Première partie








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VII


Le comte Sareczy, d’origine hongroise, avait épousé quarante-cinq ans auparavant l’héritière d’une très noble famille autrichienne qui possédait un important domaine dans la principauté de Waldenstein. Or, il advint que le prince alors régnant s’éprit de la jeune comtesse et, voyant ses hommages fièrement refusés, disgracia mari et femme, qui demeurèrent éloignés de la cour pendant une dizaine d’années. Le souverain actuel les rappela alors. On les vit de temps à autre paraître aux chasses ou aux réceptions princières ; mais ils continuèrent de mener une existence indépendante, en marge des intrigues et des ambitions qui occupaient les courtisans. Ceux-ci, de ce fait, éprouvaient à leur égard une secrète malveillance et plusieurs d’entre eux – dont le comte Brorzen – s’employèrent à les desservir près du prince régnant Ludwig. La sournoise calomnie avait fait son œuvre, si bien que le comte et sa femme, maintenant des vieillards, ne paraissaient plus à la cour depuis plusieurs années, quand le prince Lothaire eut occasion de les rencontrer chez l’ambassadeur d’Autriche, pendant le séjour de six mois qu’il venait de faire à Paris.

Tout aussitôt, ils semblèrent en faveur. Le prince les reçut fréquemment dans son hôtel de la rue de Grenelle, s’entretint de vieux livres avec le comte Sareczy, fervent bibliophile, fit de la musique avec la comtesse qui était une artiste et, à son départ, les invita à venir passer quelques jours en son château de Croix-Givre.

Or, c’était cette comtesse Sareczy, très grande dame et âme très noble, que Lothaire avait chargée d’amener Aélys de Croix-Givre au Château-Vert pour la cérémonie des fiançailles.

Vers trois heures, une calèche attelée de deux chevaux superbes que conduisait un cocher à la livrée princière l’amena au Vieux-Château. Dame Véronique, vêtue de sa plus belle robe, l’attendait à la porte et la conduisit au salon, qu’elle avait ouvert pour la circonstance, car, depuis bien des années, il n’avait pas eu l’occasion de servir.

– Je vais avertir Mademoiselle, annonça-t-elle.

Aélys, toute prête, était assise dans sa chambre sombre. Dame Véronique, dédaigneuse de la mode en même temps que fort adroite ouvrière, lui avait taillé une robe à plis amples que retenait à la taille une large ceinture d’étoffe semblable. Une guimpe de mousseline blanche recouvrait le cou souple et fin, d’étroites manches de mousseline enserraient les bras frêles, sur lesquels retombaient de larges manches de soie. Et, dans un morceau de soie verte, Véronique avait préparé une sorte de toque dont elle avait coiffé les boucles blondes retenues par un ruban.

Ainsi vêtue, Aélys était un petit être bizarre et charmant. Mais elle n’avait même pas jeté un coup d’œil sur l’étroit miroir accroché près de la table qui lui servait de toilette. Elle ignorait combien cette nuance verte, d’un vert de feuille nouvelle, accentuait la délicatesse presque transparente de son teint et l’or ardent de ses cheveux. Rien ne tout cela ne lui importait. Elle s’était laissé passivement habiller par dame Véronique et, maintenant, elle attendait le moment d’aller accomplir le prélude du sacrifice.

Elle attendait en frissonnant un peu et en priant : « Ô mon Dieu, vous seriez bien bon de me faire mourir tout de suite ! »

Le bruit de la voiture la fit tressaillir. Elle pensa : « Voici le moment ! » et serra nerveusement l’une contre l’autre ses mains glacées.

Quelques instants après, dame Véronique apparut au seuil de la porte.

– La dame envoyée par le prince est là, Aélys.

La fillette se leva et, sans un mot, quitta la pièce, descendit l’escalier de pierre, entra dans le salon sombre et frais garni de tentures usées et de meubles où les vers avaient opéré leurs ravages.

