Première partie








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V


Comme Aélys était jeune et bien portante, en outre brisée de fatigue physique, le sommeil la prit ce soir-là, en dépit de son tourment moral, et elle ne se réveilla qu’au matin, presque reposée, un peu faible encore, mais prête à affronter les nouvelles fatigues et les émotions que pouvait lui réserver cette journée.

Fincken l’informa que le prince avait fait prendre de ses nouvelles hier soir et ce matin ; de même, la princesse Jutta. Puis elle demanda que Son Altesse voulût bien, quand elle se lèverait, passer la robe qu’elle devrait revêtir cet après-midi pour la présentation au prince régnant, afin que l’on pût s’assurer qu’il n’y avait aucune rectification à y apporter.

Cette robe, chef-d’œuvre d’une maison parisienne, était en satin bleu pâle ornée de broderies en perles fines et de point d’Alençon. Mais quand Aélys l’eut revêtue, elle jeta une exclamation en apercevant le décolleté qui découvrait complètement ses épaules.

– Cela ne peut rester ainsi ! Ce corsage est tout à fait manqué !

– Manqué ? Mais il est parfait, Altesse ! Qu’est-ce que Votre Altesse lui trouve donc ?

– Comment, ce que j’y trouve ? Pensez-vous donc que je porterai un pareil décolleté ? s’écria la jeune femme avec une sorte d’indignation.

Mme de Sucy, qui venait d’entrer, enveloppa d’un coup d’œil oblique et malveillant la belle princesse debout devant l’immense psyché. D’admirables épaules d’une blancheur frémissante, satinée, continuaient harmonieusement la ligne souple, infiniment élégante, du cou fin qui avait de si gracieuses inflexions.

– Il le faudra cependant, madame, dit avec douceur la dame d’honneur. Ce décolleté est d’étiquette et toutes les femmes admises à la cour sont tenues de l’adopter, dans les cérémonies officielles, quel que soit leur âge. Seule, la comtesse Sareczy, par grande faveur, à cause de sa santé délicate, je suppose, a obtenu de Son Altesse d’en être dispensée.

– Eh bien ! il y aura maintenant la comtesse Sareczy et moi. Fincken, il faudra modifier ceci...

– Modifier ! Ciel, que demande Votre Altesse ! s’écria la femme de chambre avec un geste de stupéfaction qu’imitèrent les deux autres caméristes présentes.

Mme de Sucy regardait Aélys comme elle eût pu le faire de l’animal le plus curieux de la création.

– Vous ne parlez pas sérieusement, Altesse ?

– Tout à fait sérieusement. Jamais je ne paraîtrai en public habillée de cette façon.

– Mais il le faudra pourtant bien ! Le prince ne permettra jamais...

– Je m’en expliquerai avec lui. Faites le nécessaire pour cet après-midi, Fincken, je vous prie.

Le ton péremptoire de la jeune femme arrêta toute autre résistance chez Mme de Sucy. Au reste, la dame d’honneur devait être satisfaite de cet incident, à en juger par le petit éclair joyeux qui traversait son regard. Elle y voyait le prélude d’une explication orageuse entre les deux époux et d’un acte d’autorité du prince Lothaire qui ne tolérerait pas chez sa femme ce manquement aux coutumes de la cour, qu’il n’eût pas supporté chez une de ses sujettes.

– La petite princesse entre tout à fait dans notre jeu sans le savoir, disait-elle un peu plus tard au comte Brorzen qu’elle rencontrait dans une galerie du palais où il lui avait donné rendez-vous pour recevoir son rapport. Le prince Lothaire, si orgueilleux, si terriblement volontaire, habitué à dominer les femmes en véritable despote, ne supportera jamais les façons indépendantes de celle-ci, quels que soient sa beauté, son charme, réellement faits pour rendre un homme à peu près fou. Lui, heureusement, a la tête solide et tant, tant d’orgueil ! Mais elle-même ne se laissera-t-elle pas prendre complètement par l’amour ? Le contraire serait si extraordinaire, si invraisemblable ! Aussi faut-il veiller, profiter de toutes les occasions de discorde, exciter la fierté de cette jeune femme qui en paraît bien pourvue, utiliser les blessures que recevra sa sensibilité, près d’un homme comme le prince...

