Première partie








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VI


Vers cette même heure, dame Véronique entrait dans la salle où Aélys travaillait à la fameuse robe verte qui ne servirait pas.

Car, depuis six jours, la fillette n’avait plus entendu parler du prince Lothaire. Elle s’était d’ailleurs soigneusement abstenue de promenades non seulement dans le parc, mais encore dans la forêt, où Son Altesse venait chaque jour, à cheval ou à pied, lui avaient dit les Heller.

« Quelle chance qu’il se soit fâché ! » pensait-elle en toute sincérité.

Car Aélys était une enfant très innocente encore, sur laquelle le charme séducteur du jeune prince ne laissait qu’une vague empreinte, l’impression qu’elle eût pu en recevoir étant combattue par sa généreuse révolte contre l’orgueilleux dédain et les caprices impérieux dont elle avait eu déjà quelques exemples, puis aussi par une sorte de crainte qui demeurait en elle depuis sa dernière entrevue avec Lothaire, dans le sentier.

– Aélys, écoutez-moi, dit solennellement dame Véronique.

Aélys leva des yeux surpris sur la vieille femme qui s’arrêtait devant elle, calme, impassible, comme toujours, en tenant à la main une enveloppe blanche.

– ... Avant de mourir, M. de Croix-Givre m’avait confié ses dernières volontés, avec mission de vous les faire connaître à une date fixée. Cette date tombe aujourd’hui. Prenez et lisez.

Elle mit l’enveloppe entre les mains d’Aélys stupéfaite, s’empara de la robe et alla s’asseoir à sa place habituelle.

Pendant un moment, Aélys considéra cette enveloppe, scellée des armes de Croix-Givre : un dragon vomissant des flammes. Que signifiait ceci ? Jamais Véronique ne lui avait dit que son père eût écrit ses volontés dernières. Que contenaient-elles donc ?

D’une main un peu tremblante, elle brisa le cachet et sortit une feuille où Ferry de Croix-Givre, malade déjà, avait tracé quelques lignes d’une écriture hachée :

« Aélys, ma fille, je sens la mort toute proche. Le prince Magnus de Waldenstein, mon cousin et mon ami, vient de venir et m’a promis que tu deviendrais la femme de son fils. Je meurs donc plus tranquille, sachant quel avenir attend la dernière des Croix-Givre. Tu obéiras à ma volonté dernière, je n’en doute pas, chère enfant qu’il m’est si dur de quitter, petite Aélys aux cheveux d’or que j’ai tendrement aimée. Adieu, ma fille, je te confie à Véronique, la fidèle, la dévouée.

« Ton père,

« Ferry de Croix-Givre. »

Dame Véronique, d’une main paisible, travaillait à la robe verte. Tout à coup, une petite forme souple bondit devant elle.

Vous saviez ce qu’il y a là-dedans ? Vous saviez ? demanda-t-elle d’une voix haletante.

Dame Véronique leva les yeux sur le visage bouleversé et répondit tranquillement :

– Je savais, Aélys. M. de Croix-Givre m’avait confié de vive voix ses volontés.

– Ah ! c’est pour cela que vous excusiez si bien le prince... que vous étiez fâchée quand je disais que je le détestais ! Vous saviez... vous saviez que...

Les mots s’échappaient avec peine des lèvres frémissantes.

– ... Mais c’est impossible, cela ! Véronique, à quoi papa a-t-il pensé ? D’abord, il ne voudra pas, lui. Est-ce qu’on épouse une petite fille comme moi ?

– Il ne vous épousera pas maintenant, mais dans quelques années seulement. Le prince Magnus a dû aussi lui laisser par écrit ses volontés. C’est lui qui décidera du moment où vous deviendrez sa femme.

– Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible ! Lui... justement, lui que je ne peux souffrir. Oh ! Véronique, est-ce que je suis obligée ?

Dame Véronique lui jeta un regard presque scandalisé.

– La volonté d’un père est sacrée... doublement sacrée quand elle est de plus celle d’un mourant. Ce sont des choses qui ne se discutent pas, Aélys.

Le petit visage, d’abord très rouge, pâlissait tout à coup. Aélys murmura d’une voix brisée :

– Alors, j’obéirai. Mais pourquoi papa a-t-il fait cela ?

– Parce qu’il voulait vous assurer une protection et un avenir dignes du nom que vous portez, parce que, aussi, lui et le prince Magnus voulaient réunir les deux branches de Croix-Givre, représentées par le prince Lothaire et vous. On ne se marie pas pour son plaisir, Aélys, mais pour continuer dignement la race. Les Croix-Givre de la branche cadette l’ont trop oublié, si bien qu’ils ont végété, pour arriver à vous léguer tout juste ce vieux logis et quelques milliers de francs de revenu. Le prince Magnus a enfin réussi à le faire comprendre à son cousin et je m’en suis réjouie.