Elle vit devant elle une femme mince, vêtue de taffetas violet foncé. Des coques de cheveux blancs encadraient un visage encore beau, en dépit des années – un visage qui semblait tout éclairé par le rayonnement des yeux profonds et doux. Ceux-ci témoignèrent d’une vive surprise aussitôt mélangée d’une sorte de pitié en s’arrêtant sur la petite créature qui se tenait sur le seuil et levait sur l’étrangère d’admirables prunelles fauves, inquiètes, défiantes et fières.

– Je suis heureuse, mademoiselle, que la mission dont Son Altesse m’a accordé l’honneur me permette d’être la première à vous présenter mes compliments.

La voix était douce, franche ; une grande bonté se discernait sur cette belle physionomie de femme âgée. Aélys, tout à coup, sentit se détendre un peu son cœur serré. Du premier coup d’œil, cette grande dame, d’une si rare distinction, lui était sympathique.

– Je suis très contente aussi que le prince vous ait choisie, madame, répondit-elle avec une grâce spontanée.

Elle tendait à la vieille dame une petite main couverte d’un gant de soie grise trop large, qui avait appartenu à la défunte Mme de Croix-Givre et que Véronique avait arrangé, raccourci du mieux possible pour l’adapter aux doigts d’enfant d’Aélys.

La comtesse prit cette main, la serra doucement et dit avec un sourire encourageant :

– Puisque je suis chargée par Son Altesse de vous conduire, de vous guider, vous me permettrez, mademoiselle, de vous faire connaître quelques détails d’étiquette que vous ignorez, tout naturellement. Ainsi, il n’est pas d’usage d’être gantée pour paraître devant Leurs Altesses dans une cérémonie officielle...

– Ah ! tant mieux ! Je n’ai pas beaucoup l’habitude de mettre des gants. Là, les voilà enlevés ! Vous me direz ce que j’aurai à faire, madame ?

Elle se sentait pleine de confiance à l’égard de cette belle vieille dame qui la regardait avec tant de douceur.

– Oui, mademoiselle. Mais montons en voiture ; je vous renseignerai chemin faisant.

Dans le vestibule, dame Véronique s’avança vers la comtesse.

– Je pense qu’il me sera permis d’assister à la cérémonie ? demanda-t-elle avec une raide politesse.

– Mais je le suppose. Vous demanderez à un domestique de vous conduire à la chapelle, en disant que c’est moi qui vous y envoie. Je ne crois pas que le prince y trouve d’inconvénient puisque c’est vous qui avez élevé Mlle de Croix-Givre.

Dans la voiture, la comtesse fit asseoir Aélys à sa droite et, le valet de pied ayant refermé la portière, l’équipage s’éloigna dans la direction du Château-Vert.

– Voici, mademoiselle, ce qu’il vous faudra faire, dit la vieille dame. Tout d’abord, en entrant dans la pièce où le prince vous attendra, vous lui baiserez la main...

– Cela, jamais !

Subitement raidie, la tête rejetée en arrière, Aélys regardait la vieille dame avec des yeux brillant d’une résolution presque farouche.

La comtesse, un peu interloquée, balbutia :

– Mais, mon enfant... mademoiselle, c’est l’usage à notre cour. Les fiancées donnent cette marque de respect à celui qui deviendra leur époux...

– Pas à lui... jamais !

La comtesse Sareczy enveloppa d’un long regard de douloureux étonnement la petite figure tendue, frémissante, aux yeux étincelants.

– Ma chère enfant... permettez-moi de vous appeler ainsi, car vous êtes si jeune et si seule...

– Oh ! oui, oui ! Vous avez l’air si bonne ! Vous me plaisez tant, tout d’un coup !

Les yeux pleins d’éclairs s’adoucissaient, des doigts frémissants saisirent ceux de la vieille dame, les pressèrent fortement.

– Eh bien ! chère enfant, il ne faut pas vous révolter ainsi devant des coutumes qui sont celles du milieu où vous êtes appelée à vivre. Croyez-en l’expérience d’une femme qui a horreur de toute bassesse, qui ne vous conseillerait pas la moindre capitulation de conscience ; prêtez-vous de bonne grâce à ces usages d’étiquette, pénibles parfois, et réservez vos révoltes pour d’autres causes plus graves qui peuvent se présenter dans le cours de votre existence.

