Première partie








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III


« Si je profitais de ce que le prince n’est pas encore là pour aller faire un petit tour dans les jardins ? » songea Aélys dans la matinée du lendemain.

Dame Véronique n’opposa pas d’objection à ce projet qu’elle lui communiqua pendant le déjeuner. Elle dit seulement :

– Aidez-moi à finir les coutures de cette robe ; après, vous pourrez sortir jusqu’au souper, si le cœur vous en dit.

Sa tâche terminée, Aélys alla se coiffer d’un vieux chapeau de paille et gagna le parc d’un pas alerte. Elle avait conservé son allure bondissante, sa grâce ailée de petit elfe. Comme autrefois, elle semblait à peine poser sur le sol ses petits pieds chaussés de toile grise ; comme autrefois aussi, elle était vêtue d’une robe de percale blanche à fleurettes vertes, que serrait à la taille une ceinture verte fanée. Le vert avait été la nuance de prédilection d’Adélaïde de Croix-Givre, dont dame Véronique utilisait la garde-robe pour confectionner le peu de toilettes qu’avaient nécessitées jusqu’ici les courts séjour d’Aélys au Vieux-Château.

Quand elle quitta le parc, les jardins offrirent à sa vue leurs broderies de fleurs écarlates. Dans le bassin, l’eau jaillie de la bouche des tritons retombait avec des étincellements irisés. Sans doute, pensa Aélys, le jardinier avait-il voulu voir si tout fonctionnait bien en vue de l’arrivée du maître, car, depuis huit ans, les dieux marins n’avaient plus eu l’occasion de lancer les belles gerbes liquides, le prince de Waldenstein n’étant plus revenu en son domaine de Croix-Givre.

« Une belle idée qu’il a là ! » pensa Aélys avec impatience.

À ce moment, elle leva machinalement les yeux et aperçut une bannière bleue et jaune qui flottait au-dessus du château.

« Tiens, cette bannière ? À quel propos la met-on là ? Sans doute en signe de réjouissance, parce que le prince va arriver. »

La façade du château s’étendait devant elle, une de ses ailes baignée de soleil, l’autre gagnée par l’ombre. Les marbres verts semblaient imprégnés de cette lumière chaude, claire, qui est celle de la montagne aux beaux jours d’été. Aélys s’arrêta pour admirer les nobles proportions de l’ensemble, l’harmonie de ces tonalités vertes qui continuaient celles de la forêt, cadre superbe et sévère de cette demeure vraiment princière. Reliant les deux ailes, un péristyle s’étendait, avec ses colonnes de marbre, entre lesquelles apparaissait un lointain horizon, vert encore, car il était constitué par les escarpements couverts de forêts qui se dressaient au-delà de la vallée.

« J’ai bien envie d’aller revoir la vue de ce côté ! songea Aélys. Et je peux bien passer par là puisque Mme Schulz a dit qu’il n’y avait encore que des domestiques. »

Par-là, c’était le péristyle, la belle galerie ouverte aux colonnes de marbre rose et au pavé de marbre noir et blanc sur lequel la petite Aélys s’amusait autrefois à glisser.

La fillette se dirigea vers le parterre tracé entre les ailes. Elle passa près du dragon de marbre, qui était une fontaine jaillissante, et jeta un coup d’œil sans bienveillance vers certaine porte de glaces qui lui rappelait un souvenir détestable. Cette porte était ouverte toute grande sur le salon dont Aélys entrevit les tentures vertes, les glaces et quelques-uns des meubles précieux.

Elle monta les degrés de la terrasse, traversa le péristyle en quelques bonds légers et se trouva sur le grand terre-plein formant terrasse qui précédait la façade d’entrée du Château-Vert.

De chaque côté de cette façade, deux longues ailes, comme sur les jardins. À gauche, une allée de hêtres conduisant aux communs ; à droite, une seconde allée rejoignant la route. En face, terminant la terrasse, une haute balustrade de pierre grise à laquelle alla s’accouder Aélys.

Au-dessous d’elle, sapins et mélèzes se pressaient au flanc de la roche qui dominait Cornillan. Le bourg, tapi à ses pieds, demeurait invisible. On ne voyait qu’une partie de l’étroite vallée : quelques prairies, deux logis isolés, la rivière brillant entre des peupliers. Au-delà, c’était la ligne onduleuse des hauteurs arrondies où les sapins encadraient des prairies dont quelques-unes entraient dans l’ombre, tandis que d’autres demeuraient encore ensoleillées. Plus haut encore, le bleu pâle du ciel répandait comme une sérénité sur ce noble et puissant décor de la nature.