Aélys regardait avec étonnement celle qui parlait ainsi, d’un ton froid et mesuré. Une singulière petite lueur brillait au fond des yeux durs. Quoi donc, Véronique avait-elle été ambitieuse, non pour elle, mais pour ces Croix-Givre auxquels l’attachait un dévouement glacé ?

Pour la première fois, une impression d’hostilité s’éveilla dans l’âme d’Aélys, à l’égard de cette femme qui l’avait élevée. Il lui parut tout à coup que Véronique cachait un inquiétant mystère sous l’impassibilité de son visage. D’une main tremblante, elle enfonça dans sa poche la feuille inconsciemment froissée, puis elle s’enfuit jusqu’au fond du jardin et se jeta sur l’herbe haute à cet endroit. Alors, la figure entre ses mains, elle se mit à sangloter.

– Oh ! papa, pourquoi... pourquoi voulez-vous cela ? gémit-elle.

Mais elle n’avait pas un instant la pensée de se révolter. À cette époque, et dans certaines familles surtout, la volonté paternelle demeurait encore toute-puissante pour ordonner l’avenir des enfants. Aélys avait été élevée dans cette idée par dame Véronique et par les religieuses de la Combe-des-Bois. Elle s’inclinait donc devant le sacrifice, mais non sans souffrance et désespoir.

« Si seulement lui ne voulait pas ! songeait-elle. Peut-être, comme je l’ai tant fâché l’autre jour... Et puis, c’est un si grand personnage. Il ne se souciera pas de m’avoir pour femme, bien sûr !

Pourtant, si son père l’a voulu, il faudra bien qu’il lui obéisse. Alors, il me prendra tout en colère, il me rendra très malheureuse. D’abord, avec lui, je le serai certainement. Nous nous détesterons... Ah ! c’est terrible ! Papa, papa, vous dites pourtant que vous m’aimiez ! »

Un des chiens, qui l’avait suivie, s’approcha et posa son museau contre sa joue. Elle se redressa, entoura de ses bras la grosse tête et murmura dans un sanglot :

– Oui, je suis bien malheureuse, Léo ! J’aimerais mieux mourir !

Léo, compatissant, passa la langue sur la joue mouillée par les larmes.

– ... Jamais je ne pourrai vivre avec lui ! C’est une chose affreuse, mon pauvre Léo, que papa m’impose là ! Mais comment faire ?

Oui, comment échapper à ce sort redouté ? Aélys n’en voyait pas le moyen. Il fallait qu’elle devînt la femme du prince Lothaire, quoi qu’il dût lui en coûter.

L’année précédente, elle avait assisté au mariage d’une jeune fille de Cornillan et certains passages de l’allocution du prêtre lui revenaient aujourd’hui à l’esprit. Il y était question de dévouement affectueux, puis aussi d’obéissance, de soumission à la volonté de l’époux. Aélys, à ce souvenir, eut un mouvement de protestation si vif que le chien fit un bond de surprise.

« Lui obéir ? Oh ! non, c’est impossible... parce qu’il n’est pas bon... parce qu’il me commanderait des choses méchantes ! Et je ne pourrai certainement pas avoir d’affection pour lui !

*

Dans l’après-midi de ce jour, Aélys refusa de sortir et demeura dans la salle, tricotant distraitement, le cœur lourd et l’esprit tourmenté. Son visage pâli portait la trace de ses pénibles préoccupations. De temps à autre, elle jetait un coup d’œil sur dame Véronique et ressentait une sorte d’irritation douloureuse en la voyant si calme, si froidement paisible, tirant l’aiguille d’une main ferme pour avancer la robe de soie qui servirait maintenant, hélas !

« Si elle avait de l’affection pour moi, elle comprendrait bien que je suis très malheureuse de me marier comme cela, pensait la fillette. Mais il n’existe probablement chez elle que de l’orgueil. Est-ce qu’elle ne vaudrait pas mieux, au fond, que tous ces gens qui sont autour du prince de Waldenstein ? »

Ainsi occupée de pensées pénibles, Aélys voyait passer les heures avec angoisse. Quand lui faudrait-il revoir le prince Lothaire ? Quel ton prendrait-il avec elle, après leur peu aimable séparation de l’autre jour ? Elle ferait son possible pour être patiente, – puisqu’il n’y avait pas moyen de lui échapper maintenant, – mais elle ne pourrait jamais, jamais l’approuver quand il se montrerait mauvais, injuste. Alors, que se passerait-il ?