– Mais vous ne savez pas que... je... je suis forcée de l’épouser... et que je le déteste ? dit Aélys avec véhémence.

La comtesse Sareczy la couvrit d’un regard attendri et compatissant.

– Pauvre petite ! Il faut être courageuse et patiente... très patiente. Il faut faire les concessions nécessaires, dans tout ce qui ne touche pas à votre conscience. Quant à détester le prince Lothaire...

Un sourire d’une ironie mélancolique vint aux lèvres de la vieille dame.

– Je crois qu’il doit être si mauvais ! dit Aélys avec angoisse. Pensez-vous, madame, qu’il ne me rendra pas malheureuse ?

– Mais j’espère que non, ma chère enfant... Vous semblez si bonne, si charmante, qu’il ne pourra manquer de vous aimer.

Un regard attristé, plein de pitié, s’attachait à l’enfant inquiète et cabrée déjà devant le joug entrevu.

– ... Voyons, il faut que je finisse vite de vous renseigner sur les petits détails du protocole, car nous arrivons.

Dix minutes plus tard, en effet, la voiture s’arrêtait devant la façade principale du château où se tenaient plusieurs laquais en grande livrée.

Le comte Brorzen s’avança pour recevoir la future fiancée. Il lui offrit la main à sa descente de voiture et la conduisit au salon que l’on dénommait « salon des glaces ». Il donnait d’un côté sur le péristyle et de l’autre sur une galerie par où l’on gagnait la bibliothèque et l’appartement du prince.

Plusieurs personnes s’y trouvaient réunies. Le prince, debout près d’une des fenêtres ouvertes sur le parterre, s’entretenait avec le comte Sareczy. Il avait revêtu aujourd’hui la tenue de colonel-général du régiment de hussards rouges que le prince régnant de Waldenstein entretenait et qui se joignait en temps de guerre à l’armée autrichienne. Ce costume d’un rouge foncé, orné de quelques légères broderies d’or fort discrètes, ainsi que d’un col et de parements de soie blanche, était de la plus sobre élégance et l’aïeul du prince Lothaire, qui l’avait ainsi choisi, n’aurait pu mieux faire s’il avait souhaité faire valoir les dons physiques de son jeune descendant.

À l’entrée d’Aélys, Lothaire, tout en achevant une phrase commencée, quitta la fenêtre et s’avança vers la fillette. Celle-ci s’arrêta quelques secondes. Elle regardait avec un peu d’effarement ce jeune officier vêtu de rouge qui avait pourtant bien le visage du prince Lothaire. La comtesse Sareczy la poussa doucement. Alors elle s’avança, un peu raidie, le teint empourpré, les yeux fixés sur cette main qui allait se tendre vers elle.

Mais comme elle s’arrêtait devant Lothaire. elle sentit la sienne saisie par des doigts impérieux, elle se vit emmenée jusqu’à la princesse Jutta, assise à quelques pas plus loin.

– Ma tante, voici ma fiancée. Je compte pour elle sur ton affection, qu’elle méritera certainement.

La princesse, en se soulevant un peu, tendit les mains à Aélys qu’elle attira près d’elle et baisa le front blanc de ses lèvres qui souriaient le plus aimablement du monde.

– Je reporterai sur elle un peu de celle que j’ai pour toi, mon cher Lothaire.

Le prince, en se détournant, fit un geste et le comte Brorzen s’approcha. Il offrit son bras à la fiancée, tandis que la princesse Jutta prenait celui de Lothaire. Puis les deux couples se dirigèrent vers la chapelle, suivis des autres personnes présentes.

La chapelle de Croix-Givre était un charmant sanctuaire fait de marbre blanc et vert. Jean Forignon, le jardinier, l’avait ornée d’une discrète décoration de fleurs blanches, d’après les instructions du prince, comme il convenait pour une cérémonie de fiançailles. Des fauteuils d’ancienne tapisserie à dossier orné du dragon de Croix-Givre étaient préparés pour Lothaire et Aélys, dans le chœur où attendait le chapelain.

