Première partie








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IV


Quand Aélys, encore toute rouge d’indignation, eut conté les incidents de cet après-midi à dame Véronique, celle-ci manifesta aussitôt sa désapprobation.

– Vous avez agi comme une tête folle, Aélys. Le prince, d’après ce que vous me dites, s’était montré fort bon à votre égard...

– Bon, lui ? Ah ! si vous le connaissiez, vous ne prononceriez pas ce mot-là ! Il est mauvais, mauvais, certainement !... Et les autres, ces gens qui ont tous l’air de s’aplatir en sa présence, ce sont des lâches !

– Aélys, un peu de calme, je vous prie ! dit sévèrement dame Véronique.

Mais Aélys, toute frémissante, riposta :

– Je ne peux pas rester calme quand je vois de ces choses-là ! Voilà pourquoi il vaut bien mieux que je n’aie pas de rapports avec le prince de Waldenstein. J’espère, du reste, qu’il en aura assez de moi maintenant et qu’il trouvera un autre sujet d’amusement... Car j’ai bien vu qu’il s’amusait...

Dame Véronique leva un index impérieux, en regardant avec autorité le jeune visage animé, les yeux étincelants.

– Assez de paroles inutiles, Aélys ! Vous n’êtes qu’une enfant, tout à fait sans expérience et sans raison. Vous n’avez donc pas à juger, à voir partout le mal...

– Moi, je vois partout le mal ? protesta Aélys. Véronique, personne ne me l’avait jamais dit avant vous !

– Eh bien ! vous l’entendrez aujourd’hui ! Oui, il est ridicule, à votre âge, de prendre cette attitude de censeur... de ne pas savoir supporter les défauts de ces gens qui entourent le prince et ceux du prince lui-même, qui sont la conséquence de son éducation et de son rang. Je ne vous dis pas de vous mettre à plat ventre devant lui, comme les autres, ni de trouver parfait tout ce qu’il fait... mais vous devez, Aélys, lui témoigner de la considération et du respect.

Aélys eut un haut-le-corps.

– Du respect, moi ?... Et pourquoi donc ? Parce qu’il est un prince de Waldenstein ? Voilà qui m’est fort égal ! La vérité, c’est que je ne puis le souffrir !

– Il vous faudra cependant changer d’idée.

– Je voudrais bien savoir ce qui m’y obligerait !

Aélys regardait l’impassible visage de dame Véronique avec un mélange d’étonnement et de défi.

– Vous le saurez bientôt.

Ces paroles énigmatiques ne laissèrent pas que d’intriguer Aélys. Mais elle savait inutile d’interroger la vieille femme, qui ne parlait jamais qu’à son heure. Toutefois, sa révolte n’était pas calmée pour cela et la jeune âme ardente se trouvait encore en effervescence quand, dans le courant de la soirée, un grand laquais portant la livrée princière se présenta, tenant avec soin le vieux chapeau oublié dans le salon vert. En même temps, il apportait un coffret en porcelaine de Sèvres que Son Altesse le prince Lothaire envoyait à Mlle de Croix-Givre.

Le coffret, ouvert par dame Véronique, contenait des bonbons du plus délicieux aspect. Aélys, à cette vue, rougit de colère et s’écria avec véhémence :

– Quand je vous disais, Véronique, que je servais à l’amuser ? Il m’envoie ces bonbons pour me montrer qu’il me considère comme une sorte de petite marionnette dont les révoltes le distraient, parce qu’il n’y est pas habitué, comme une petite fille dont les paroles n’ont pour lui aucune importance...

– Et c’est bien ce que vous êtes... une petite fille très sotte et très ignorante, dit dame Véronique, décidément fâchée. Savez-vous bien que le prix de ce coffret vous ferait vivre confortablement pendant une année et peut-être plus ? Car je me souviens de ce que fut payée une petite coupe en Sèvres que M. Ferry tenait de son aïeul et qu’il fut obligé de vendre pour parer à des nécessités pressantes. Or, c’était peu de chose auprès de ceci... Pensez-vous donc que le prince enverrait un objet de ce prix à une petite fille comme vous, s’il ne voyait d’abord en elle sa cousine, Mlle de Croix-Givre, qu’il lui plaît d’honorer de cette manière, bien qu’à la vérité elle ne le mérite guère !

– Ceci est tout à fait mon avis ! répliqua Aélys qui ne désarmait pas. Aussi faut-il le lui renvoyer, Véronique, en lui expliquant que je ne puis accepter ce présent qui n’a aucune raison d’être.

