Première partie








télécharger 0.55 Mb.
titrePremière partie
page2/21
date de publication09.06.2018
taille0.55 Mb.
typeDocumentos
ar.21-bal.com > droit > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   21

II


Il faisait presque nuit quand Aélys et sa compagne débarquèrent au « Sapin d’argent », l’unique auberge de Cornillan.

Au bruit des grelots de l’attelage, une grande femme vêtue de noir parut sur le seuil. Elle s’avança, embrassa posément Aélys après avoir salué la religieuse, puis les fit entrer dans la salle et de là dans une pièce plus petite qui servait aux aubergistes de salle à manger.

Les cheveux grisonnants de dame Véronique étaient devenus blancs, seul changement apparent que l’âge eut apporté à cette physionomie brune et froide, qui semblait incapable d’exprimer une émotion quelconque. Aélys l’avait toujours vue ainsi, calme, rigide, mais sans dureté, lui témoignant une sollicitude glacée, paraissant incapable d’un geste, d’une parole d’affection. Pourtant, l’enfant, d’instinct, sentait que cette femme étrange lui était complètement dévouée à sa manière, et qu’elle donnerait probablement sa vie pour la sauver d’un danger. Quant aux sentiments d’Aélys pour celle qui avait remplacé près d’elle les parents disparus, ils étaient un mélange d’estime, de confiance, de gratitude sans chaleur et d’une crainte vague. Mais il n’y entrait pas d’affection. Dame Véronique n’était point faite pour en inspirer ; puis, aussi, le cœur d’Aélys, si ardent, si chaud, ne se livrait cependant pas facilement et se repliait ainsi qu’une fleur touchée par les premiers froids d’hiver, devant la froideur comme devant la fausseté ou la sottise vaniteuse.

Tandis que l’hôtesse, Mme Pyramon, apportait le potage, le bruit d’un attelage, un son de trompe, se firent entendre au dehors.

– Qu’est-ce que cela ? demanda Aélys.

– Un des équipages du prince qui rentre au château, demoiselle, répondit Mme Pyramon tout en plongeant la louche dans la soupière de faïence fleurie.

Aélys dit vivement :

– Le prince de Waldenstein est à Croix-Givre ?

– Il n’y est pas encore, répondit dame Véronique de sa voix nette et mesurée, ses équipages et une partie de sa domesticité l’ont précédé. Lui arrivera à la fin de la semaine.

– On ne sait jamais sur quoi compter avec ce jeune prince, paraît-il, ajouta Mme Pyramon en agitant la louche dans le potage où nageaient d’appétissants petits pois. Il faut toujours qu’on soit prêt à le recevoir, n’importe où... Et gare à qui commet la moindre négligence ! S’il fallait croire ce qu’on chuchote à son sujet... eh bien ! ce ne serait pas drôle d’être à son service !

– Je suppose que vous n’allez pas entrer dans ces commérages, Adèle Pyramon ? dit sèchement dame Véronique. En tout cas, je vous dispense de nous les faire entendre.

L’hôtesse baissa le nez sous le froid regard de désapprobation et s’empressa de servir le potage, puis de disparaître. Dame Véronique jouissait dans tout le pays d’une considération très respectueuse et les brefs jugements qu’elle portait sur les gens et les choses étaient fort rarement discutés.

Aélys demeurait toute pensive. La nouvelle qu’elle venait d’apprendre réveillait un souvenir de sa petite enfance qui, d’ailleurs, en ces huit années, s’était représenté plus d’une fois à son esprit. Un jour, enfant curieuse et téméraire, elle avait quitté secrètement le Vieux-Château pour tâcher d’apercevoir le petit prince depuis quelques jours en résidence au Château-Vert. Et elle l’avait vu... elle avait même manqué d’être sévèrement châtiée pour cette indiscrétion. Mais le prince, à sa place, avait fait fouetter le petit garçon blond qui lui baisait si humblement la main...

Aélys n’avait jamais pu se rappeler cela sans qu’un mouvement d’indignation la secouât. De cet incident, il lui était resté une secrète et violente prévention à l’égard du prince Lothaire de Waldenstein, qu’elle n’avait plus revu depuis lors et qu’elle souhaitait ne jamais revoir. Aussi apprenait-elle avec grand déplaisir sa présence prochaine à Croix-Givre.