Aélys avait en ce moment une allure de somnambule. Réellement, elle ne savait plus très bien si elle était éveillée ou non... si c’était elle, la petite fille du Vieux-Château, qui était assise près de ce jeune officier, devant l’autel où deux hauts cierges brûlaient de chaque côté du tabernacle, devant ce prêtre étranger, vêtu d’un rochet garni de précieuse dentelle, qui commençait une allocution en un excellent français.

Que disait-il ? Ah ! il parlait encore de respect, d’obéissance, de dévouement... toutes choses bien faciles quand on aime, quand on estime.

Aélys leva un timide regard sur Lothaire. Il se tenait assis dans une attitude à la fois correcte et altière, les bras croisés, la tête redressée. Les lignes pures de son profil se dessinaient avec netteté, dans la lumière qui tombait des vitraux anciens. Au coin de sa bouche, il avait un pli léger qui lui donnait une expression pensive, accentuée par la paupière un peu baissée.

« S’il avait toujours cet air-là, je pourrais peut-être m’habituer à lui », pensa Aélys.

Maintenant, l’allocution était terminée. Le chapelain bénit la bague de fiançailles, puis s’avança vers le prince qui se levait, imité aussitôt par Aélys.

La comtesse Sareczy lui avait dit : « Après vous avoir mis la bague au doigt, Son Altesse vous embrassera. Il ne faut pas vous en effaroucher ; c’est une coutume de notre pays. »

Aélys songeait : « Puisqu’il m’a déjà épargné le baise-main, j’espère bien qu’il agira de même pour cela ! »

Sa main tremblait un peu dans celle qui l’enserrait avec une sorte de caressante douceur, tandis que le prince, sans se presser, passait le cercle d’or orné d’une émeraude au petit doigt délicat et le faisait glisser comme pour constater qu’il était beaucoup trop large.

Puis Lothaire se redressa, mit ses mains sur les épaules frêles et, se penchant de nouveau, posa rapidement ses lèvres sur celles d’Aélys.

Elle eut un si vif mouvement de recul que le fauteuil placé derrière elle faillit tomber.

Ses yeux pleins d’une sorte d’effroi mêlé de colère rencontrèrent un regard souriant, ironique, dont la douceur veloutée donnait une impression de caresse. Puis ce regard se détourna, le prince prit la main d’Aélys qui se raidit dans la sienne, et les fiancés sortirent de la chapelle.

Dans le salon des glaces, Lothaire présenta à la future princesse les personnes présentes : la comtesse Sidonia Brorzen, vêtue d’une élégante robe blanche, un peu pâle et se forçant à un sourire gracieux, le comte son père, d’autant plus empressé qu’il avait dû recourir aux plus humiliantes supplications pour obtenir sa rentrée en grâce, le comte Sareczy, beau vieillard de mine très noble et de physionomie bienveillante, la baronne de Fendlau, la vieille comtesse Fützel, ancienne gouvernante du prince, devenue dame de compagnie près de Sidonia, le capitaine comte Erdel, aide de camp de Son Altesse, et Valérien de Seldorf, dont la remarquable souplesse d’échine attira de nouveau l’attention d’Aélys quand il se courba jusqu’à terre devant elle.

Ainsi que le lui avait indiqué la comtesse Sareczy, la nouvelle fiancée répondait par un petit salut gracieux à la révérence des femmes et donnait aux hommes sa main à baiser. Ce cérémonial accompli, Lothaire ordonna, en s’adressant à Valérien :

– Que l’on serve la collation dans une demi-heure. Viens un moment, Aélys, j’ai à te parler. Chère comtesse, il y a dans la galerie quelques tableaux assez remarquables sur lesquels je vous demanderai de me donner votre avis.

La comtesse Sareczy, obéissant à cette invitation, suivit les fiancés dans la galerie tendue de tapisseries et, discrètement, se dirigea vers un tableau de Coypel placé à l’extrémité.

Aélys se laissait conduire par la main ferme et autoritaire qui avait saisi la sienne. Elle ne savait décidément plus trop où elle en était. Lothaire la mena dans la profonde embrasure d’une fenêtre, où deux fauteuils étaient disposés. Il la fit asseoir sur l’un d’eux et prit place près d’elle.

– Donne-moi cette bague, Aélys, elle est trop grande pour toi. Je t’en ferai faire une autre. Que signifie cet air offusqué, petite fille ?