Aélys avait l’âme trop vibrante pour ne pas ressentir profondément de tels spectacles. Cette année surtout, il lui semblait que jamais la montagne n’avait été plus belle. D’un geste machinal, tout en contemplant la vue qui s’étendait sous ses yeux, elle avait enlevé le chapeau qu’elle trouvait gênant, puis, sentant glisser le ruban qui retenait ses cheveux en une masse bien serrée, elle l’avait dénoué tout à fait. Les boucles aux reflets de soie et de flamme se répandaient en liberté sur les épaules frêles, qu’elles couvraient complètement. Aélys, les coudes à la balustrade, semblait absorber, par ses grands yeux largement ouverts, la lumière, la beauté, la vie silencieuse du ciel, de l’horizon, des forêts sombres où demeure toujours un peu de mystère, pour l’imagination humaine.

Un léger bruit de pas n’attira point d’abord son attention.

Mais, entendant qu’on approchait, elle se redressa, se détourna... et retint à grand-peine une exclamation.

Un étranger venait vers elle – un jeune homme très svelte dont la taille dépassait quelque peu la moyenne. Cependant, Aélys n’eut pas un instant d’hésitation. Ce visage d’une si rare pureté de lignes et d’une blancheur mate, sur laquelle ressortaient la pourpre des lèvres et la ligne fine des sourcils bruns... ces yeux dont le noir velouté brillait à l’ombre des cils épais et courts, d’un brun soyeux et doré, ces cheveux bruns qui formaient des boucles satinées, serrées comme une toison d’astrakan... oui, Aélys reconnaissait tout cela, à huit ans de distance. Elle avait devant elle le prince Lothaire de Waldenstein.

Le sang monta à ses joues et elle pensa, un peu affolée :

« Il était donc arrivé ? Quelle malheureuse idée j’ai eue là ! »

Le prince s’avançait d’une allure souple, légèrement nonchalante. Il attachait sur Aélys un regard d’amusement quelque peu moqueur qui rendit à la fillette une partie de sa présence d’esprit.

– Vous êtes Aélys de Croix-Givre, dit-il.

Sa voix, devenue plus mâle, avait toujours le même timbre musical et prenant et les mêmes intonations impératives.

– Je vous demande pardon... Je croyais que... que Votre Altesse n’arrivait qu’à la fin de cette semaine, dit Aélys en balbutiant un peu, mais sans baisser les yeux qui regardaient Lothaire avec franchise et simplicité.

– Et vous vouliez en profiter pour revoir cette très belle vue ? Mais je vous donne toute permission de revenir quand vous en aurez le désir. La fille de Ferry de Croix-Givre ne peut être une étrangère chez moi.

– Je vous remercie... murmura Aélys.

Mais elle pensait : « Non, bien sûr, je ne reviendrai pas tant qu’il sera là ! »

Pourquoi donc ces yeux noirs, dont Aélys ne pouvait faire autrement que de remarquer la rare beauté, semblaient-ils la considérer avec tant d’attention ? Elle en était gênée, un peu impatientée... mais elle ne voulait pas baisser les siens, car il y avait dans l’attitude, dans l’air de ce jeune prince, une condescendance hautaine qui réveillait en elle tous les instincts de fierté.

– Venez, je vais vous présenter à ma tante, la princesse Jutta, dit Lothaire d’un ton décisif.

Du moins, il devait l’être pour tout autre que pour l’ignorante Aélys du Vieux-Château. Mais, avec une audace ingénue, celle-ci répliqua, en jetant un coup d’œil sur sa robe et sur le vieux chapeau de paille jaunie :

– Non, pas aujourd’hui... Il faudra que je m’habille un peu mieux.

Un rapide froncement des sourcils bruns, puis un sourire d’ironie amusée. Le prince Lothaire voulait bien pardonner à cette petite fille naïve qui osait opposer un refus à l’une de ses volontés.

C’était, évidemment, une chose nouvelle pour lui et qui avait le privilège de l’égayer.

Votre toilette n’a aucune importance. Vous n’en n’êtes pas moins une Croix-Givre et ma cousine. Cela suffit.