« Quel dommage que Véronique m’ait précisément demandée plus tôt cette année ! pensa-t-elle. Je ne vais pas pouvoir aller et venir comme d’habitude dans le parc et dans les jardins. Et puis, de le savoir là me gâtera mon plaisir. En tout cas, il n’y a pas de risque que je cherche à l’apercevoir, cette fois ! »

Dame Véronique et Aélys, ne pouvant remonter si tard au Vieux-Château, passèrent la nuit dans la meilleure chambre de l’auberge. Aélys rêva qu’elle errait dans les jardins de Croix-Givre, poursuivie par le petit prince qui lançait contre elle son léopard. Affolée, elle se réfugiait dans le salon aux tentures de damas vert. Le petit garçon, qui s’appelait Valérien, venait à elle avec un air mauvais, en prononçant des paroles menaçantes. Mais le prince entrait, et Valérien se mettait à ramper devant lui, comme les chiens que le maître vient de châtier.

Aélys s’éveilla sur cette impression. Elle songea avec un profond sentiment de mépris : « J’aurais mieux aimé mourir que d’avoir la bassesse de ce petit garçon ! »

De bonne heure, dame Véronique et sa jeune compagne prirent le chemin du Vieux-Château. La route, qui montait en larges courbes entre les sapins, n’avait jamais cessé d’être bien entretenue aux frais des princes de Waldenstein. Un peu avant d’atteindre le plateau de Croix-Givre, elle bifurquait, l’une des branches conduisait au Château-Vert, l’autre, en fort médiocre état, menant au Vieux-Château.

L’antique logis, privé de réparations, commençait de crouler. Il n’était d’ailleurs qu’un reste du château-fort qui s’était élevé là. Aux alentours demeuraient quelques vestiges de remparts et une tour ruinée, à demi disparue sous l’envahissement de la forêt.

Aélys retrouva sa grande chambre au plafond à poutrelles enfumées, où deux étroites et hautes fenêtres dispensaient le jour avec avarice. Les meubles en poirier noirci ne contribuaient pas peu à lui donner un aspect sévère et triste. Aussi Aélys n’avait-elle jamais aimé à y séjourner. Elle lui préférait la salle dont la porte ouvrait sur le jardin, où Félicie cultivait quelques fleurs parmi beaucoup de légumes.

Ayant rapidement défait son petit bagage et rangé ce qu’il contenait, Aélys descendit pour retrouver dans cette salle dame Véronique. Celle-ci était assise et tenait sur ses genoux une robe de soie verte.

– Il faut essayer ceci, Aélys, dit-elle.

– Cette robe ? Pourquoi ? C’est une robe à maman ?

– Oui... Je vais l’arranger pour vous.

– Pour moi ?

Aélys regardait la vieille femme avec surprise.

– ... Qu’est-ce que je ferai d’une robe de soie ?...

– Vous en aurez peut-être besoin un jour ou l’autre.

– Je ne vois pas comment ! Ce n’est point pour aller à la messe du dimanche, ni pour rendre visite à Mlle Pharamond que je la mettrais ?

– Il peut se présenter d’autres occasions où il vous faudra être vêtue selon votre rang.

Dame Véronique avait en ce moment plus que jamais l’air énigmatique. Aélys la regardait avec un étonnement mêlé de perplexité. Tout à coup, elle fronça un peu les sourcils, comme si une idée subite lui venait, et demanda avec vivacité :

– Auriez-vous la pensée que je pourrais aller au Château-Vert, pendant que le prince sera là ?

– S’il vous demande, vous irez, naturellement.

Aélys eut un ardent mouvement de protestation.

– Ah ! cela, non ! Je suis bien sûre qu’il me déplairait trop !... Et puis, je suis pauvre, je n’aurais que faire dans ce milieu... Non, non, Véronique, je n’irai jamais au Château-Vert tant que le prince y sera, et je ferai tout mon possible pour ne pas le rencontrer !

– Vous irez, s’il le faut, parce que c’est la volonté de votre père, dit solennellement dame Véronique.

– C’est la volonté de mon père ? répéta Aélys d’une voix devenue hésitante.

Dame Véronique se levait, en secouant légèrement la robe de soie verte. Sans plus résister, Aélys subit l’essayage. Elle était trop longue, trop large pour la frêle fillette.

