’elle le dit à la dame d’honneur, en demandant qu’on la fît excuser près du prince Lothaire. Et comme Mme de Sucy se récriait, déclarant que c’était chose impossible, que Son Altesse en éprouverait un trop grand mécontentement, Aélys répliqua froidement :

– Je le regrette, mais mes forces ne me permettent pas de passer outre. Le prince comprendra, je veux le croire, que je n’ai aucunement l’intention de le désobliger.

– Mais, Altesse, vraiment... personne n’oserait... La princesse Jutta elle-même, en pareille circonstance, se ferait violence, car elle sait combien le prince Lothaire a horreur des personnes souffrantes, ou même simplement un peu dolentes. Que Votre Altesse me permette un avertissement : il faut toujours, ici, paraître bien portante, souriante, aimable.

– Je vous remercie de votre conseil, madame. Mais je me sens tout à fait incapable de ce continuel héroïsme, de cette courageuse dissimulation. Dans l’état où je me sens ce soir, il m’est impossible, je le répète, de paraître au dîner. Vous voudrez donc bien, comme je vous l’ai demandé, en faire avertir le prince, en lui présentant tous mes regrets.

Le ton de calme autorité, de décision fière parut abasourdir un instant Mme de Sucy. La dame d’honneur s’inclina et quitta la pièce, en songeant : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Comment cette petite jeune femme, dès le premier jour, ose-t-elle agir ainsi ? A-t-elle donc déjà sujet de penser que son mari est disposé à lui pardonner tout ? Mais c’est qu’elle ne se laissera pas conduire, la jeune princesse, et je prévois que j’aurai quelque peine à mener à bien ma tâche ! »

Dans la chambre décorée d’un admirable mobilier dû aux artistes français du dix-huitième siècle, Fincken aidait la jeune femme à s’étendre dans le grand lit bas, merveille de sculpture. Aélys refusa pour le moment toute nourriture, ne demandant que le repos. Et la femme de chambre s’étant retirée discrètement, elle se trouva seule – enfin seule !

Alors, ses nerfs se détendirent et elle se mit à pleurer doucement, avec de petits sanglots étouffés.
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