En vérité, dame Véronique avait parlé ainsi, hier, presque dans les mêmes termes !

Aélys suivit le prince qui, sans plus de paroles, se dirigeait vers le péristyle. Elle songeait :

« Ce n’aurait peut-être pas été poli de refuser davantage... Mais qu’est-ce que je vais faire avec ces grands personnages ? Et puis, il a vraiment trop l’air de croire que je vais lui obéir ! »

Elle jeta un coup d’œil perplexe vers Lothaire. Quel plaisir pouvait-il trouver, cet élégant jeune homme, à mener en sa compagnie une petite cousine de campagne assez pauvrement vêtue ?

Quant à elle, peu lui importait, après tout ! Si la princesse n’était pas satisfaite de sa tenue, elle s’en prendrait à son neveu... Car Aélys, si elle était fière, ignorait complètement la vanité comme la coquetterie.

En traversant le péristyle, Lothaire dit à sa jeune compagne :

– Vous avez donc quitté l’abbaye de la Combe-des-Bois ?

– Pour un mois seulement, prince.

– Et vous habitez le Vieux-Château avec cette femme que l’on appelle, je crois, dame Véronique ? Je suis allé voir votre logis, il y a huit ans. Mais vous veniez de partir pour l’abbaye.

– Ah ! j’ignorais... dit Aélys.

Elle pensait en même temps :

« Heureusement, je n’étais pas là ! Mais dame Véronique ne m’a jamais parlé de cette visite. Il est vrai qu’elle est si secrète, même pour les choses de peu d’importance ! »

– C’est une singulière personne que cette Véronique... et elle m’a fort déplu, dit le prince.

Une subite dureté changeait son accent.

« Je le suppose bien ! songea Aélys. Car elle n’a pas dû vous faire des salamalecs ni des génuflexions ! »

– Ai-je tort de m’imaginer que votre existence, près d’elle, n’est pas très douce ?

Le regard de Lothaire s’abaissait vers la petite créature légère et fine qui semblait effleurer de ses pieds menus les dalles de marbre de la terrasse.

Aélys réfléchit un moment, avant de répondre avec sincérité :

– Elle ne m’a jamais rendue malheureuse et je la sens très dévouée. Mais jamais non plus elle ne m’a donné de témoignages d’affection.

Par la terrasse, le prince conduisait Aélys vers une des portes de glaces ouverte qui était celle du salon vert. Au seuil de la pièce apparut une jeune fille blonde, mince et de belle taille, vêtue de linon bleu pâle. Elle jeta un coup d’œil stupéfait sur la petite personne qui avançait près du prince de Waldenstein, puis, après la plus gracieuse révérence, s’effaça dans le salon.

Près d’une table garnie d’une corbeille fleurie était assise une femme aux cheveux roux, à laquelle on n’eût, au premier abord, donné qu’une trentaine d’années, tellement réussi était le maquillage de son visage étroit, au front bas qu’encadraient de grosses coques de cheveux, selon la mode du moment. La robe de mousseline de l’Inde lilas découvrait un cou maigre et très blanc qu’entourait un riche collier de topazes ; les manches, très larges, laissaient voir des bras minces ornés de larges cercles d’or incrustés de gemmes précieuses. Un petit chien aux longs poils soyeux dormait sur les genoux de cette coquette dame qui était la princesse Jutta de Waldenstein, sœur du défunt prince Magnus, et venait d’atteindre cinquante-huit ans.

Près d’elle, une jeune femme en élégante robe de soie gris argent lisait à haute voix. Un peu plus loin, une vieille dame coiffée d’un bonnet de dentelle blanche à rubans mauves travaillait à un ouvrage de crochet.

– Ma tante, je te présente Aélys de Croix-Givre, la fille de Ferry, qui fut l’ami de mon père.

La princesse prit le face-à-main posé près d’elle, sur la table, et jeta un coup d’œil vers la fillette qui entrait avec son neveu.

– Aélys de Croix-Givre ? répéta-t-elle lentement.

Et le dédain vibrait dans sa voix un peu traînante.

– Oui, ma cousine Aélys... une jeune fleur des bois dont je veux te faire faire la connaissance. Baisez la main de ma tante, Aélys.