Il la regardait avec un amusement railleur qui fit monter une rougeur plus vive au visage délicat.

– Pourquoi me tutoyez-vous ? demanda-t-elle d’une voix frémissante.

– Parce que c’est la coutume, en Autriche, entre fiancés. Je te permets d’en user ainsi à mon égard et de m’appeler Lothaire.

– Oh ! non !

Il se mit à rire, en répliquant :

– Comme tu voudras ! Je sais que tu es une petite fée un peu farouche et il me plaît de t’accorder quelque indulgence. N’en abuse cependant pas, car... je ne suis pas très patient.

– Oh ! je le pense bien ! dit Aélys avec une spontanéité qui amena un nouveau rire sur les lèvres de Lothaire.

– Voilà un cri du cœur ! Je crois que tu as une très mauvaise opinion de moi. Qui donc t’a renseignée à ce sujet ?

– Personne. Mais je vous ai vu, autrefois, et je crois que vous êtes tout pareil...

– Ah ! oui, la correction de Valérien ! Décidément, cela t’a bien frappée ! Aurais-tu préféré que je fisse châtier la petite fille indiscrète, véritable cause de mon réveil ?

– Oh ! moi, je ne me serais pas laissé faire ! dit-elle ardemment. Je n’aurais pas été comme ce petit garçon, que je plaignais et que je méprisais en même temps.

– Méprise-le, c’est tout naturel, mais ne le plains pas. Seldorf a la bassesse dans le sang et il est si parfait courtisan qu’il aimerait cent fois mieux, plutôt que d’être seulement ignoré de moi, se voir traité comme la poussière que je foule aux pieds. Sois donc persuadée qu’il considérait comme un grand honneur d’être appelé à me distraire un instant.

– Vous distraire !

Aélys attachait sur Lothaire un regard indigné.

– ... Vous distraire en voyant souffrir ! Mais c’est... c’est affreux !

N’était-ce pas Satan en personne, ce jeune homme vêtu de rouge, avec son beau visage orgueilleux, sa bouche que soulevait un pli de raillerie presque cruelle, ses yeux où passait un éclair de méprisante moquerie ?

– Allons, ne te fâche pas, petite fée. Valérien n’en vaut pas la peine, je t’assure, et tu le comprendras en le connaissant mieux. Sais-tu que tu fais une bien jolie petite Dame verte ? Ce costume un peu singulier te va à merveille et il faudra le remettre quand tu viendras ici. Mais pourquoi ceci ?

Avant qu’Aélys eût pu faire un mouvement, le ruban retenant ses cheveux était dénoué, jeté au loin, et les boucles dorées se répandaient sur son cou et ses épaules.

– ... C’est ainsi que je te veux voir, petite belle aux cheveux d’or. Maintenant, raconte-moi ce que tu faisais à ton abbaye et ce qu’on t’y apprenait.

Son regard, de nouveau, avait repris une douceur caressante. Comme Aélys se taisait, trop émue encore pour répondre, il répéta en souriant :

– Raconte, Aélys... quand tu seras calmée.

Il se renversa contre le dossier du fauteuil et ses doigts se mirent à jouer avec les boucles soyeuses. Entre les cils abaissés, il semblait considérer avec complaisance la figure menue, palpitante et encore rouge de l’indignation soulevée tout à l’heure en l’âme d’Aélys par les paroles de son fiancé. La fillette se raidissait bien fort pour ne pas écarter cette main, pour ne pas s’éloigner de ce prince Lothaire, beau et effrayant comme l’archange déchu.

– Apprends-tu la musique ?

– Oui, prince.

– Tâche de devenir très forte, car je suis bon musicien, et nous jouerons ensemble. Un de ces jours, je te ferai entendre mon violoncelle. Tu me diras si cela te plaît – et je suis certain, avec toi, d’avoir une réponse sincère. N’est-ce pas que tu ne me feras pas de compliments si je ne les mérite pas ?

– Certainement non !

