Première partie








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VIII


Aélys était assise sous le berceau de chèvrefeuille, dans le jardin du Vieux-Château. Elle avait de nouveau revêtu la robe de soie verte et attendait qu’on vînt la chercher pour la conduire au Château-Vert.

La promenade en voiture s’était fort bien passée, la veille. Les comtesses Sareczy et Brorzen occupaient le siège de derrière de l’élégant équipage. Aélys se trouvait sur le devant, près du prince qui conduisait avec la plus souple maîtrise les chevaux ardents et difficiles. Lothaire s’était montré aimable, très gai, presque sans ironie et, pour la première fois, Aélys avait fait entendre devant lui son rire frais, si léger, dont son amie Cécile de Forsan disait : « Il n’y a rien de plus charmant à écouter. » Elle était rentrée de cette promenade un peu grisée – par l’air de la forêt et la rapidité de la course, pensait-elle ingénument. Lothaire, en l’aidant à descendre de voiture, l’avait complimentée sur son courage.

– Bien des personnes sont effrayées par mes chevaux et par l’allure que je leur fais prendre. Mais, chez toi, je n’ai pas surpris un seul moment d’inquiétude.

– C’est que je n’en ai pas eu du tout. Je sentais que vous étiez tout à fait maître de ces belles bêtes et je trouvais si agréable d’être ainsi emportée par elles !

Lothaire avait souri au petit visage rose, animé, aux beaux yeux brillants, et il avait dit :

– Nous recommencerons.

À ce moment, Aélys avait rencontré le regard de la comtesse Brorzen et elle avait songé avec quelque saisissement : « Elle ne me regarderait pas autrement si elle voulait me dévorer. »

– À demain, avait ajouté le prince. Je t’enverrai chercher.

Aélys attendait donc. Pour ne pas perdre son temps, selon les principes enseignés à l’abbaye, elle avait pris son tricot et continuait un bas commencé. Travail machinal, qui n’empêchait pas celui de l’esprit. Aélys pensait au fiancé qu’elle allait revoir tout à l’heure – elle y pensait avec une étrange sensation où la crainte, la défiance, et toujours un petit ferment de révolte, se mêlaient à cette sorte de griserie déjà éprouvée en présence de Lothaire.

« Il a été bon pour moi, jusqu’ici, songeait-elle. Que sera-t-il aujourd’hui ? »

Et la parole prononcée par Mathias Heller, le forestier, revint à sa mémoire : « Ce qui plaît aujourd’hui à Son Altesse lui déplaît le lendemain. »

Alors, elle... subirait-elle aussi l’effet de cette humeur capricieuse ?

Oui, sans doute. Il devait avoir l’âme aussi changeante que sa physionomie qu’elle avait déjà vue si différente, depuis le jour où il s’était avancé vers elle, sur l’esplanade de Croix-Givre.

Et puis, il ne pouvait pas être réellement bon, l’homme qui déclarait avec tant d’orgueilleux cynisme que le châtiment injuste autrefois infligé à son jeune compagnon avait été pour lui une distraction.

À ce souvenir, Aélys sentit de nouveau l’indignation bouillonner en elle. Oui, de quel ton il avait dit cela ! Comme ses yeux étaient mauvais, à ce moment-là ! Vraiment, il était effrayant, ce prince Lothaire... et il y avait bien de quoi éprouver ce petit frisson d’angoisse qui, tout à coup, faisait glisser les aiguilles des mains d’Aélys.

Mais la fillette se redressa, tendit l’oreille. Une voiture approchait. Un instant plus tard, Aélys y montait et s’asseyait en face de la femme de chambre envoyée pour l’accompagner.