Mais Aélys, qui venait d’exécuter, en jeune personne bien élevée, la révérence apprise à la Combe-des-Bois, eut à cette injonction un mouvement de recul et un éclair dans ses grands yeux. Baiser la main de cette dame qui lui déplaisait si fort dès le premier coup d’œil et qui la considérait avec un air d’orgueilleux mépris ? Non, bien certainement non !

– Je n’ai jamais appris à faire cela ! dit-elle avec un fier mouvement de sa petite tête.

La jeune fille blonde, la vieille dame au bonnet, la jeune femme en robe grise parurent frappées de stupeur. La princesse serra dédaigneusement ses lèvres minces, puis les détendit aussitôt en un sourire forcé. Car Lothaire riait, en regardant sans colère la petite audacieuse.

– Une fleur des bois, te dis-je, ma tante... une fleur qui n’a encore rien appris de la vie. Asseyez-vous ici, Aélys.

Il lui désignait un siège et prit lui-même place près d’elle, dans une profonde bergère. Autour d’eux, les visages s’étaient rassérénés, les regards considéraient avec bénignité cette petite fille dont l’impertinence paraissait amuser Son Altesse. Aucune des fantaisies du prince de Waldenstein ne pouvait étonner des courtisans qui, avec un servile sourire aux lèvres, l’avaient vu faire danser devant lui un pas échevelé à son chambellan, le solennel comte Pretzel, ou bien obliger la grande maîtresse de la cour, qui détestait les félins, à tenir pendant toute une soirée sur ses genoux Tamerlan, le léopard.

– Madame de Fendlau, veuillez débarrasser Mlle de Croix-Givre de ce chapeau qui la gêne.

La jeune dame vêtue de gris s’avança avec empressement, prit le vieux chapeau d’une main délicate et alla le poser sur un siège éloigné, avec la même précaution que s’il se fût agi du plus élégant objet de toilette.

– As-tu jamais vu, ma tante, des cheveux comme ceux-ci ?

En parlant, Lothaire étendait sa main et soulevait les boucles dorées. Aélys eut un mouvement de recul, un regard de fierté un peu farouche.

– ... Vous ne voulez pas qu’on les touche, petite fille sauvage ?

Il la regardait avec une sorte de gaieté moqueuse, tout en retenant une des boucles soyeuses entre ses doigts fins aux ongles délicatement polis.

– ... Cette nuance est admirable, qu’en dis-tu, Sidonia ?

Il s’adressait à la jeune fille blonde, qui rappelait à Aélys une fillette aux longues nattes entrevue dans le même salon, huit ans auparavant. La comtesse Sidonia Brorzen était la fille d’une princesse de Waldenstein-Estenbourg, de la branche cadette de Waldenstein et par conséquent se trouvait cousine, d’ailleurs assez éloignée, du prince Lothaire. Mais celui-ci, qui tutoyait le comte de Brorzen et sa fille, comme il en avait d’ailleurs pris l’habitude depuis l’enfance avec les personnes de son entourage habituel, n’avait jamais autorisé qu’ils dérogeassent envers lui à la minutieuse étiquette en usage à la cour de Waldenstein.

– Très jolie, en effet, Altesse, répondit une voix suave.

En même temps, les yeux bleus de la jeune comtesse glissaient vers Aélys un coup d’œil sans bienveillance.

– Je suis certain que tu donnerais beaucoup pour avoir ces cheveux-là ?

Les lèvres de Lothaire s’entrouvraient en un demi-sourire de raillerie subtile. Et c’était encore de la raillerie qui étincelait dans les yeux noirs entre les épais cils courts.

Sidonia eut un éloquent regard vers la boucle aux tons d’or que continuaient de tenir les doigts du prince et dit avec un frémissement dans la voix :

– Oui, Altesse... je voudrais les avoir.

– Vous entendez, Aélys, la comtesse Brorzen vous envie vos cheveux ? Elle est pourtant une charmante personne, une des beautés de notre cour... Mais vous, vous êtes une petite fée de la forêt, une Dame verte, comme celles dont il est question dans le vieux livre de légendes comtoises que Ferry de Croix-Givre donna jadis à mon père.

– Ah ! Votre Altesse connaît nos légendes ? dit vivement Aélys. Pas toutes, probablement ? J’en sais beaucoup que m’a contées Mlle Pharamond.

– Qui est Mlle Pharamond ? demanda Lothaire en regardant avec intérêt les yeux fauves où s’allumaient de chaudes clartés.

– Une vieille amie de Véronique. Elle connaît toutes les anciennes histoires de la Comté.