Elle frémit un peu au souvenir du regard qui l’avait fait frissonner.

« Peut-être qu’il me fera battre, comme le petit garçon autrefois, pensa-t-elle. Alors, je me sauverai dans la forêt, je demanderai asile aux sabotiers, je travaillerai avec eux pour gagner mon pain. Oui, j’aimerais mieux la pire misère, plutôt que de... Mais non, je ne pourrais pas puisque papa veut que je l’épouse ! Alors... alors, il faudra que je supporte tout ? »

Cette pensée la plongea dans une telle désolation qu’elle laissa échapper son tricot, qui glissa sur le sol.

Dame Véronique releva la tête et lui dit, d’un accent désapprobateur, après un regard jeté sur la petite figure altérée :

– Vous allez vous rendre malade si vous vous tourmentez ainsi, Aélys. Il n’y a qu’à prendre les choses par le meilleur côté, et celui-ci est assez beau, dans ce mariage, pour que vous vous en arrangiez.

– Quand on n’a pas de cœur comme vous, quand on ne sent rien ! dit Aélys avec véhémence. Mais, moi, je n’ai pas cette nature-là et...

Le marteau de la porte d’entrée retomba à ce moment. Aélys tressaillit, pâlit plus encore et songea avec un frisson : « Serait-ce lui ? »

Dame Véronique se leva et alla ouvrir. Elle vit une femme d’une quarantaine d’années, vêtue de soie noire, coiffée d’un bonnet de dentelles noires et le jeune domestique dont Aélys avait remarqué la triste et jolie figure. Celui-ci présenta une enveloppe en disant :

– De la part de Son Altesse le prince Lothaire pour Mlle de Croix-Givre.

– Et moi, dit sa compagne, je suis la première femme de chambre de la princesse, envoyée pour informer Mlle de Croix-Givre qu’une toilette sera prête pour elle après-demain.

Dame Véronique toisa la grande et forte femme à mine doucereuse et répliqua avec une sèche politesse :

– Vous remercierez la princesse, madame, mais Mlle de Croix-Givre a tout ce qu’il lui faut.

– Fort bien, dit la femme de chambre avec un sourire quelque peu dédaigneux.

Et, après une brève inclination de tête, elle s’éloigna, suivie du jeune laquais.

Dame Véronique regagna la salle et tendit l’enveloppe à Aélys.

– Une lettre du prince pour vous. La princesse avait l’intention de vous habiller, à ce qu’il paraît ; mais, jusqu’à votre mariage, vous aurez de quoi vous vêtir convenablement avec les affaires de Mme votre mère et de Mme votre grand-mère, que j’arrangerai pour vous. Après, ce sera au prince à vous donner ce qui conviendra à votre position.

Aélys prit l’enveloppe d’une main crispée. Elle était de papier épais et satiné, sur lequel se voyaient gravées les armoiries princières. Machinalement, elle remarqua le léopard enlevant dans sa gueule une sorte de petite gazelle. Sans hâte, avec un tremblement intérieur, elle sortit le feuillet et lut ces mots, tracés d’une haute et ferme écriture :

« Ma cousine,

« Vous devez maintenant avoir pris connaissance des dernières volontés de M. de Croix-Givre. De mon côté, je suis prêt à remplir la promesse faite par mon père. Nos fiançailles seront bénites après-demain, vers trois heures de l’après-midi, dans la chapelle du château. J’enverrai près de vous, pour vous accompagner ici, la comtesse Sareczy, l’une des personnes les plus considérées de notre cour, qui est mon hôte depuis aujourd’hui.

« Votre dévoué

« Lothaire,

« prince de Waldenstein.

Silencieusement, Aélys tendit le billet à dame Véronique. Un tremblement léger agitait les lèvres d’un rose vif, si délicatement dessinées, et qui tout à coup semblaient pâlir.

– C’est fort bien, dit dame Véronique en repliant soigneusement la feuille. La robe sera prête. Et j’ai ici ce qu’il faut pour compléter votre toilette.

Elle alla vers une antique armoire de noyer, y prit deux paquets et revint à la fillette.

– Vous avez les pieds si petits que je n’ai pu rien trouver pour vous dans les chaussures de Mme de Croix-Givre. Aussi ai-je dû charger Mme Girette, quand elle a été à Pontarlier, d’acheter ce qu’il fallait.

Elle ouvrit un des paquets et en sortit des bas de fil blanc. L’autre contenait une paire de souliers en soie verte, dignes de chausser Cendrillon.