– Et celles que ne manquera pas de recevoir son amour-propre, ajouta le comte Brorzen avec un ricanement sardonique. Le prince Lothaire, qui se plaît à humilier tout son entourage, et sa tante elle-même, éprouvera grande satisfaction, n’en doutons pas, à briser cette fierté, à voir cette orgueilleuse jeune femme asservie, esclave, comme les autres. Oui, laissons faire les événements, madame. Il sera toujours temps d’intervenir.

... Aélys déjeuna en tête à tête avec son mari, dans une charmante petite salle à manger aux murs couverts de faïences persanes, qui faisait partie de son appartement. Aucune trace d’irritation ne paraissait chez Lothaire. Il s’était informé des nouvelles de la jeune femme, avait exprimé son regret qu’elle n’eût pu assister au dîner de la veille, le tout avec une courtoisie froide qu’il conservait durant le repas. Aélys, dominant du mieux possible une pénible gêne, s’efforçait de garder toute sa présence d’esprit. Le prince parlait de ses voyages et tel était l’attrait de sa conversation qu’elle aurait quelque peu oublié son embarras, en l’écoutant, s’il n’y avait pas eu en elle cet étrange sentiment déjà éprouvé autrefois, conservé pendant ces années où elle n’avait pas revu son fiancé, et qui 1’étreignait maintenant avec plus de force : la peur de Lothaire, non de ce Lothaire emporté, orgueilleusement dur, qu’elle connaissait bien pourtant, mais de l’autre, qui avait de si terrifiants regards veloutés, des sourires à peine esquissés, troublants, énigmatiques, des inflexions de voix qu’une sirène lui eût enviées. Oui, celui-là était vraiment pire, bien pire encore qu’autrefois !

Silencieusement, sur le pavé de marbre, les serviteurs glissaient autour de la table décorée avec une sobre richesse. Un fort imposant personnage, qu’Aélys sut par la suite être le premier maître d’hôtel, les dirigeait en quelques gestes rapides et précis. De chaque côté du prince était assis un de ses chiens favoris. Ces deux bêtes énormes, souples et sauvages, avaient été ramenées du Turkestan. Aélys savait par Mme de Sucy que Tamerlan, le léopard, n’existait plus. Il avait pris une humeur cruelle et plusieurs personnes avaient été dangereusement blessées par lui. Mais le prince Lothaire ne paraissait pas s’en soucier et continuait d’en faire son compagnon préféré. Puis, un jour, un domestique, sonné par lui, avait reçu l’ordre d’emporter le fauve qui gisait sur le tapis de son cabinet, le cœur percé d’un long stylet italien. Tamerlan avait-il osé s’attaquer à son maître ? Nul ne le sut, Lothaire ayant seulement répondu à sa tante qui s’étonnait de ne plus le voir :

– Il ne me plaisait plus et je l’ai tué.

À vrai dire, ses remplaçants n’avaient pas une mine plus rassurante et Aélys pensait, en regardant ces mufles impressionnants, que le prince possédait là de redoutables gardes du corps.

Après le déjeuner, la jeune femme suivit Lothaire dans le jardin d’hiver. Des colonnes légères, en marbre rose, soutenaient la voûte ornée de peintures délicates. Les vitrages disparaissaient en partie sous les plantes grimpantes et des lianes aux fleurs éclatantes s’enroulaient, se tendaient partout, s’enlaçaient aux colonnes, traînaient jusqu’à terre. Les plantes les plus rares, les arbustes précieux se mêlaient aux rosiers magnifiques célèbres dans tout l’empire, disait Lothaire en faisant à sa femme les honneurs de ces merveilles. Toute cette flore était aménagée de façon à former de ravissantes retraites, des sortes de petits boudoirs aux parois fleuries qui, chacun, avait une ornementation différente. Dans l’un se dressait une psyché de marbre blanc, dans l’autre, un bassin recevait la gerbe d’eau légère échappée d’un vase que tenait une naïade ; un troisième, formant rotonde, était entouré de bancs de marbre sur lesquels se trouvaient d’admirables tapis d’Orient, des coussins brodés de soie et d’or d’une somptueuse richesse, des peaux de tigres et de panthères. Un petit bassin ovale en occupait le centre. Au milieu de ce bassin, une grande urne de marbre laissait échapper des traînes de rosiers chargées d’énormes fleurs rouges, dont l’extrémité baignait dans l’eau vive qui venait d’une source toute proche.