À une courte distance du château, sur un des côtés du parterre, se trouvait l’orangerie. En ce moment, citronniers, grenadiers, orangers, soignés avec amour par les successifs Forignon, étaient disposés sur les terrasses et le bâtiment, aux larges ouvertures cintrées et vitrées, demeurait vide. Orné à l’extérieur d’une vieille et superbe glycine, il avait ses murs intérieurs couverts de rosiers, à cette époque de l’année en pleine floraison. Les arômes suaves, pénétrants, qui s’en exhalaient, avaient sans doute incité le prince Lothaire, grand amateur de fleurs odorantes, à choisir depuis quelques jours cette orangerie pour y faire servir le café. Ce fut là que la femme de chambre conduisit Aélys, qui s’y trouva en présence de la princesse Jutta, de la comtesse Sareczy et de la dame d’honneur.

La princesse l’accueillit avec cette amabilité à laquelle ne se méprenait pas la fillette. Son antipathie du premier moment pour la tante du prince Lothaire persistait. Pas davantage ne lui plaisait Mme de Fendlau, élégante jeune femme aux manières doucereuses et au regard sans franchise. Mais, par contre, elle aimait déjà cette bonne comtesse Sareczy et se réjouissait de la trouver là, près de ces deux autres femmes dont, instinctivement, elle ressentait la malveillance.

Dix minutes plus tard, un domestique apparaissait et informait Mlle de Croix-Givre que, Son Altesse le prince Lothaire l’attendait dans la bibliothèque, ainsi que la comtesse Sareczy.

À quelque distance de l’orangerie, Aélys glissa son bras sous celui de la vieille dame en murmurant :

– Oh ! que je suis contente d’être seule avec vous ! La princesse est pourtant aimable... mais je sens que ce n’est pas vrai. Dites, n’ai-je pas raison ?

Elle levait un regard interrogateur sur la comtesse qui laissa voir quelque embarras.

– Je crois que vous exagérez... que vous vous faites une idée...

– Si, si, vous pensez comme moi. Elle est probablement mécontente de ce mariage. Eh bien ! si elle croit que cela me fait plaisir, à moi !

Le regard d’Aélys s’assombrissait tout à coup.

– ... J’aurais bien voulu qu’elle trouve un moyen pour me l’épargner ! Comme cela, tout le monde serait content, même le prince, qui en aura vite assez de moi quand j’aurai cessé de l’amuser.

– Mais, mon enfant, pourquoi pensez-vous que Son Altesse... ?

La comtesse attachait un regard d’étonnement attristé sur la petite figure soudainement un peu crispée.

– « Ce qui lui plaît un jour lui déplaît le lendemain. » Quelqu’un m’a dit cela, il y a peu de temps. Et je sens bien que c’est vrai.

– Peut-être pas pour vous...

La protestation manquait de conviction, car la comtesse Sareczy pensait avec un serrement de cœur : « Hélas ! pauvre petite, vous l’éprouverez sans doute comme les autres ! »

En secouant ses cheveux, qu’elle avait laissés libres pour obéir au désir de Lothaire, Aélys murmura :

– Pour moi aussi.

Dans la bibliothèque, le comte Sareczy, monté sur une échelle roulante, cherchait des livres dans un rayon haut placé. Le prince, debout à quelques pas de là, feuilletait un vieux volume couvert de peau brune. Il le posa sur une table à l’entrée de la comtesse et de sa jeune compagne et fit quelques pas au-devant d’elles.

– Ma petite Aélys, j’ai quelque chose d’intéressant à te faire connaître.

Il prenait la main de la fillette et l’attirait vers lui.

– ... Tout d’abord, je te présente Tamerlan.

Le léopard, étendu à quelques pas de là, se soulevait et fixait sur Aélys ses yeux d’un vert doré.

– ... C’est l’âme parlante des Waldenstein qui, en de très lointains âges, arrivèrent d’Asie couverts de peaux de léopard et, dit la chronique de notre maison, étaient « aussi cruels et terribles que les pires fauves ». Ils se sont civilisés depuis, comme tu peux le constater. Tamerlan aussi, d’ailleurs. Il est mon favori et j’en fais ce que je veux. Approche-toi et caresse-le.

Mais Aélys eut au contraire, un léger mouvement de recul.

– Je n’aimerais pas beaucoup cela, dit-elle en levant sur Lothaire un regard hésitant.