Il eut un léger rire amusé. La caresse de ses yeux était nuancée d’ironie. Aélys se contraignait à ne pas baisser les siens, à le regarder bien en face pour ne pas avoir l’air d’une petite fille peureuse. Et tandis que, sur une nouvelle question de Lothaire, elle racontait son existence à la Combe-des-Bois, une sensation un peu grisante l’envahissait, faisait glisser en tout son être comme un étrange petit frisson.

Une horloge, placée sur un socle de marbre en face des fenêtres, sonna quatre heures.

– Il est l’heure de la collation, dit Lothaire. Je te ferai ensuite reconduire au Vieux-Château. Demain, dans l’après-midi, j’irai te prendre en voiture pour une promenade dans la forêt. Car il faudra te résigner à me voir tous les jours, Aélys, pendant le temps que je resterai ici.

– Je sais bien que je dois, maintenant...

– Que tu dois me supporter ? dit-il en voyant qu’elle s’interrompait, un peu troublée sous le regard où s’allumait une lueur de raillerie. Ce mariage que t’impose la volonté de ton père est-il donc un grand sacrifice pour toi, Aélys ?

– Un très, très grand sacrifice, parce que...

– Parce que ?

Courageusement, elle acheva :

– Parce que je sens bien que je serai malheureuse près de vous.

– Voilà une appréciation très flatteuse pour moi ! Alors, tu as peur ?

– Mais non, je n’ai pas peur !

Elle se redressait, avec une flamme de défi dans les yeux.

– Je sais bien que Dieu me donnera la force de souffrir, s’il le faut, puisque je dois obéir à mon père. Mais si j’avais été libre...

– Tu ne m’aurais jamais choisi ?

Bien loin de paraître fâché, Lothaire semblait s’amuser infiniment.

– ... Ainsi donc, je ne te plais pas ?

Il se penchait vers Aélys et son visage, sa bouche moqueuse se trouvèrent tout près de la petite figure frémissante.

Elle balbutia : « Non ! » en se reculant, en détournant les yeux de ces yeux noirs qui étincelaient de gaieté railleuse.

Lothaire se redressa, en riant toujours, et se leva en disant à mi-voix, comme se parlant à lui-même :

– Ah ! toi, tu es unique au monde !

Puis il fit quelques pas vers la partie de la galerie où la comtesse Sareczy contemplait un tableau de l’école hollandaise.

– Nous allons rejoindre la princesse pour la collation, madame. Que dites-vous de ceci ? Le comte Brorzen, qui est bon connaisseur, le prise fort. Mais nous n’avons pu découvrir de signature.

Aélys s’était levée à son tour. Elle s’appuyait à la porte-fenêtre, car elle se sentait un peu défaillir. Les efforts qu’elle avait dû faire sur elle-même depuis deux jours, les angoisses qui l’avaient tourmentée, les émotions diverses de cet après-midi avaient raison de ses forces.

Et puis, ce prince Lothaire... Ah ! oui, – bien que pour tout au monde elle ne voulût pas le lui avouer, – quelle peur étrange elle avait de lui !

Il revenait vers elle et lui présenta son bras en disant :

– Mets ta main là, Aélys.

Elle obéit, et tous deux, suivis de la comtesse Sareczy, rentrèrent dans le salon voisin. Aélys vit leurs deux silhouettes reproduites dans les parois de glaces. Une jolie petite fille aux boucles éparses, tout habillée de vert, près du bel officier svelte vêtu de ce rouge sombre qui faisait ressortir la mate blancheur du visage et le brun satiné des cheveux, qui semblait aussi donner un reflet ardent aux yeux foncés, d’une si changeante beauté.

Avec la princesse Jutta, et suivis des personnes présentes, les fiancés passèrent dans le péristyle où la collation était servie. Aélys, dominant courageusement sa faiblesse, se laissait conduire et s’assit à la place que lui désignait un imposant majordome, près du prince. En jetant un coup d’œil autour de la table, Lothaire demanda :

– Eh bien ! où est donc la princesse Brorzen ?

– Sidonia a eu un moment de malaise, Altesse, répondit le comte. Que Votre Altesse veuille bien l’excuser. Elle espère pouvoir reparaître tout à l’heure.