Ce fut là que s’arrêtèrent Lothaire et Aélys, après la visite de ce féerique jardin qui émerveillait la jeune femme. Le café se trouvait préparé sur une table. Lothaire demanda :

– Veux-tu nous le servir, Aélys ?

Il s’assit sur un des bancs et suivit du regard les mouvements souples et gracieux de la jeune femme. Vêtue d’une ample robe de voile blanc, Aélys avait un air délicieusement jeune, avec les boucles qui retombaient sur son cou, glissaient de chaque côté de son visage dès qu’elle penchait un peu la tête. Ses mains tremblaient légèrement. Elle avait conscience de l’attention dont elle était l’objet et puis il suffisait qu’« il » fût là pour qu’elle éprouvât cette émotion pénible qui lui aurait enlevé toute sa présence d’esprit si elle ne l’eût énergiquement dominée.

Lothaire semblait fort à l’aise – absolument comme si la scène de la veille n’avait pas existé. Quand sa femme fut assise près de lui, il l’informa qu’elle devrait commencer, dès le surlendemain, de prendre des leçons d’équitation que lui donnerait le premier écuyer de la cour, M. de Fargenau.

– Je veux que tu puisses suivre à cheval les chasses à courre, très fréquentes ici pendant l’automne. Du reste, j’ai idée que l’équitation sera tout à fait dans tes goûts.

– Je le crois aussi. Il faut espérer que je ne serai pas trop maladroite.

– Oh ! maladroite... toi ! murmura Lothaire avec un demi-sourire, un regard glissé vers la jeune créature toute de souplesse et d’agilité charmante qui s’appuyait avec tant de grâce naturelle aux coussins de brocart.

Une gerbe d’eau jaillissant à quelques pas de la rotonde faisait entendre un bruit léger. Des senteurs capiteuses s’exhalaient des mille fleurs épanouies dans ce jardin enchanté. Lothaire, en remuant la petite cuiller d’or ciselé dans la tasse de vieux Chine, interrogeait maintenant Aélys sur ses études de musique et de chant. Un des chiens s’était couché à ses pieds et appuyait sur sa botte sa tête puissante ; l’autre, assis à quelques pas de là, levait sur lui des yeux étranges, d’un jaune d’ambre, qui recélaient à la fois de la crainte et une sorte de sauvage tendresse. Aélys, en le regardant, se souvenait d’une parole dite autrefois par le jeune valet Julius : « Tous les animaux craignent Son Altesse comme le feu. » Mais ils ne le craignaient pas seulement, ils l’aimaient, ils lui étaient attachés. En était-il de même des gens dont il se faisait si terriblement redouter ?

– Il faudra que tu me chantes quelque chose, demain, pour que je puisse juger de ce qu’est devenue ta voix. Je te ferai donner des leçons par Marie Herz, la cantatrice de la cour. Elle doit chanter cet après-midi ; tu auras plaisir à l’entendre, car elle a un timbre fort agréable et beaucoup d’expression.

Aélys murmura quelques mots, elle ne savait trop quoi. Ces parfums de fleurs étaient trop forts, lui donnaient une sorte de vertige. En même temps, elle songeait avec angoisse : « Ne va-t-il pas bientôt me laisser seule ? Je voudrais tant... tant ne plus l’entendre, ne plus le voir ! »

Mais Lothaire ne paraissait pas pressé de s’éloigner. Il parlait de la musique allemande, des concerts qui se donnaient à Vienne. Un rayon de soleil, en traversant une vitre voisine, frôlait les boucles épaisses et satinées de sa chevelure sombre, éclairait ce visage dont les lignes si pures avaient pris en ces quelques années une virilité qui le rendait d’une beauté plus achevée. Par moments, le prince avait ce regard mi-clos que détestait autrefois la petite Aélys, qu’elle détestait plus encore aujourd’hui, surtout quand elle le sentait fixé sur elle.

Et, tout à coup, il s’interrompit. Aélys, devenue très pâle, penchait la tête comme si elle allait s’évanouir.

– Qu’as-tu ? Te sens-tu souffrante ?