– Ne crains rien, je ne te dirais pas de faire une chose où je verrais quelque danger pour toi. Cependant, si tu as peur...

Mais Aélys s’avança résolument et posa sa main sur la tête du fauve. Il fallait bien apprendre à être courageuse pour affronter dans l’avenir le maître inquiétant et mystérieux qui, dès maintenant, lui semblait plus redoutable que Tamerlan.

– Tu es brave, j’aime cela, dit Lothaire d’un ton approbateur. Maintenant, viens ici.

Il la conduisit à un large canapé de chêne et s’assit près d’elle, en indiquant d’un geste aimable à la comtesse Sareczy un siège en face de lui.

– ... Ce matin, le comte Sareczy, qui fouille avec délices dans cette bibliothèque, y a découvert entre autres intéressantes choses un antique volume où se trouvent relatées des légendes de la Comté. Comme elles sont écrites en vieux français, il va nous les traduire en langage plus intelligible pour des oreilles profanes.

Le comte était descendu de son échelle. Il alla prendre le volume que Lothaire avait posé sur une table et, obéissant à l’invitation du prince, s’assit à quelques pas d’Aélys.

Le vieux français n’avait pas de secret pour l’érudit bibliophile. En le traduisant, il savait conserver la saveur des mots, des expressions périmées. Aélys, un peu penchée, les mains jointes, écoutait avec un profond intérêt. De temps à autre, quand le comte s’interrompait ou terminait une légende, elle échangeait des appréciations avec lui, regardait les vieilles estampes intercalées dans le texte. Par moments, elle s’animait, devenait ardente et gaie, montrait une vivacité, une finesse d’intelligence qui semblaient ravir le vieux comte. Puis elle redevenait soudainement attentive, songeuse, avec une singulière profondeur de pensée dans le regard et une vie frémissante sur son petit visage palpitant.

Lothaire demeurait silencieux. Il s’était accoté dans un angle du canapé et tenait attachés sur Aélys ses yeux à demi cachés sous la courte frange des cils. Sa physionomie était pensive et sérieuse, telle que pendant la cérémonie des fiançailles. Mais, tout à coup, il parut sortir d’un rêve et interrompit le comte au milieu d’une captivante histoire où il était question d’une enchanteresse redoutable qui avait – en des temps fabuleux – habité la forêt de Croix-Givre.

– Laissons cela pour aujourd’hui, mon cher comte ; nous continuerons un autre jour.

Aélys dit d’un ton de regret :

– J’aurais voulu savoir ce que devint cette belle Elysis.

– Eh bien ! très probablement, après avoir tourné la tête à pas mal d’imbéciles, elle tomba elle-même sous le joug d’un plus fort et d’un plus malin que les autres. C’est une chose vieille comme le monde. Et ladite enchanteresse, comme toutes les femmes dans le même cas, ne fut vraiment heureuse qu’à partir de ce moment.

– Oh ! Altesse ! protesta la comtesse Sareczy.

Lothaire tourna vers elle son visage redevenu souriant et railleur :

– Je ne conteste pas qu’il existe des exceptions, chère comtesse. Mais je crois qu’une femme ne connaît la plénitude du bonheur humain que dès l’instant où elle sent la domination d’un maître, où elle devient à son tour faible, domptée, sous la dureté du joug.

– Il n’existe donc pas de dignité, de fierté féminines, selon Votre Altesse ?

Un reproche mêlé de tristesse passait dans l’accent de la comtesse.

– Bien peu, sans doute. J’imagine que l’avenir ne me donnera guère de motifs pour changer d’avis à ce sujet.

Un éclair de sarcasme traversait les yeux noirs.

– ... À moins qu’Aélys, peut-être ?

Il se tourna vers la fillette qui attachait sur lui un regard perplexe et inquiet.

– ... Dis, Aélys, te révolterais-tu si ton mari voulait faire de toi une personne bien soumise à ses volontés, qui n’aurait plus d’autres idées, d’autres opinions que les siennes, qui serait une sorte d’esclave, en un mot ?