Les sourcils de Lothaire se rapprochaient. Un pli de mécontentement sarcastique se dessina au coin de sa bouche, tandis qu’il détournait dédaigneusement son regard du comte Brorzen, qui parut aussitôt sombrer dans la désolation.

Aélys, vainement, essayait d’avaler une cuillerée de la glace vanillée contenue dans une ravissante coquille de porcelaine de Sèvres. Il lui semblait que les colonnes de marbre, les personnes présentes, tout, enfin, tournait autour d’elle.

« Je vais tomber ! » pensa-t-elle avec effroi.

– Tu n’as pas faim, petite fille ? demanda une voix à son oreille.

Elle murmura :

– Non, je... je ne me sens pas bien...

La cuiller lui échappa des mains. Contre le dossier de la chaise, la petite tête se renversa ; puis le corps frêle ploya et aurait glissé à terre si Lothaire ne l’avait retenu.

– Qu’a donc cette enfant ? s’écria la princesse Jutta.

– Sans doute la chaleur l’incommode-t-elle... ou un peu trop d’émotion.

Tout en parlant, Lothaire quittait son siège et enlevait Aélys entre ses bras.

– Voulez-vous venir lui donner les soins nécessaires, madame ? dit-il en s’adressant à la comtesse Sareczy.

– Mais, mon enfant, si tu le désires, je puis...

Et la princesse Jutta se soulevait sur son fauteuil.

– Non, ma tante, il est inutile que tu te déranges, répondit-il brièvement.

Il emporta Aélys dans le salon et la déposa dans un fauteuil. La comtesse Sareczy, qui l’avait suivi, mit un flacon de sels sous les narines de la fillette, qui entrouvrit presque aussitôt les yeux et murmura :

– Je vous demande pardon...

– Tu es toute pardonnée. Une petite rose sauvage comme toi n’est pas accoutumée à notre atmosphère.

Lothaire se penchait et prenait entre ses mains tièdes et singulièrement douces la petite main glacée, sur laquelle il mit un baiser.

– ... La comtesse va te reconduire et tu te reposeras jusqu’à demain. La promenade en voiture te fera ensuite du bien. Chère comtesse, veuillez donner les ordres nécessaires pour que vous puissiez partir dans un moment.

Il s’éloigna et alla reprendre sa place à table. Tandis qu’il répondait aux questions d’un intérêt affecté que lui adressait la princesse Jutta, Sidonia parut et vint silencieusement s’asseoir à sa place, demeurée vide jusque-là. Son beau visage aux lignes régulières était altéré, des cernes mauves se dessinaient sous les yeux qui semblaient légèrement rougis. Le prince ne tourna même pas la tête de son côté et ne parut pas un instant s’apercevoir de sa présence, jusqu’au moment où il se retira en invitant les homme présents à le suivre dans la salle de billard.

Le comte Brorzen, en passant près de sa fille, s’arrêta en disant à mi-voix :

– Prends sur toi, Sidonia ! Ne recommence plus ceci ! Le prince est très mécontent et te le fera sentir.

Elle murmura, en déchirant de ses doigts nerveux la dentelle qui ornait son corsage :

– C’était si affreux de voir cette petite créature... sa fiancée... sa fiancée !

– Patience ! Tout arrive à qui sait attendre... et manœuvrer. Mais ne compromets pas nos efforts par d’intempestives faiblesses. Le prince est de ces hommes qui font très volontiers souffrir une femme, mais ne peuvent supporter que leur victime cesse un instant de sourire et se permette de défaillir, surtout en public. Cette tendance s’accentuera chez lui avec l’âge. Agis en conséquence à l’avenir et, dès aujourd’hui, tâche de te faire pardonner.

Sur ces mots, le comte Brorzen se hâta de rejoindre la suite du prince.

– Sidonia, viens, ma chère enfant ! dit affectueusement la princesse Jutta.

Elle prit le bras de la jeune fille et se dirigea vers son appartement. Toutes deux entrèrent dans le salon vert. La princesse s’assit et Sidonia, s’agenouillant près d’elle, appuya son visage contre son bras.

– Ma pauvre petite ! Tu n’as pas eu la force. Mais il ne fallait pas...