– Heureusement, conclut dame Véronique, car il y avait des parties usées ou fanées qu’il faudrait supprimer. Je ne vous la ferai pas à la mode, parce que c’est une chose que je ne connais point et qui n’a aucune importance, ajouta-t-elle avec une assurance dédaigneuse. Mais vous serez bien tout de même... et puis, vous êtes une Croix-Givre, une cousine du prince. Cela vaut mieux que tous les falbalas.

Aélys passait une main distraite sur la soie épaisse qui bruissait autour d’elle. Cette nuance verte donnait un singulier éclat à la blancheur délicate de son visage menu, à la teinte fauve de ses yeux. Mais elle ne s’en doutait guère, d’abord parce qu’il n’y avait pas ici de miroir, ensuite parce qu’elle ne se souciait en aucune façon de l’effet qu’elle pourrait produire.

– Oui, ce sera bien, dit dame Véronique après un court instant de réflexion.

Quand Aélys se fut rhabillée, elle alla s’asseoir dans le jardin en attendant le déjeuner. Les deux chiens, heureux de revoir leur jeune maîtresse, s’étaient couchés à ses pieds ; un jeune chat avait sauté sur ses genoux et elle le caressait machinalement. Sa pensée revenait aux paroles singulières de dame Véronique et à cette évocation de la volonté paternelle.

C’était pour obéir à cette volonté d’outre-tombe qu’elle avait été conduite, dès ses six ans sonnés, à la Combe-des-Bois, qu’elle avait été appelée plus tôt cette année au Vieux-Château... qu’elle se voyait menacée de rapports avec le prince de Waldenstein. Ceci lui demeurait incompréhensible. Mais du moment où elle avait entendu cette parole : « C’est la volonté de votre père », elle n’avait plus l’idée de se révolter contre une désagréable perspective.

Car dame Véronique lui avait inspiré un culte pour ce père à peine connu d’elle, puisqu’elle avait quatre ans au moment de sa mort. Ferry de Croix-Givre réalisait, aux yeux d’Aélys, le type du parfait chevalier. Dans son ombre s’estompait la blonde et gracieuse figure d’Adélaïde, cette mère qu’Aélys n’avait presque pas connue non plus et dont dame Véronique parlait peu, comme si elle n’eût été qu’une personne de petite importance.

« Enfin, il ne me reste qu’à espérer que le prince n’aura aucune idée d’appeler au château sa cousine pauvre et ignorée ! songea-t-elle. Au reste, c’est bien certainement ce qu’il fera, car il n’a pas dû garder un bon souvenir de la petite fille qui osa l’accuser de méchanceté, lui qu’on traitait comme une idole et qui n’avait qu’un geste à faire pour que tout le monde obéît. Du moins, c’est ce que j’ai entendu dire à Mme Schulz ; – et il avait en effet bien l’air de cela ! »

Mme Schulz était la femme du régisseur de Croix-Givre. Fille de petits commerçants de Pontarlier, elle avait épousé cet Oscar Schulz, d’origine autrichienne comme l’étaient aussi le garde général et les forestiers des domaines princiers de la Comté, qui descendaient de gens que le prince Otto avait fait venir de ses terres de Waldenstein. La plupart se mariaient entre eux ; mais il y avait eu cependant quelques unions avec des Comtois, à la désapprobation générale des habitants de Cornillan, qui voyaient les étrangers d’un œil sans bienveillance.

Aélys, en allant faire une promenade dans la forêt cet après-midi-là, rencontra précisément Mme Schulz. Bonne personne, très charitable, elle revenait de voir le fils d’un des gardes forestiers, un jeune homme de seize ans, infirme depuis huit ans à la suite d’un accident.

– J’ai profité pour y aller du temps qui nous reste avant l’arrivée de Son Altesse, expliqua-t-elle. Car, après ça, quel tintouin nous allons avoir ! Déjà c’est commencé depuis qu’une partie de la domesticité est arrivée. Encore faut-il reconnaître que ce monde-là a l’air tout à fait discipliné, comme des gens habitués à marcher au doigt et à l’œil, sans se permettre la moindre incartade. Eh ! c’est qu’il paraît que le prince n’est pas doux, s’il faut en croire le peu qu’on ose chuchoter ! Pourvu que Schulz n’ait pas d’ennuis pendant son séjour ici !