– Ah ! certainement oui !

La réponse avait jailli avec véhémence. Lothaire eut un petit rire moqueur et se pencha légèrement.

– Eh bien ! moi, je pense que, si tu l’aimais, tu accepterais tout.

– Non, non ! Oh ! bien sûr que non ! Si c’est une femme comme cela que vous voulez, vous ferez bien d’en choisir une autre que moi !

Elle était de nouveau cabrée, la fière petite Aélys. Ses beaux yeux ardents bravaient la caresse veloutée du regard doucement ironique, le sourire énigmatique de ces lèvres railleuses.

– Je ne t’ai pas choisie, Aélys. Tu oublies que nous sommes tous deux obligés à ce mariage. Je ne dis pas que, pour mon compte, je trouve quelque chose de particulièrement pénible dans cette obligation. Mais l’avenir seul nous apprendra si nous sommes faits l’un pour l’autre.

– Oh ! je n’ai pas besoin d’attendre l’avenir pour savoir que...

Elle s’interrompit en rougissant, sous le regard de plus en plus moqueur.

– Petite fille, je devrais me fâcher pour la mauvaise opinion que tu as de moi. Il me plaît de ne point le faire, parce que... Non, je ne te dirai pas pourquoi, car cela te rendrait trop présomptueuse... et tu l’es déjà assez comme cela. Viens, maintenant.

Il se leva, lui prit la main et l’emmena vers une porte ouverte à deux battants sur un grand salon garni de tapisseries des Flandres. Cette pièce faisait partie de l’appartement particulier du prince Lothaire. Celui-ci, en entrant, désigna à sa petite fiancée un clavecin en bois de rose décoré de bronzes ciselés.

– Saurais-tu en jouer ? J’aurais voulu t’entendre.

– Oui, il y en a un à la Combe-des-Bois et Mme de Saint-Laurent, notre maîtresse de musique, m’y a fait jouer souvent.

– Eh bien ! va. Fais-moi juger de ton talent.

– Oh ! mon talent ! dit-elle avec un doux petit rire.

Elle alla s’asseoir devant le clavecin et commença une pastorale, œuvre délicate d’un musicien du siècle précédent. Tout d’abord, ses doigts avaient un petit tremblement à cause de l’auditeur qui était là, debout près d’une des fenêtres ouvertes sur la terrasse, et dont elle sentait le regard attaché sur elle. Mais, bientôt, elle surmonta cette gêne, ne songea plus qu’aux phrases mélodiques, d’une grâce mélancolique, écloses sous ses doigts légers.

Comme elle achevait, Lothaire se rapprocha et posa la main sur son épaule.

– Voilà une agréable découverte ! Tu es déjà une vraie petite artiste, Aélys.

– Je suis contente que cela vous fasse plaisir, dit Aélys avec simplicité, en se tournant un peu vers lui.

– Enfin, voilà une parole aimable ! C’est que tu en es avare, petite fée !

Il riait, en la regardant avec une douceur à la fois moqueuse et tendre.

– ... Tu feras tous mes compliments à Mme de Saint-Laurent pour avoir formé une si parfaite élève.

Cette parole rappela tout à coup à la fillette une question qu’elle devait adresser à son fiancé. La veille, dame Véronique lui avait dit : « Il faudrait savoir si, comme je l’espère bien d’ailleurs, il est dans les idées du prince de te voir finir ton éducation à la Combe-des-Bois. » Avec quelque anxiété, elle formula donc l’interrogation.

– Je n’ai pas encore songé à cela, ma chère petite. Très probablement, je jugerai préférable de te mettre dans un de nos couvents autrichiens où sont élevées des filles de grandes familles...

– Non, je vous en prie, laissez-moi à la Combe-des-Bois ! J’aurais beaucoup de peine de m’en aller maintenant, de quitter mon pays, cette abbaye où j’ai été heureuse.