– Vous allez, pour le moment, remonter dans votre chambre où vous tâcherez de vous calmer. Demain, vous reconnaîtrez la folie de vos paroles et nous verrons de quelle manière il conviendra de remercier le prince.

– Vous le remercierez si vous voulez, Véronique... et vous mangerez les bonbons. Mais moi, je n’accepte pas son présent !

*

Aélys passa une nuit fort agitée. Certes, elle avait bien prévu que la présence du prince à Croix-Givre serait pour elle une source de désagréments, par le fait qu’elle ne pourrait aller et venir partout comme à l’ordinaire. Mais elle n’aurait jamais imaginé qu’ils l’atteindraient dès le premier jour, et bien moins encore qu’ils seraient la cause d’un conflit entre elle et dame Véronique.

Car il n’y avait pas à dire, Véronique prenait parti pour le prince Lothaire ! Elle l’excusait et blâmait Aélys de ne pas supporter, comme les autres, ses caprices et ses moqueries ! Voilà qui était plus incompréhensible que tout, vraiment déroutant, quand on songeait qu’elle avait toujours, en paroles, témoigné d’une grande indépendance à l’égard des grands de ce monde, réservant sa seule considération aux Croix-Givre qu’il était de tradition, dans sa famille, de servir fidèlement, pour lesquels on se dévouait, qu’on régentait parfois assez despotiquement, quand leur nature ou les circonstances se prêtaient à cette tyrannie domestique, et qu’on ne se privait pas de critiquer en face, jamais par derrière, ni devant les étrangers.

Cette attitude singulière de dame Véronique était donc pour Aélys un sujet d’étonnement et de colère. Allait-elle rester seule à ne pas subir le dominateur et asservissant prestige de ce jeune prince qu’elle détestait... oh ! qu’elle détestait !

Dans son grand vieux lit à colonnes torses, Aélys se remuait fiévreusement, toute bouillante d’indignation. Véronique avait beau dire, elle ne se plierait pas à être traitée par lui ainsi qu’un petit animal drôle dont les audaces l’égayaient comme une chose probablement nouvelle, jusqu’au moment où cette distraction ne lui plairait plus. Et pas davantage, elle ne s’habituerait à voir l’odieuse platitude de ce Seldorf, qui lui donnait une impression de dégoût.

Elle ne s’endormit qu’à l’aube et rêva que dame Véronique la forçait de s’agenouiller devant le prince Lothaire. Elle se débattait et, lui, riait en disant :

– Je t’obligerai bien à m’adorer, toi aussi, petite fée !

Elle se réveilla toute frémissante, en pensant :

« Heureusement, ce n’est qu’un rêve ! »

Dans la matinée, Aélys annonça à dame Véronique :

– J’irai cet après-midi rendre visite à M. le curé et à Mlle Pharamond, si vous n’y voyez pas d’inconvénient ?

– Aucun. Mais, en revenant, il conviendra que vous écriviez un mot pour remercier le prince.

– Je vous ai dit hier que je ne le remercierais pas, Véronique. De cette façon, il me laissera la paix.

– En vous tenant pour une enfant mal élevée. Si c’est l’opinion que vous cherchez à lui donner de vous...

– Je vous en prie, ne me parlez plus de cet insupportable prince ! Cette nuit, je n’ai pas dormi à cause de tout cela ! Son opinion m’est d’ailleurs complètement indifférente, je vous en avertis.

– Vous avez tort... et vous regretterez bientôt cette attitude.

– Je ne regretterai rien du tout !

Sur ces mots, Aélys s’enfuit au jardin et se mit à bêcher une plate-bande de toutes ses forces, pour passer sa colère qui menaçait de reparaître. Mais dame Véronique, surgissant presque aussitôt, lui enleva la bêche des mains en disant avec autorité :

– Il ne convient pas que vous vous occupiez de cela.

– Pourquoi donc ? Vous me laissiez toujours le faire, jusqu’ici.

– Vous serez bientôt une jeune fille, et il faut commencer de soigner, de ménager vos mains.

Aélys jeta un coup d’œil sur ses petites mains, délicates et souples, aux doigts si bien fuselés. On n’eût pu en rêver de plus charmantes ; mais des piqûres d’aiguille, les traces de menus travaux d’intérieur auxquels on habituait les élèves, à la Combe-des-Bois, en altéraient un peu la fine blancheur, et la taille des ongles nacrés n’aurait pas obtenu l’approbation d’une élégante.