– Il faudra me les redire. J’y prendrai sans doute quelque plaisir.

– Lothaire, puis-je faire servir le café ? demanda la princesse Jutta.

Sa voix était douce, onctueuse, mais une dureté mêlée d’impatience passait dans les regards qu’elle attachait sur Aélys.

– Certainement... Racontez-moi une histoire, petite fille.

Lothaire s’enfonçait dans la bergère, en étendant nonchalamment ses jambes croisées. Ainsi, il rappelait mieux encore à Aélys le petit garçon tout vêtu de blanc qui avait ce même regard mi-clos, cet air d’altière indolence, ce charme souverain, le petit garçon qui faisait battre de verges, par caprice, son compagnon si humblement soumis et pardonnait à la petite fille indiscrète et révoltée.

Chose étrange, alors qu’elle ne se trouvait impressionnée par aucune des quatre femmes présentes, bien qu’elle eût l’intuition de leur malveillance dissimulée pour plaire au prince, Aélys éprouvait à l’égard de celui-ci comme une timidité, une gêne, une sorte de malaise qu’elle s’efforçât, par fierté, de ne pas lui laisser voir. Elle attribuait cette impression au souvenir d’autrefois dont lui demeurait une si forte prévention contre lui... puis aussi à cette hauteur qui perçait jusque dans l’amabilité de Lothaire à son égard.

Elle commença de narrer l’histoire de la Vouivre, créature fantastique au visage de femme et au corps de serpent, qui habitait aux temps lointains la Combe-des-Bois. Un maître d’hôtel entra d’un pas ouaté, chargé d’un plateau qu’il posa sur une grande table à dessus de porphyre. Derrière lui, tenant à deux mains un plat de vermeil chargé de pâtisseries, parut un garçonnet d’une douzaine d’années, vêtu d’une culotte de drap blanc, d’une courte veste blanche à revers et parements bleu de roi, couleur de la livrée princière, et portant, bien tirés sur ses jambes fines, des bas de soie blanche retenus par une jarretière de velours bleu. Le regard d’Aélys, machinalement dirigé de ce côté, s’attarda sur le pâle petit visage dont la bouche semblait tirée par un pli de souffrance, dont les yeux se baissaient, craintifs et humbles.

« Il a l’air malheureux, cet enfant », pensa-t-elle, aussitôt saisie de compassion.

Et, distraite par cette pensée, elle s’interrompit dans son récit, que le prince paraissait écouter avec intérêt.

– Eh bien ?

Elle tourna la tête vers Lothaire et sourit avec un peu de confusion.

– Je ne sais plus où j’en étais... Ah ! si, voilà...

Une porte, dans le fond de la pièce, fut ouverte à ce moment, livrant passage à un homme d’une cinquantaine d’années, grand et corpulent, que suivait un petit jeune homme blond, mis avec recherche.

– Ah ! te voilà, Caroline, dit le prince.

« Caroline » était le nom dont il gratifiait depuis l’enfance, dans ses moments d’amabilité, le comte Karl Brorzen. Mais pas plus dans cette appellation que dans ses tutoiements, il n’entrait la moindre nuance d’affection, ni aucune intention de familiarité. Il suffisait de l’avoir vu et entendu une fois, quand il s’adressait ainsi à quelqu’un de son entourage, pour comprendre quel orgueilleux dédain existait sous cette apparente faveur.

– ... Viens voir la petite dame verte que j’ai trouvée sur mon domaine... Tu sais, je t’ai parlé de ces petites créatures fantastiques, sortes de fées comtoises bienfaisantes et malicieuses, qui hantent les forêts de ce pays ?

– En effet, Altesse...

Le comte Brorzen s’avançait, avec un sourire sur ses lèvres épaisses. Et, tout aussitôt Aélys détesta ce sourire obséquieux, plein de miel, complètement en désaccord avec la dureté des traits, avec celle des yeux d’un gris métallique, dont elle rencontrait le regard rapide, inquisiteur.

– C’est la fille de Ferry de Croix-Givre, expliqua Lothaire tandis que le comte s’inclinait devant la fillette comme si elle eût été une grande dame de la cour. Je t’ai raconté comment je fis sa connaissance, il y a quelques années. Eh ! Valérien, approche-toi !

Le petit jeune homme blond, demeuré un peu en arrière, s’avança et se courba aussi profondément que le lui permettait la souplesse, visiblement très grande, de son épine dorsale.