– Oh ! oh ! du moment où ma fière Aélys m’adresse une prière, je ne puis rien lui refuser ! Tu resteras donc à la Combe-des-Bois... jusqu’à ce que l’Ogre t’emmène dans son palais de Söhnthal.

Il se pencha et posa ses lèvres sur une petite boucle de cheveux égarée sur le front blanc.

Aélys se rejeta en arrière si vivement qu’elle faillit tomber à la renverse.

– Eh ! petite fille sauvage, prétendrais-tu me dénier le droit de t’embrasser ?

Il regardait en souriant le visage empourpré, les yeux un peu farouches, toute la petite personne à la fois raidie et frémissante.

– Je ne veux pas ! dit Aélys avec énergie.

– Je ne veux pas ! Sais-tu que ce mot-là n’a guère de sens pour moi dans la bouche d’autrui ? Mais tu es vraiment une amusante enfant... une enfant, certes.

Il eut un rire bas, légèrement sardonique. Mais son regard restait étrangement caressant et comme éclairé d’une lueur de pensive tendresse.

Il s’écarta d’Aélys et alla prendre un violoncelle posé dans un angle de la pièce. Bientôt s’élevèrent des sons amples et profonds, une harmonie d’une poignante beauté. Aélys, immobile, les mains jointes, écoutait de toute son âme. Quand Lothaire, ayant remis le violoncelle à sa place, s’approcha d’elle, il vit un petit visage pâli par l’émotion et des yeux pleins de larmes.

Sans doute n’avait-il pas besoin d’autres signes pour connaître l’appréciation d’Aélys sur son talent, car il dit simplement :

– Il est temps que nous allions retrouver ma tante, Aélys.

Quelques instants plus tard, le prince Lothaire, sa fiancée et les deux vieillards, suivis du seigneur Tamerlan, faisaient leur entrée dans l’orangerie où la princesse Jutta les accueillit avec le plus doux sourire, en dépit de ses nerfs exacerbés, car l’heure où l’on servait habituellement le café était passée depuis longtemps.

Il y avait là le comte Brorzen, sa fille, la vieille comtesse Fützel, puis aussi l’aide de camp et M. de Seldorf. Tout ce monde salua fort respectueusement Aélys, que la princesse voulu faire asseoir près d’elle.

– Je viens de découvrir qu’elle était très bonne musicienne, ma tante, dit gaiement Lothaire.

Il avait pris place sur un fauteuil, en désignant à la comtesse Sareczy un siège près de lui. Toutes les autres personnes présentes s’étaient assises à quelque distance, dans un silence déférent.

– ... N’est-il pas vrai, comtesse ?

– Il est certain, Altesse, que Mlle de Croix-Givre paraît admirablement douée. Elle sera tout à fait digne, dans quelques années, d’accompagner l’artiste incomparable qu’est Votre Altesse.

– Tu as joué aussi, Lothaire. Les sons de ton violoncelle sont venus jusqu’ici, dit la princesse Jutta en dépliant son éventail.

– Oui, j’ai joué pour Aélys.

Ses yeux souriants allaient chercher la petite figure pensive, sur laquelle semblait demeurer encore un reflet de l’émotion éprouvée tout à l’heure.

Sidonia glissa vers la fillette un coup d’œil haineux. L’innocente petite Aélys ignorait que le prince Lothaire venait de lui faire là une grande faveur, dont elle, la belle comtesse Brorzen, n’avait jamais été honorée, quelle que fût son humble adoration pour lui.

En cette fin d’après-midi. Aélys eut l’occasion de voir son fiancé sous un nouvel aspect, celui d’un causeur étincelant, d’un esprit tout à la fois vif et profond, mordant et subtil. Il possédait une brillante culture intellectuelle, qu’une exceptionnelle facilité de travail et le goût de l’étude lui avaient permis d’acquérir précocement. Parmi ceux qui l’entouraient en ce moment, il trouvait des interlocuteurs fort capables de lui donner la réplique, en la personne du comte Sareczy, de sa femme, du comte Brorzen et de l’aide de camp. Valérien, lui, semblait réduit au rôle d’approbateur extasié des moindres mots sortis de la bouche princière. Quant aux autres dames, sauf la princesse Jutta, intelligente et fort instruite, aucune – même Sidonia, dont l’éducation intellectuelle était cependant fort complète – n’aurait osé oublier que le prince Lothaire dédaignait une opinion féminine en matière littéraire, scientifique ou politique, et déclarait qu’une femme ne saurait lui plaire dès qu’elle ouvrait la bouche sur un de ces sujets.

