Première partie








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IX


« Demain, je chasse dans l’après-midi, avait dit Lothaire en quittant sa petite fiancée à la lisière du parc, mais je m’arrêterai un instant au Vieux-Château, vers quatre ou cinq heures, probablement. »

Aélys, ayant appris par Félicie, la servante, que Johann Heller était plus souffrant depuis deux jours, jugea qu’elle avait le temps, dans l’après-midi, de se rendre jusqu’à la maison forestière. Elle partit donc un peu après deux heures, emportant un volume des fables de La Fontaine qu’elle comptait lire au jeune infirme pour le distraire.

Chemin faisant, elle entendit, venant des profondeurs de la forêt, le son des trompes et de lointains aboiements. Le prince avait parlé hier de cette chasse, à laquelle devaient prendre part, à cheval, la princesse Jutta, sa dame d’honneur et Sidonia.

Sidonia... Aélys la détestait plus encore que la princesse qui, pourtant, lui était si peu sympathique. Leurs amabilités, leurs sourires, ne pouvaient tromper ce jeune esprit observateur, cette petite âme pure, sincère, que toute fausseté rebutait. Mais la comtesse Brorzen produisait sur elle une impression particulière, dont elle ne définissait pas la nature et qu’elle trouvait singulièrement désagréable.

Cependant, elle était fort belle, cette blonde Sidonia, très élégante, d’allure noble et gracieuse. Elle avait des yeux bleus bien fendus, des traits réguliers, un teint d’une grande fraîcheur. Mais son air de morgue, la dureté habituelle de son regard, quand elle ne se sentait pas observée, n’avaient pu échapper à Aélys, gratifiée d’ailleurs de certains coups d’œil sournoisement malveillants. À ces moments-là, Sidonia avait une peu attirante physionomie. Puis, subitement, celle-ci changeait. Le sourire presque câlin, la douceur aimable s’y montraient, et ce sourire, cette douceur s’accentuaient fortement quand ils s’adressaient au prince Lothaire.

Les autres personnes aussi, évidemment, prenaient pour lui un air particulier. Tous – sauf les Sareczy, toujours dignes dans la déférence qu’ils lui témoignaient, ce qui augmentait considérablement la sympathie d’Aélys à leur égard – tous donnaient l’impression de dévots adorateurs, de flatteurs serviles d’une idole redoutée. Aélys songeait : « Je ne sais pas comment je m’habituerai à vivre entourée de ces gens-là, quand je serai mariée. » Mais elle ajoutait : « Surtout cette comtesse Brorzen ! »

Car elle détestait le regard de Sidonia tel qu’il était quand elle l’attachait sur le prince.

« Je suis sûre qu’elle le flatte encore plus que les autres, qu’elle approuve toujours ce qu’il fait ! » pensait la fillette avec un mélange de mépris et de colère.

Depuis ces deux dernières journées, elle passait, à l’égard de Lothaire, par des alternatives de craintives perplexités et d’indulgence un peu inquiète. Il y avait eu des moments où elle se disait, avec un petit frémissement plein de douceur : « Ah ! il me semble que je l’aimerais bien, s’il était toujours comme cela ! » Et d’autres... d’autres où ce frisson était celui de l’angoisse ou de la révolte, comme à cet instant où il n’avait eu aucune pitié du jeune valet tremblant d’effroi, où il avait répondu par la raillerie à la protestation compatissante de sa fiancée.

« Non, jamais je ne pourrai l’aimer, s’il continue comme cela ! songeait douloureusement Aélys. Je le lui dirai peut-être bien, si l’occasion s’en présente, parce qu’il vaut mieux qu’il le sache. Certainement, il est très aimable pour moi... presque bon ; mais, d’abord, cela ne continuera peut-être pas... puis je ne suis pas capable de le voir, sans rien dire, se montrer mauvais pour les autres ! »

Ainsi occupée de ces pensées, Aélys atteignit la demeure du forestier Heller. Ce fut lui qui ouvrit à la visiteuse. Il parut gêné, salua plus profondément que de coutume et répondit avec embarras à la question d’Aélys sur son fils ;

– Oui, Johann n’est pas bien. Il est nerveux... très nerveux.

Cette gêne, Aélys, avec surprise, la retrouva dans l’accueil de Rosa Heller et du jeune garçon. Avec la délicate bonté qui lui était habituelle, elle questionna Johann sur ce qu’il ressentait, et s’étonna encore de l’embarras qu’il semblait éprouver à lui répondre. Qu’avaient-ils donc, aujourd’hui, ces braves gens généralement si simples à son égard ?