– Elles sont très bien ainsi, déclara-t-elle. Je ne sais à quoi vous pensez, Véronique ! Quand on n’a pas de fortune, comme moi, on ne peut avoir des mains comme ces belles dames du Château-Vert ou comme celles du prince de Waldenstein.

Dame Véronique ne répliqua rien et s’en alla, emportant la bêche.

« Décidément, je ne sais ce qui lui prend ! songea Aélys avec impatience. Si cela continue, mon séjour ici va être bien intéressant ! »

Vers deux heures, elle descendit à Cornillan par le sentier de chèvres qui raccourcissait beaucoup la distance. De plus, elle ne risquait guère, dans ce chemin, de rencontrer quelqu’un du château, ce qui aurait pu se produire en prenant la route.

Cornillan se composait de vieilles maisons solides, bâties autour d’une église en partie réédifiée au quinzième siècle. On voyait encore quelques restes des remparts qui avaient autrefois entouré le bourg fortifié. Une porte subsistait aussi, avec ses tourelles, ses mâchicoulis et les armes de Croix-Givre sculptées dans la pierre grise.

À son passage dans les rues étroites, on saluait Aélys avec sympathie. Les habitants de Cornillan avaient toujours été tant soit peu frondeurs et d’esprit indépendant ; ils avaient désapprouvé hautement Edme-Henri de Croix-Givre d’avoir abandonné la vieille demeure des ancêtres pour le somptueux Château-Vert et témoigné par une hostile froideur leur antipathie à l’égard d’Otto de Waldenstein, le fastueux prince autrichien. Mais la branche cadette des Croix-Givre, médiocrement pourvue des biens de ce monde, n’avait cessé d’être vue avec bienveillance par ces Comtois à l’esprit égalitaire, et si Ferry avait démérité à leurs yeux par le fait de ses relations avec le prince Magnus et du changement pressenti de ses opinions, ils ne faisaient pas porter la peine de cette désapprobation à la petite Aélys, qui avait bien tout juste de quoi vivre grâce au dévouement de dame Véronique, cette femme si considérée à Cornillan.

Après sa visite au presbytère dont le bâtiment presque noir se collait au mur de l’église, Aélys gagna le logis de Mlle Pharamond. C’était l’une des plus vieilles demeures de Cornillan, étroite, à un étage, avec de petites fenêtres en ogive à croisillons de pierre. Mlle Céleste Pharamond l’habitait seule, depuis la mort de ses parents. Elle avait soixante-dix ans, comme dame Véronique dont elle était l’amie d’enfance. Petite, un peu replète et légèrement percluse, elle portait des bonnets blancs tuyautés qui encadraient un visage rond presque sans rides, aux yeux très doux. Mlle Pharamond était la meilleure personne du monde et la plus grande conteuse de vieilles légendes qui existât dans tout le pays. Aélys l’aimait beaucoup et ne manquait jamais de lui rendre souvent visite pendant ses séjours au Vieux-Château. Elle se trouvait d’ailleurs beaucoup plus à l’aise avec elle qu’avec dame Véronique, dont l’attitude n’incitait pas aux confidences.

Quand la fillette fut assise dans la salle un peu sombre, dont la fenêtre étroite ouvrait sur un jardin tout en longueur, Mlle Pharamond dit, en la regardant attentivement :

– Vous semblez fatiguée ce matin. Aélys ?

– Je n’ai presque pas dormi, figurez-vous, mademoiselle !

Et elle conta les incidents de la veille. Mlle Pharamond, les mains jointes, poussait des exclamations admiratives.

– Comme vous êtes brave !... C’est très bien de parler ainsi sans crainte, sans respect humain !... Oh ! comme vous avez eu raison !

Mais quand Aélys mentionna la désapprobation et l’étrange attitude de dame Véronique, la vieille demoiselle changea de physionomie et de langage.

– Il est certain que... Oui, vous êtes un peu trop frondeuse, Aélys. Véronique, à son âge, avec son expérience, sait très bien ce qu’il faut...

Aélys fronça légèrement les beaux sourcils foncés qui formaient un arc délicat. Plus d’une fois déjà, elle avait remarqué la pusillanimité de Mlle Pharamond à l’égard de son amie, l’acquiescement presque peureux à la despotique autorité que dame Véronique faisait peser sur elle. Mais, aujourd’hui, cette faiblesse morale la frappa davantage et blessa l’affection que lui inspirait la vieille demoiselle.