Aélys, tout naturellement, restait silencieuse. Non qu’elle ne fût capable de comprendre la plupart des sujets traités devant elle. Mais elle était fort intéressée, comme en témoignait sa physionomie. Et elle pensait avec une involontaire admiration : « Comme il est agréable à entendre ! Comme il doit être intelligent et savant déjà ! »

Elle considérait Lothaire avec une pensive perplexité. Il s’animait peu en parlant, gardait cette attitude d’indolence altière qui lui était habituelle. Mais son regard passait par toutes les phases de l’ironie ; un vif éclair y succédait à une sorte de langueur, et lui-même se voilait subitement sous une froideur dédaigneuse, un instant après remplacée par une flamme rapide qui donnait à toute la physionomie une singulière expression d’ardeur dominatrice.

Oui, il était bien intéressant à regarder, ce prince Lothaire... mais l’enfant qui se faisait cette réflexion avait tout de même une sorte de petit frisson, à la fois d’aise et d’angoisse, comme on en éprouve devant un mystère qui attire, fascine et effraye en même temps.

Mais là où il produisait plus fortement cet effet sur Aélys, c’était quand, par moments, il tenait ses yeux mi-clos, laissant glisser un regard d’énigmatique indifférence ou d’orgueilleux mépris, tandis qu’entre ses lèvres se dessinait ce demi-sourire qui semblait contenir tout un monde de dédain et de subtile cruauté.

Aélys n’analysait pas l’impression éprouvée, mais elle détestait Lothaire, à ces instants-là ; elle éprouvait un violent désir de fuir, de lui échapper... Il ressemblait alors, pensait-elle, au léopard couché à ses pieds, qui avait parfois ce même regard demi-caché, receleur d’inquiétant mystère et d’énigmatiques songeries, ce regard de fauve où semblaient couver les férocités ancestrales de la bête apprivoisée.

Il lui ressemblait aussi par la souple élégance, la grâce nonchalante et altière de tout son être, de ses attitudes, de ses gestes... Et voyant à un moment Tamerlan étendre sa patte, sortir légèrement ses griffes, en conservant ce même air d’indifférence profondément dédaigneuse, Aélys ne put contenir un tressaillement.

– Qu’as-tu, enfant ?

Lothaire, d’un regard où s’effaçait le mystère, considérait sa petite fiancée.

– ... Pourquoi as-tu frissonné ? Aurais-tu peur de Tamerlan, maintenant ?

Aélys rougit. Comment ces yeux mi-cachés avaient-ils pu surprendre son involontaire mouvement, alors qu’elle avait cru les voir quelques secondes auparavant occupés à regarder la comtesse Brorzen ? « Comme le chat regarde une souris », avait-elle instinctivement pensé.

– Non... mais... je le voyais sortir ses griffes...

– Et cela t’inquiète ?... Seldorf !

Un léger geste du pied vers le léopard fut sans doute suffisamment compréhensible pour le courtisan admirablement dressé qu’était Valérien de Seldorf, car il quitta aussitôt l’orangerie et rentra suivi du petit valet Julius, qui devait se trouver tout près de là. Le jeune garçon sortit de sa poche la chaîne aux fortes mailles d’argent, vint s’agenouiller sur le sol, près du fauve, et l’attacha au collier qui entourait le cou souple. Aélys, avec émotion, remarqua que ses doigts tremblaient.

Il se releva et voulut emmener l’animal. Mais Tamerlan ne semblait pas du tout disposé à quitter l’assistance. Il s’étendit gracieusement sur le flanc et ouvrit la gueule, montrant une langue rose et des dents inquiétantes.