« Ah ! pensa-t-elle tout à coup, c’est parce qu’ils savent que je suis la future princesse de Waldenstein ! Et ils se figurent que je suis devenue subitement, de ce fait, une importante personne à qui l’on ne peut parler à la bonne franquette, comme ils le faisaient jusqu’alors. »

Cette idée la fit sourire. Prenant la main amaigrie de l’infirme, elle demanda :

– Est-ce que je vous intimide, maintenant, Johann ?

– Mais... non, mademoiselle.

– Alors, pourquoi avez-vous cet air-là ? Je n’ai pas changé le moins du monde, croyez-le, parce que je suis depuis quelques jours la fiancée du prince, pour obéir à la volonté de mon père.

La main de Johann frémit dans la sienne, les yeux bleus, plus souffrants aujourd’hui qu’à l’ordinaire, se détournèrent un peu. Rosa dit en balbutiant :

– Nous avons appris, en effet. C’est un bien beau mariage...

– Un bien beau mariage ! répéta sourdement le garde, qui était demeuré debout près du lit de son fils.

Un rictus douloureux souleva la lèvre de Johann.

– Oh ! j’aimerais beaucoup mieux qu’il ne fût pas si beau et que j’aie la permission de choisir ! dit Aélys avec un soupir. Mais je dois obéir à mon père... et le prince au sien. Oui, Johann, vous êtes vraiment bien nerveux, mon ami ! Voyons, il faut tâcher d’être plus calme. J’ai de jolies choses à vous lire. Déjà, je vous ai dit quelques fables de La Fontaine et j’en apporte d’autres.

Un instant après, Aélys lisait tout haut, d’une voix au timbre pur et doux, tandis que Rosa cousait et que Mathias écoutait avec intérêt. Cette lecture était entremêlée de causeries et l’infirme semblait si bien distrait de ses souffrances qu’Aélys, charitablement, prolongeait sa visite en oubliant d’ailleurs complètement la visite promise de son fiancé.

Tout à coup, Johann tressaillit, se raidit un peu, parut pâlir davantage. La fine oreille d’Aélys percevait en même temps le bruit de chevaux galopant sur la route qui passait devant la maison forestière. Et elle se souvint alors de la chasse, du prince Lothaire qui devait venir au Vieux-Château.

– Ah ! je n’y songeais plus ! dit-elle en se levant vivement. Quelle heure est-il, Mathias ?

– Près de quatre heures et demie, mademoiselle.

– Eh bien ! je n’ai qu’à me dépêcher !

Penchée vers son fils, Rosa murmurait :

– Ne t’agite pas, mon petit. Ce n’est pas « lui ». Ne crains rien.

Aélys, tout en saisissant son chapeau déposé sur un meuble, dit avec surprise :

– Qu’a-t-il donc ? Qu’avez-vous, Johann ?

– Ce sont les chevaux. Quand il les entend, cela... cela lui fait mal.

Le galop se rapprochait. Et, subitement, il s’arrêta devant la maison forestière. Une voix, où Aélys crut reconnaître le timbre nasillard du baron de Seldorf, appela :

– Holà ! quelqu’un !

Le garde alla à la porte et l’ouvrit. Il eut alors un petit sursaut, un instinctif mouvement de recul, et se courba profondément.

– Mlle de Croix-Givre est-elle là ?

Cette fois, c’était la voix du prince Lothaire, impérative et dure.

– Oui, Votre Altesse.

– Viens tenir mon cheval.

Aélys avait tressailli, d’ennui plus que de crainte. Elle se reconnaissait fautive, coupable – sans aucune préméditation d’ailleurs – d’une impolitesse, puisque le prince l’avait avertie qu’il viendrait la voir au Vieux-Château. Aussi alla-t-elle spontanément au-devant de Lothaire qui entrait, en tenue de chasse de drap chamois à parements verts.

– Pardonnez-moi ! J’avais oublié l’heure. Oh ! je regrette tant ! Vous êtes allé me chercher au Vieux-Château ?

– Oui. Viens avec moi.

Le ton était bref, très impérieux. La physionomie de Lothaire n’avait, en ce moment, rien d’aimable et eût fait frissonner de crainte d’autres qu’Aélys. Mais celle-ci, au contraire, éprouvait une forte envie de résistance et dut se répéter le conseil de la comtesse Sareczy : « Il faut être patiente... il faut faire les concessions nécessaires. » Et puis, enfin, il avait quelque raison d’être mécontent, cette fois.