– Je sais, moi, que je ne suis pas faite pour fréquenter ces gens de cour, riposta-t-elle sèchement. Véronique devrait le comprendre toute la première. Mais elle a l’air d’avoir perdu la tête...

– Aélys ! dit Mlle Pharamond d’un ton scandalisé.

La fillette secoua ses boucles avec impatience.

– Vous ne m’empêcherez pas de dire ce que je pense, mademoiselle !... Et puis, parlons d’autre chose, parce que je vois bien que décidément tout le monde, ici, craint de déplaire au prince de Waldenstein.

– Mais, chère enfant, je ne dis pas cela... Comme vous prenez les choses avec ardeur ! Il faut un peu plus de modération dans la vie... quelques concessions...

– Alors, selon vous, quand le prince humiliait ce M. de Seldorf en lui rappelant devant tous la correction reçue sans motif, il aurait fallu que je sourie, moi aussi, que j’aie l’air d’approuver ?

– Il ne s’agit de pas de cela, ma chère petite. Mais vous pouviez vous taire... ne pas faire cet éclat...

– Non, il n’y avait pas de milieu. Il fallait sourire, bassement, comme la victime elle-même (Ah ! elle ne paraît guère intéressante, celle-là !), ou bien se révolter. Car vous ne connaissez pas le prince, mademoiselle... vous ne pouvez savoir ce qu’il est, et comment, près de lui, on a l’impression qu’il n’existe pas d’intermédiaire entre la révolte et l’esclavage.

Mlle Pharamond resta muette d’étonnement. Elle considérait d’un air quelque peu effaré cette petite Aélys qui parlait ainsi... qui avait en ce moment l’accent et le regard d’une femme.

« Seigneur pensa-t-elle, que Véronique prenne garde ! »

Aélys, maintenant silencieuse, considérait d’un air distrait le chat qui s’étirait sur le carreau. Elle-même était surprise et comme troublée des paroles qu’elle venait de prononcer. Jusqu’alors, elle n’avait pas essayé de définir l’impression que lui produisait le prince Lothaire et tout à coup, spontanément, cette définition se présentait à son esprit.

Oui, c’était bien cela. Il ne fallait pas plier... pas avoir l’air de le craindre, ni de rechercher ses bonnes grâces... ou bien, alors, on devait se trouver asservi, privé désormais de fierté, de volonté pour échapper à l’humiliant esclavage.

Si jeune, si peu expérimentée que fût encore Aélys, elle l’avait compris avec l’intuition d’une âme très délicate, aussitôt révoltée devant toute apparence de bassesse, devant toute capitulation de conscience.

« Oh ! moi, jamais... jamais je ne m’humilierai devant lui ! » songea-t-elle en frémissant.

En quittant Mlle Pharamond, un quart d’heure plus tard, elle alla prier dans la vieille église déserte, puis reprit le chemin de Croix-Givre. Comme elle quittait le bourg, un superbe équipage la dépassa. Dans la voiture, elle entrevit la princesse Jutta, Mme de Fendlau et la jeune comtesse Sidonia Brorzen. Aucune ne parut la reconnaître. En se rappelant les sourires forcés de la princesse – car elle les avait fort bien remarqués – et l’empressement de la dame d’honneur à venir lui enlever son vieux chapeau, Aélys eut une moue de mépris.

Le sentier montait entre des pins et des mélèzes, commencement de la forêt qui couvrait les hauteurs environnantes. Aélys marchait d’un pas alerte, avec parfois des bonds de jeune biche. L’un d’eux, tout à coup, la fit presque tomber dans les bras du prince Lothaire qui sortait d’une petite sente tracée entre les arbres par le passage des forestiers.

– Eh ! la Dame verte ! dit-il gaiement.

Aélys avait fait un saut en arrière. Le sang montait à son visage et le regard que rencontra Lothaire témoignait d’un saisissement presque farouche.

Il eut un léger éclat de rire.

– Je crois bien que c’est plutôt la Vouivre, qui s’apprête à me dévorer. Vous me regardez comme si j’étais Lucifer en personne, Aélys.

Elle détourna les yeux de ceux du prince, très moqueurs, et, avec un bref petit salut, s’apprêta à passer outre.

– Oh ! oh ! ma jeune cousine, pas si vite ! Sans doute ignorez-vous qu’on ne me quitte pas ainsi et qu’il faut attendre mon congé ?