– J’ai déjà dit qu’il fallait le prendre par le collier ; il se lève alors aussitôt.

Le prince Lothaire s’adressait à Valérien, d’un ton bref et impatient.

– Au collier, entends-tu ? ordonna M. de Seldorf.

Julius se pencha et avança une main qui tremblait plus fort. Son pâle visage devenait blême.

Mais il prit courageusement le collier du léopard qui, en effet, se leva et le suivit docilement.

– Il a horriblement peur, ce pauvre petit ! s’écria Aélys.

Elle tournait vers Lothaire ses yeux pleins d’émoi et de pitié.

– ... Pourquoi l’oblige-t-on à cela ? Votre Altesse a des domestiques plus âgés, plus forts...

– Eh ! te voilà bien cérémonieuse, ma mie !

Lothaire se levait en parlant et regardait la fillette avec une douce ironie. Autour d’eux, chacun – sauf les Sareczy – paraissait frappé d’une stupéfaction scandalisée devant l’incroyable audace de cette petite fille.

– ... Ne t’émeus pas, Tamerlan n’a jamais fait de mal à personne.

– Cela peut arriver !

– Tout arrive, en effet, même que je ne me fâche pas contre une jeune personne qui se permet de me faire des observations. Allons, viens. Je vais te conduire à pied jusqu’à ton logis. Brorzen et toi, Sidonia, vous nous accompagnerez.

La comtesse Brorzen s’inclina, avec le plus gracieux sourire. Mais elle jeta un coup d’œil navré sur sa robe de mousseline brodée, sur ses petits souliers très découverts, coquets et fragiles. Sans doute se demandait-elle ce que tout cela allait devenir dans les sentiers mal frayés du parc.

De fait, quand elle rentra, une heure plus tard, la mousseline pendait en plusieurs endroits, arrachée par des branches épineuses, les charmants petits souliers et les bas de soie blanche n’étaient plus que déchirures, sans parler des pieds blessés par des pierres aiguës. Le prince, en effet, s’était plu à prendre les plus mauvais sentiers parmi ceux de la seconde partie du parc. Et il y marchait allègrement, près de cette odieuse petite Aélys qui, avec une légèreté de gazelle, évitait tous les obstacles, semblait à peine toucher le sol de ses pieds menus chaussés de fragiles souliers de soie verte qui, à l’arrivée, n’avaient pas une égratignure.

– En vérité, tu es une vraie petite fée ! avait dit Lothaire en prenant congé d’elle.

Et au retour, par un chemin un peu moins mauvais, il avait marché si vite que Sidonia, torturée par la souffrance de ses pieds meurtris, était demeurée en arrière, tandis qu’il continuait de causer avec le comte Brorzen, sans paraître s’apercevoir qu’elle ne les suivait plus.

Mais ce n’était pas contre lui que se tournait l’âpre ressentiment de la belle comtesse. Il lui inspirait des sentiments trop idolâtres, il la tenait trop sous sa domination pour qu’elle lui gardât un seul instant rancune de l’amusement cruel auquel il s’était complu. L’entourage du prince Lothaire était d’ailleurs accoutumé de subir des fantaisies de ce genre, et Sidonia s’y fût soumise sans récriminations, comme en d’autres circonstances semblables, si elle n’avait vu Lothaire uniquement occupé d’Aélys, écartant les branches qui menaçaient les boucles blondes, lui offrant sa main à des passagers jugés par lui plus difficiles et riant de la voir les franchir en des bonds de jeune biche.

Oui, c’était la jalousie qui tourmentait Sidonia... la haine contre cette enfant destinée à devenir la femme du prince Lothaire et pour laquelle il montrait une si inconcevable indulgence.

– L’aimerait-il donc ? disait-elle un peu plus tard à la princesse Jutta, qu’elle avait rejointe à l’heure du souper.

La princesse, avec le comte Brorzen et sa fille, se tenait dans un des retraits que formaient les embrasures profondes des fenêtres de la galerie.