– ... Il faudra faire attention de les ménager. Je pense qu’on viendra vous chercher en voiture, car, sans cela, les chemins du parc vous les abîmeraient. Emportez tout cela dans votre chambre, Aélys. Et voici la lettre...

Elle prit la feuille qu’elle avait posée sur la table et la tendit à Aélys. Mais celle-ci secoua la tête.

– Je n’en ai pas besoin. Jetez-la au feu si vous voulez.

Elle se leva d’un bond, sans souci du tricot qui gisait toujours sur le sol carrelé.

– Je vais me promener un peu... et puis tâcher d’oublier un moment cette chose abominable.

– Aélys !

Sans accorder d’attention à la mine désapprobatrice de dame Véronique, Aélys quitta la salle, sortit du logis et s’engagea au hasard dans la forêt.

Aujourd’hui, elle avait une allure lasse, sans entrain. Le petit elfe portait en lui un lourd poids de tristesse et d’appréhension. Vainement, elle cherchait à éloigner pour quelques instants la pensée de cet avenir que lui préparait la volonté paternelle et le souvenir de cet inquiétant prince Lothaire. Non, c’était impossible ! Toujours, la lancinante idée de son malheur lui revenait, avec la vision du beau visage hautain, des yeux moqueurs ou dédaigneux, ou bien éclairés par cette terrible petite lueur verte.

Ces yeux la poursuivaient comme une hantise, depuis qu’elle savait que toute sa vie... toute sa vie elle les verrait devant elle et qu’elle ne pourrait pas empêcher qu’ils la regardassent d’une quelconque de ces manières, qu’elle ne pourrait pas les fuir.

Oui, vraiment, elle en avait peur, de ces yeux-là !

Et, pourtant, il ne faudrait pas qu’il s’en aperçût. Oh ! cela, non !

Tout à coup, Aélys prêta l’oreille. Elle entendait un bruit qui la fit s’élancer hors du chemin qu’elle suivait pour se cacher derrière un entrelacement d’arbustes.

Oui, c’étaient bien des chevaux qui arrivaient, trois chevaux, les deux premiers montés par le prince Lothaire et la jeune comtesse Brorzen, le troisième par Valérien de Seldorf.

Ils allaient au pas et Aélys put voir distinctement les cavaliers et la belle amazone blonde vêtue d’un costume de drap vert qui faisait ressortir la grande fraîcheur de son teint. Le prince lui parlait et elle semblait l’écouter avec une attention fervente. Au passage, Aélys saisit l’éclair impérieux du regard de Lothaire et le sourire étrange de ses lèvres à peine entrouvertes. Elle eut un petit frisson et se cacha le visage contre son bras, comme si ce regard et ce sourire, également énigmatiques, s’adressaient à elle.

Quand les cavaliers furent passés, elle reprit sa route. Peu après, elle croisa Mathias Heller et l’arrêta pour lui demander des nouvelles du jeune infirme.

– Il est un peu fiévreux, un peu agité depuis quelques jours, répondit le père avec tristesse. Mais nous n’y pouvons rien.

Une crispation passait sur ce bon visage, tanné par le grand air.

– Il est pourtant assez calme d’habitude. Quelle cause peut produire cela ?

– Nous... nous l’ignorons.

Aélys discerna quelque embarras dans la réponse du garde. Toutefois, elle n’insista pas.

– Vous êtes toujours très occupé, Heller ?

– Toujours, mademoiselle. Le forestier-chef nous met sur les dents, tant il craint de recevoir encore des reproches, comme l’autre jour. Mais il en aura toujours, parce que...

Le garde s’arrêta, un pli amer aux lèvres.

– Pourquoi en aurait-il, si tout est bien en état ?

Heller jeta un coup d’œil craintif autour de lui et dit à voix très basse :

– Parce que ce qui plaît un jour à Son Altesse lui déplaît le lendemain.

– Ah ! dit Aélys.

Sa bouche eut un petit frémissement. Sa voix était changée quand elle dit :

– Au revoir, Heller. J’irai voir Johann bientôt... pas demain, ni après-demain.

Tout à coup, elle songeait : « Je pourrais lui apprendre la nouvelle, la triste nouvelle. »

Mais non, elle ne voulait rien dire encore. Il lui semblait qu’en ne parlant pas de l’événement tout proche elle en éloignait l’échéance douloureuse.

Et elle quitta Heller sans lui avoir appris que dans quelques années, – quand il plairait au prince Lothaire, – elle entrerait en dame et maîtresse au château de Croix-Givre.
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