– J’ignore beaucoup de choses, prince... et il y en a que je ne tiens pas du tout à apprendre. C’est pourquoi je ne suis point faite pour avoir des rapports avec Votre Altesse et les personnes qui l’entourent.

Lothaire se tourna vers Valérien de Seldorf, qui l’avait suivi et se tenait à quelques pas derrière lui.

– Entends-tu cela, Seldorf ? dit-il avec une gaieté sarcastique. Peux-tu imaginer que cette petite fille soit assez dénuée de sens commun pour raisonner d’une telle manière ?

– Il est de fait, Altesse, que... que c’est incompréhensible...

Valérien, prudemment, hésitait à se prononcer. Le prince n’avait pas l’air irrité par l’audace inouïe de cette étrange petite créature, qui osait prononcer des paroles telles que jamais il n’en avait entendu. Il fallait donc se réserver, voir où porterait le vent.

Lothaire, de nouveau, regardait Aélys, un peu raidie dans une attitude presque combative.

– Et moi qui compte sur vous pour me servir de guide dans la forêt ! Demain, je viendrai vous prendre au Vieux-Château.

Aélys eut un vif mouvement de stupéfaction.

– Vous servir de guide ? Quelle idée ! Non, certainement non ! Votre Altesse a ses gardes qui...

– C’est vous que je veux. Chemin faisant, vous me raconterez les légendes comtoises. Pour le moment, je vous accompagne jusqu’au Vieux-Château, et vous terminerez l’histoire de la Vouivre, si malencontreusement interrompue hier par l’entrée du comte Brorzen et de Seldorf... Allons, vous n’avez pas besoin de me regarder avec cet air presque mauvais, petite Dame verte. Je n’ai pas peur de vous, sachez-le.

Elle redressa la tête, en rejetant en arrière les boucles qui retombaient sur ses épaules. Une véritable colère brillait dans ses yeux dont le brun fauve se pailletait d’or.

– Pourquoi ne voulez-vous pas me laisser tranquille ? Je vous amuse, je le vois bien... mais cherchez-en d’autres pour cela. Hier, vous m’avez envoyé ce coffret, qui est beaucoup trop beau pour une petite fille comme moi. J’ai dit à Véronique qu’il fallait vous le renvoyer, car je ne veux pas que Votre Altesse croie que je suis très satisfaite de recevoir des bonbons, en retour de la distraction que je lui donne.

Cette fois, le prince Lothaire était fâché. Aélys, non sans un petit frisson d’effroi, voyait une lueur inquiétante – une lueur verte comme il en passe dans les prunelles des fauves – s’allumer au fond des yeux noirs qui se chargeaient de dédain altier.

– Je ne reprends jamais ce que je donne, mademoiselle de Croix-Givre. Jetez ce coffret et son contenu où bon vous semblera, peu m’importe !

Il leva son chapeau et se mit à gravir le sentier d’un pas alerte et souple, suivi de Valérien qui avait jeté sur la fillette un regard de satisfaction malveillante.

Aélys demeura un long moment immobile. Elle continuait de frissonner légèrement, car elle avait eu presque peur, vraiment ! Si le prince de Waldenstein avait ce regard-là chaque fois qu’il était mécontent, elle comprenait qu’on le craignît et que les gens qui dépendaient de son bon plaisir tremblassent devant lui.

Mais elle, heureusement, était bien libre ! Et maintenant qu’elle avait eu le courage de lui parler ainsi, – avec plus de franchise que de politesse, il fallait bien en convenir, mais pourquoi l’avait-il poussée à bout ? – maintenant il la laisserait tranquille, ce beau prince qui croyait que tous et toutes devaient être à ses ordres.

Très lentement, pour ne pas risquer de le rencontrer à nouveau, Aélys remonta vers le Vieux-Château. Son émotion n’était pas encore calmée quand elle atteignit son logis. Elle se garda de souffler mot de l’incident à dame Véronique. Vraisemblablement, celle-ci n’en serait pas instruite. Peut-être s’étonnerait-elle que le prince, après son présent de la veille, laissât de côté la jeune cousine avec laquelle il paraissait disposé à entretenir quelques rapports. Mais elle en conclurait que ce grand personnage avait l’esprit capricieux et rangerait au fond d’une armoire la robe de soie devenue inutile, puisque Aélys ne serait plus appelée au Château-Vert.
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