– Aélys, voici le baron Valérien de Seldorf. Vous voyez que mon Kalmouk ne l’a pas trop endommagé, et qu’il n’était pas besoin de vous émouvoir à son sujet ?

Aélys devint rouge d’indignation sous le regard d’ironie amusée.

– Vous n’avez pas à vous vanter de cela, prince ! dit-elle avec un accent frémissant. C’est une chose que je n’ai jamais oubliée... que je n’oublierai jamais, car c’était... c’était...

Elle se leva brusquement, emportée par la révolte devant la gaieté railleuse qui étincelait dans les yeux de Lothaire, devant l’attitude très humble de Valérien et surtout le sourire – l’odieux sourire du bas adulateur qu’elle voyait sur les lèvres de ce jeune homme que le prince, plus encore par son air que par ses paroles, bafouait en ce moment.

– J’aime mieux m’en aller tout de suite ! dit-elle en tournant vers Lothaire ses beaux yeux ardents et fiers, car j’ai peur de dire des choses qui ne seraient pas très polies. Que Votre Altesse m’excuse !...

Elle fit un rapide salut circulaire et sortit du salon avec une légèreté d’oiseau.

– Quelle étrange créature ! s’écria la princesse en retenant avec peine un geste de colère.

Elle venait de jeter les yeux sur son neveu, qui continuait de garder la même attitude nonchalante et regardait avec une étrange expression de gaieté sarcastique le baron de Seldorf, à demi redressé, dont la mine décelait un effarement, une sorte d’horreur, comme s’il venait d’assister à quelque épouvantable sacrilège.

– ... J’admire ta patience, Lothaire ! Cette enfant est... aurait besoin de quelque éducation...

– Mais non, je la trouve très intéressante ainsi. Elle m’amuse... et c’est une très jolie petite fée.

Une stupéfaction passa dans le regard de Valérien. Puis, tout aussitôt, la physionomie du jeune homme témoigna d’un apaisement, commença de redevenir souriante.

– Il est certain qu’elle n’a pas une physionomie banale, déclara le comte Brorzen avec conviction.

– Ses yeux sont étonnants ! dit Mlle de Fendlau, la dame d’honneur, sur un ton de vive admiration. Il y passe des éclairs merveilleux, de vraies lueurs d’or. Et quelle intensité d’expression !

– Qu’est-ce que tu en dis, toi, Seldorf ? demanda le prince.

– Charmante, Altesse !... Une fée délicieuse, comme le dit si bien Votre Altesse.

– Allons, je vois que ma cousine Aélys plaît à chacun, ici !

Tout ce qui se peut exprimer de méprisante raillerie passait en ce moment dans l’accent, dans le regard, dans le sourire à peine esquissé de Lothaire.

– ... Je l’inviterai donc à revenir nous voir... Tiens, elle a oublié son chapeau. Il faudra le lui faire porter ce soir, madame de Fendlau.

– Cette enfant n’a donc aucune fortune, qu’elle est si pauvrement habillée ? demanda la princesse Jutta avec un coup d’œil dégoûté vers le couvre-chef jauni qu’entourait un ruban fané. Son père, cependant, ne devait pas être complètement dénué, car il avait une tenue convenable quand il venait voir Magnus à Sarrenau.

– J’ignore quelle est sa situation de fortune. Cela m’importe peu, d’ailleurs... Valérien, dis à Julius de m’amener Tamerlan.

Le jeune Seldorf alla répéter l’ordre au petit garçon en livrée qui s’éloigna et reparut peu après, tenant au bout d’une chaîne à mailles d’argent le léopard, animal favori du prince.

– Lâche-le, ordonna Lothaire.

Julius détacha la chaîne et Tamerlan bondit jusqu’à son maître, posa la tête sur son genou en levant sur lui des yeux aux lueurs verdâtres.

Lothaire étendit sa main et caressa le souple corps fauve tacheté de noir, sans paraître s’apercevoir du malaise que l’apparition du gracieux et dangereux félin provoquait autour de lui, même chez la princesse Jutta qui n’avait jamais pu s’habituer à l’inquiétante présence de Tamerlan et cependant, dans sa faiblesse idolâtre pour son neveu, la supportait le sourire aux lèvres, comme elle le faisait des plus fantasques volontés de Lothaire.
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