Une main se posait sur le bras de la jeune femme, un visage attentif se penchait vers elle.

– Ces fleurs sentent si fort ! C’est cela, je pense...

– Tu t’y habitueras. Il le faudra, car j’ai le goût des fleurs très odorantes.

Ces mots eurent le pouvoir de dissiper pour un court instant le malaise d’Aélys par le sursaut de révolte qu’ils suscitèrent en elle. D’un mouvement vif, la jeune princesse retira le bras fin, d’une souple et palpitante blancheur, qu’entourait une main douce, un peu frémissante.

– Serai-je donc obligée d’adopter tous vos goûts, même s’ils sont contraires à ma santé ?

Lothaire eut un petit rire bas et moqueur.

– Je ne m’occupe jamais de la santé de ceux qui m’entourent, sache-le, belle princesse ! Ma tante, la comtesse Brorzen, d’autres encore se sont trouvées mal plus d’une fois sous l’effet de ces parfums. Puis elles s’y sont accoutumées. Tu feras comme elles.

Aélys ferma les yeux avec un petit frisson de détresse. Jamais... non, jamais elle ne pourrait supporter qu’il la regardât ainsi !

Puis sa tête s’inclina tout à fait. Cette fois, elle était bien évanouie.

Lothaire l’enleva entre ses bras et la porta dans le salon vert. Là, il l’étendit sur une chaise longue et ouvrit toutes grandes les portes vitrées. Puis il demeura un moment debout près d’elle, la couvrant d’un regard où la passion se mêlait de défi orgueilleux.

– Ah ! oui, tu es une merveille ! murmura-t-il. Mais je veux abaisser ta fierté trop grande, je te veux amoureuse, te rendant à merci du maître qui ne fera pas trop de difficultés pour te pardonner, ma belle révoltée !

Il se détourna pour aller agiter un cordon de sonnette et ordonna à la femme de chambre qui se présenta :

– Occupez-vous de la princesse qui se trouve un peu souffrante.

Puis il quitta le salon.

Fincken s’approcha de la chaise longue. Sa figure maigre, creusée, comme altérée par quelque souffrance physique ou morale, témoignait d’une sorte de commisération.

– Pauvre jeune femme ! dit-elle à mi-voix.

Aélys rouvrait les yeux. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle et eut un soupir de soulagement. « Il » n’était plus là, enfin !

– Votre Altesse se sent-elle mieux ? demanda la femme de chambre.

– Oui. Ce n’est rien.. J’ai été incommodée par ces parfums de fleurs.

– Ils sont, en effet, très pénibles à supporter jusqu’à ce qu’on en ait pris l’habitude.

– Je ne comprends pas que l’on puisse vivre dans cette atmosphère saturée ! Il suffirait d’ouvrir une des portes du jardin d’hiver pour qu’elle devienne tolérable. Mais tout est fermé par ce temps si beau...

– Son Altesse le prince Lothaire ne trouve jamais que ces parfums soient assez forts et il est interdit d’ouvrir une seule porte donnant au dehors.

Les beaux sourcils bruns, si bien dessinés au-dessus des yeux d’Aélys, se rapprochèrent légèrement. La jeune femme, en se soulevant sur la chaise longue, étendit le bras vers les vases remplis de fleurs.

– Il faudra en tout cas enlever une grande partie de celles-ci et tenir cette pièce constamment aérée.

– Enlever ces fleurs ?... C’est impossible, Altesse ! Le prince les a fait mettre en donnant ordre qu’elles soient renouvelées de manière semblable et je n’oserais jamais... personne n’oserait modifier quoi que ce soit aux dispositions prises par Son Altesse.

– C’est bien, je le ferai moi-même ; de cette façon, nul n’encourra de blâme.

Fincken enveloppa d’un regard où la pitié se mêlait d’admiration la jeune femme qui parlait ainsi avec une calme fierté.

– Que Votre Altesse me pardonne si je ne puis lui obéir. Je le voudrais bien, mais je risquerais trop.

– Je ne vous en veux pas, Fincken, et je me reprocherais de vous attirer quelque désagrément. Il n’est pas l’heure encore de m’habiller pour la réception à la cour ?

– Non, Votre Altesse a encore le temps de se reposer. Mme de Sucy viendra d’ailleurs la prévenir.
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