– Espérons que ce séjour ne sera pas long ! dit Aélys du fond du cœur. Je suis très ennuyée à l’idée que je ne pourrai pas me promener librement dans Croix-Givre, comme j’en avais coutume.

– Ah ! c’est vrai, demoiselle, vous allez être gênée !... D’autant plus qu’il y a une telle étiquette autour du prince ! Déjà, autrefois, quand il n’était encore qu’un enfant, c’était tout un aria ! Il ne fallait pas qu’il rencontre quelqu’un d’étranger au château quand il se promenait dans les jardins ou dans le parc. Et maintenant qu’il est un jeune homme de vingt ans, qu’est-ce que ça doit être !

Elle soupira en murmurant :

– Oui, j’ai peur que nous ayons des ennuis !

– Vient-il seul ? demanda Aélys.

– Seul ? Pensez-vous, demoiselle ! Il y a toujours un tas de gens après lui, pour le flatter, pour tâcher d’attraper quelque chose de ses faveurs. Il arrive de Paris avec sa tante, la princesse Jutta, sœur du défunt prince Magnus – une femme orgueilleuse comme pas une – puis un comte Brorzen qui est, paraît-il, allié aux Waldenstein par sa défunte femme, la fille de celui-ci, une comtesse Sidonie Brorzen, qui était déjà à douze ans toute remplie de morgue... et je ne sais qui encore : l’aide de camp du prince, la dame d’honneur de la princesse... enfin, tout un train dont vous n’avez pas idée, demoiselle ! Ah ! Son Altesse aurait bien dû oublier encore Croix-Givre, comme il le faisait depuis huit ans !

Sur ces mots, Mme Schulz prit congé d’Aélys. La fillette, en la quittant, se dirigea vers la demeure du garde forestier Mathias Heller. À chacun de ses séjours ici, elle ne manquait jamais d’aller visiter le jeune infirme, dont la patience et la douceur attiraient toutes les sympathies. Les parents étaient de fort braves gens, très reconnaissants de l’intérêt que leur témoignait « la petite demoiselle du Vieux-Château ».

Johann Heller se trouvait seul, quand Aélys arriva à la petite maison forestière. Mais presque aussitôt survint sa mère, une grande femme blonde dont le visage portait les marques du chagrin causé par l’infirmité de son fils.

– Non, il ne va pas mieux ! dit-elle avec un soupir, répondant ainsi à une question d’Aélys. Je pense que les médecins de par ici n’v connaissent pas grand-chose. Si nous étions riches, je le mènerais à un grand médecin de Paris ou de Vienne.

– Il ne pourrait probablement pas davantage, ma pauvre maman ! dit Johann avec un sourire mélancolique.

Il était couché sur son petit lit étroit, que la mère avait tiré devant la fenêtre ouverte sur le jardin où elle cultivait quelques légumes. Dans le pâle visage émacié, les yeux bleus avaient une douceur angélique. Pensivement, l’adolescent répéta :

– Il ne pourrait pas...

– Qui sait ? dit Aélys. Ah ! si j’avais un peu de fortune, j’aurais été si heureuse de vous aider !

– C’est que vous êtes tellement bonne, mademoiselle ! dit Rosa Heller avec émotion. Bien sûr que, si vous étiez riche, l’argent ne serait pas perdu pour les pauvres gens, avec vous ! Hélas ! il est à ceux qui nous méprisent comme la poussière du chemin !

Un pli d’amertume soulevait sa lèvre. Johann étendit sa main amaigrie et la posa sur celle de sa mère.

– Bienheureux les pauvres... Nous aurons grande joie et grand bonheur dans le ciel, maman.

– Ah ! toi, tu es un petit saint, mon Johann ! Mais il y a des moments où j’en ai bien lourd sur le cœur...

Elle s’interrompit, soupira de nouveau.

– Ah ! mademoiselle Aélys, vous allez dire que je ne suis pas bien courageuse ! Pourtant, c’est moi qui calme Mathias quand le chagrin le prend et lui fait dire des choses... des choses...

Elle eut un petit frisson, un coup d’œil craintif vers le dehors.