– Mon père vient de me le dire. Je n’ai pas le droit de faiblir sous l’excès de la souffrance. Chère, chère princesse, j’ai cru mourir, aujourd’hui, en assistant à ces fiançailles ! Que sera-ce donc quand il l’épousera, si jamais ce jour arrive ?

Les yeux bleus, chargés de désespoir et de passion, se levaient sur le visage de la princesse que crispait une colère contenue.

– Oui, tu as raison d’ajouter ceci, enfant ! Il n’est pas fait, ce ridicule mariage. Lothaire s’est pris d’une singulière fantaisie pour cette fillette mal élevée, jolie, certes, étrange surtout. Accomplir la promesse de son père lui paraît intéressant pour le moment. Mais il a l’esprit trop capricieux pour se plaire longtemps à cet idyllique amusement. La petite, jusqu’au moment du mariage, sera mise dans quelque couvent, et Lothaire, d’ici là, verra tant de femmes belles, séduisantes, amoureuses, qu’il oubliera et dédaignera cette enfant.

– Mais parmi ces femmes... s’il choisit la princesse de Waldenstein ?

– Tu es l’une d’elles, Sidonia. C’est à toi de manœuvrer pour le conquérir définitivement. Quant à cette odieuse petite fille, ne t’en inquiète pas trop, je te le répète. Si par hasard, Lothaire persistait à l’épouser... eh bien ! nous verrions à trouver un moyen pour l’éloigner de notre route.

– Ah ! je mourrais si jamais il m’écartait de lui ! murmura Sidonia, en cachant son visage contre le bras de la princesse.

Ce bras s’étendit, enserra la jeune fille.

– Il te brisera plus d’une fois le cœur, enfant. Car lui ne saura jamais, ou plutôt ne voudra jamais aimer comme tu souhaiterais de l’être.

– Je le sais ! dit sourdement Sidonia. Je le connais... autant qu’on peut connaître une nature si étrange, insaisissable, une nature où le charme le plus enivrant côtoie une sorte de cruauté raffinée. Je le connais, et je l’aime ainsi, je ne le voudrais pas autrement !

Pendant un long instant, les deux femmes restèrent silencieuses. La princesse Jutta caressait lentement les cheveux blonds de la jeune fille.

Elle dit tout à coup, avec un petit rire qui sonna faux :

– Décidément, la comtesse Sareczy est chargée officiellement d’être le chaperon de la nouvelle fiancée ! Je suppose que Lothaire recevra le mari et la femme à Söhnthal et qu’ils reparaîtront à la cour sous son égide. Mais, décidément, ces gens-là me sont tout à fait antipathiques et je regrette que mon neveu leur accorde une si évidente faveur. Enfin, espérons qu’elle ne sera pas de longue durée !

Les deux vieillards dont il était ainsi question se retrouvaient une heure plus tard dans l’appartement qui leur avait été affecté. Le premier mot de la comtesse, en abordant son mari, fut celui-ci :

– Pauvre petite !

– Hélas ! Elle paraît si charmante !

– Un petit être délicieux ! Et fière, ardente, sensible. Tout ce qu’il ne faudrait pas.

– Sa vie ne sera qu’une souffrance si ce mariage s’accomplit.

– Il s’est montré bon pour elle, aujourd’hui.

– Aujourd’hui, oui, aujourd’hui...

Tous deux se regardaient avec une grande tristesse au fond des yeux.

– Il est mystérieux, ce prince Lothaire, murmura la comtesse. On ne sait au juste...

– Séduction et mystère, oui. Cruauté aussi, prétend-on. Déjà, la femme n’est pour lui qu’un être sans âme, dont il se joue impitoyablement. Et cette servilité qu’il se plaît à voir autour de lui...

– Pourtant, nous, qui ne sommes pas des flatteur, qui conservons notre dignité, nous semblons lui être sympathiques.

– Oui, c’est vrai. Il y a réellement en lui une énigme. Mais souhaitons de tout notre cœur que cette union si disproportionnée moralement parlant ne s’accomplisse pas !

Ainsi – non pour le même motif – le vœu des Sareczy se rencontrait avec celui de la princesse Jutta.
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