À quelque distance, les autres personnes qui prenaient place à la table princière causaient en attendant l’apparition du prince Lothaire.

Le comte Brorzen, à cette question de sa fille formulée à voix basse, leva légèrement les épaules.

– Allons donc ! Veux-tu que je te dise, moi, ce qu’il y a dans tout cela ? Simplement le plaisir de jouer avec ta souffrance, avec ta jalousie... Ne lui montre ni l’une ni l’autre, feins de trouver charmante, sympathique, la petite Croix-Givre... et, bientôt, celle-ci sera traitée comme elle le mérite, c’est-à-dire avec la douceur habituelle de Son Altesse quand on lui déplaît.

Un petit ricanement mauvais compléta la phrase.

– Cette petite, je l’ai en exécration ! murmura Sidonia.

La princesse joignit les mains en un geste d’impatience.

– Elle est intolérable ! Une petite effrontée ! Enfin, avec le caractère de Lothaire, nous ne pouvons douter que ce nouvel amusement prenne bientôt fin et qu’il la renvoie un de ces jours à son abbaye, après lui avoir donné la bonne leçon qu’elle mérite. Car l’idée que tu énonçais tout à l’heure est absolument ridicule, Sidonia. Voyez-vous Lothaire amoureux de cette petite fille ? Lui, lui !

Elle étouffa un rire moqueur.

– Non, pas maintenant, dit le comte Brorzen ; mais, plus tard, il nous faudra agir pour éloigner ce danger...

Baissant encore davantage la voix, il ajouta :

– Nous trouverons bien un moyen, sans danger pour nous... soit avant, soit après le mariage. Rien ne presse. L’important, ce sera de saisir la bonne occasion.

Une porte s’ouvrit à ce moment, au bout de la galerie. Le prince Lothaire entrait. Il vint à sa tante et jeta un coup d’œil moqueur vers la comtesse Brorzen qui se levait.

– Eh bien ! que t’a-t-il pris de rester en chemin, Sidonia ?

– J’étais trop légèrement chaussée, Altesse. Je regrette beaucoup, j’étais désolée...

C’était elle qui s’excusait – comme toujours – avec le plus doux, le plus humble des sourires.

– La pauvre enfant est blessée aux pieds, ajouta la princesse Jutta, sans se permettre le moindre reproche dans l’accent.

– Je me demande comment elle a fait ! Aélys n’avait pas la plus petite déchirure à ses chaussures ni à ses vêtements.

– Mlle de Croix-Givre est un délicieux papillon, Altesse. Elle n’a d’ailleurs que quatorze ans, avec toute la légèreté de cet âge, et, de plus, l’habitude de ces chemins un peu difficiles. En la voyant si vive, si agile, je l’admirais sincèrement, cette gracieuse enfant !

Une lueur traversa le regard du prince, une lueur d’intense raillerie qui, si la jeune comtesse avait su la comprendre, lui aurait aussitôt révélé que son hypocrisie demeurait complètement inutile.

– Oui, elle est charmante, dit négligemment Lothaire. Mon père a eu vraiment une très bonne idée le jour où il a fait cette promesse. Ne trouves-tu pas, ma tante ?

– Je suis, en effet, de cet avis, mon cher enfant. Cette jolie Aélys gagne à être mieux connue... et je crois vraiment que je l’aimerai beaucoup, déclara la princesse avec componction.

Elle non plus ne comprit pas la signification du regard que lui jeta son neveu, tout en répliquant d’un ton de subtile ironie :

– Je n’en doute pas, comme tu peux le penser.

Et, se tournant vers la comtesse Brorzen, le prince Lothaire lui offrit son bras avec un air soudainement aimable qu’il conserva pour elle tout le reste de la soirée. Sidonia, frémissante de joie, jugea qu’un tel résultat valait bien la peine d’avoir souffert héroïquement dans les sentiers du parc et même d’avoir – héroïsme plus grand encore – fait l’éloge de l’enfant qu’elle haïssait déjà comme une rivale.
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