– Votre mari ne se ressent plus de ses rhumatismes ? demanda Aélys en dominant l’émotion qui la saisissait devant cette peine qu’elle ne pouvait soulager.

– Non, heureusement ! Car il y a du travail en ce moment ! Le forestier chef est comme un enragé après tous les gardes, à cause de la prochaine arrivée du prince.

Encore un petit frisson et une contraction du visage fané. Dans les yeux de Johann passait une lueur de souffrance ou d’angoisse.

– Oui, notre forêt ne va plus être si tranquille, pendant ce séjour ! dit Aélys avec une moue de contrariété. J’ai appris cette désagréable nouvelle hier soir, au « Sapin d’argent », en entendant passer un des équipages du prince. Il ne nous reste qu’à espérer que celui-ci se lasse vite de Croix-Givre.

Elle se leva sur ces mots et prit congé de l’infirme et de sa mère. En revenant vers le Vieux-Château, elle pensait avec compassion à ces pauvres gens si durement frappés. L’accident avait eu lieu deux jours après son premier départ pour la Combe-des-Bois, huit ans auparavant. L’enfant, lui avait-on dit, avait roulé dans un des ravins de la forêt. Elle n’avait jamais eu de renseignements sur la manière dont le fait s’était produit, car les Heller détournaient l’entretien quand elle abordait ce sujet, qui leur était probablement trop pénible, et Mme Schulz, Mlle Pharamond, la vieille ami de dame Véronique, ainsi que dame Véronique elle-même avaient toujours répondu invariablement à ses questions :

– Il n’y a rien à dire de plus. C’est un accident comme tant d’autres.

Aélys n’avait pas alors cherché au-delà. Mais, aujourd’hui, elle avait eu l’impression vague que, précisément, « ce n’était pas un accident comme les autres ».

En entrant dans la salle du Vieux-Château, Aélys trouva dame Véronique en train de travailler à la robe verte. Elle dit, en s’asseyant près d’elle :

– Je viens d’aller voir les Heller. L’état du pauvre Johann ne s’améliore toujours pas.

– Non, pas du tout. Il est certainement infirme pour la vie.

– Quelle triste chose ! Il est si bon, si résigné !... Oh ! ce dut être affreux quand on le rapporta ainsi chez ses parents qui l’avaient vu partir plein de vie, gai comme il l’était toujours alors ! Pauvre petit, comment a-t-il donc fait pour tomber dans ce ravin, lui qui était agile comme un jeune chat ?

– On ne sait jamais quelles idées périlleuses ont les enfants... Prenez cette manche, Aélys, et décousez-la soigneusement. Veillez à ne pas couper la dentelle, qui est fort belle. Je ne vous la mettrai point, car ce n’est pas une parure pour une petite fille. Plus tard, nous verrons... quand vous serez une jeune personne qu’il faudra marier.

– Me marier, moi ?

Aélys riait, en secouant sa tête délivrée du petit bonnet d’uniforme.

– ... Oh ! je suis trop pauvre ! Personne ne voudra de moi !

– Mlle Adélaïde de Fragols n’avait guère plus d’argent que vous et pourtant M. de Croix-Givre l’a choisie.

Une intonation de rancune passait dans la voix brève de dame Véronique.

– Maman était très jolie. Je ne crois pas que je sois jolie comme elle, dit sincèrement Aélys.

– On n’épouse pas toujours une femme seulement pour sa beauté. Par votre éducation, vous aurez d’autres qualités sérieuses qui vaudront bien mieux encore. Au reste, on ne change pas son sort... Ce qui est écrit est écrit.

Aélys regarda avec surprise celle qui venait de prononcer pour la première fois ces paroles fatalistes. Mais dame Véronique ne parut pas s’en apercevoir et continua de manier l’étoffe verte, qui faisait entendre un crissement léger.
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   21

similaire:

Première partie iconSodome et Gomorrhe Première partie Première apparition des hommes-femmes,...

Première partie iconPremière partie

Première partie iconPremière partie

Première partie iconPremière partie

Première partie iconPremière partie I le «Franklin»

Première partie iconPremière partie : Principes

Première partie iconRésumé Première partie

Première partie iconPremière partie Combray

Première partie iconAvertissement concernant la première partie

Première partie iconPremière partie En ballon dirigeable I








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com