Aussi, sans répliquer, elle posa vivement son chapeau sur ses cheveux et se tourna vers Johann et sa mère pour leur souhaiter le bonsoir.

Elle eut une exclamation de surprise apitoyée à la vue du jeune infirme, blême, claquant des dents, détournant du prince des yeux terrifiés.

– Qu’as-tu, mon pauvre Johann ? Oh ! prince, voyez donc quel effet vous semblez lui produire !

Un regard chargé de la plus méprisante indifférence fut un instant abaissé vers Johann et la femme courbée près de lui, en une attitude humble et craintive. Puis il se détourna dédaigneusement. D’un geste sec, Lothaire, étendant le bras, envoya au loin le chapeau d’Aélys.

– Je ne veux plus te voir cette horreur-là ! Que ta gouvernante t’habille convenablement ! Je le lui ai d’ailleurs signifié tout à l’heure.

Il prit la fillette par l’épaule, sans rudesse, et l’emmena vers la porte.

– Laissez-moi dire au revoir à ces pauvres gens ! protesta Aélys en essayant de se dérober à l’étreinte de cette main singulièrement ferme sous son élégante finesse.

– Ne lasse pas ma patience, enfant ! Tu as déjà beaucoup à te faire pardonner, aujourd’hui.

– Beaucoup, non ! Car, enfin, il est permis d’oublier...

– Cela n’est jamais permis avec moi.

La hauteur tranchante de cette réponse abasourdit si bien pour un moment Aélys qu’elle ne trouva pas de réplique.

À Valérien de Seldorf, qui se tenait à cheval au dehors, le prince ordonna :

– Va m’attendre au Vieux-Château et fais-y conduire mon cheval.

Puis, il se dirigea avec Aélys, qu’il tenait toujours, vers un sentier de la forêt qui s’ouvrait en face de la maison forestière.

– Où m’emmenez-vous ? demanda Aélys en essayant encore de se dégager, avec plus de révolte que d’inquiétude.

– Où il me plaira, ma mie. J’ai à causer avec toi un peu sérieusement. Ton étourderie d’aujourd’hui – car je veux bien considérer comme tel ce manquement aux convenances...

– Et que voulez-vous donc que ce soit ? s’écria Aélys. Pensez-vous que j’aurais fait exprès d’être impolie ? Envers n’importe qui, et à plus forte raison pour vous, qui serez mon mari ?

Elle levait sur Lothaire ses beaux yeux fauves, éclairés de vives clartés d’or et reflétant la plus candide droiture.

– Non, je ne le pense pas du tout, ma petite Aélys.

La physionomie de Lothaire changeait soudainement. Elle devenait souriante, adoucie par la subite caresse du regard.

– ... Je me doute que tu serais incapable de cela. Mais il faudra, vois-tu, apprendre quelques règles de décorum, te plier à quelque étiquette. Je n’exige que peu de choses de toi pour le moment, car il me plaît que tu restes très naturelle... que tu sois ma petite rose sauvage.

Sa main, quittant l’épaule d’Aélys, se posait sur les cheveux soyeux.

Ce changement de ton calma aussitôt Aélys qui déclara, avec cette sincérité spontanée si charmante chez elle :

– Je sais bien que j’ai eu tort et je vous remercie de me pardonner. Mais je m’attardais sans y penser près de ce pauvre garçon qui paraissait oublier un peu ses souffrances en s’intéressant aux fables que je lui lisais.

Si Aélys, en ce moment, avait regardé son compagnon, elle aurait vu le subit froncement des sourcils, le pli dédaigneux des lèvres.

Mais elle poursuivait, sans y prendre garde :

– Quel effet vous avez produit sur lui ! On aurait dit qu’il voyait surgir la plus terrible apparition ! C’est qu’il est resté si nerveux depuis son accident ! Et puis...

– Je crois que le lac des Sept Fées n’est pas très loin d’ici. Tu vas m’y conduire, je veux le revoir avec toi.

L’interruption froissa assez vivement Aélys qui vit là, étant donné surtout la brève sécheresse du ton, un orgueilleux dédain pour le malheureux dont elle parlait avec une charitable émotion.

Néanmoins, elle se contint, en songeant que le prince venait lui-même de montrer quelque indulgence à l’égard d’une oublieuse petite personne, ce dont – comme elle le sentait instinctivement – il fallait d’autant plus lui savoir gré qu’il ne devait pas être accoutumé d’en user généralement ainsi.

Mais elle restait silencieuse, en continuant de marcher près de lui. La main droite de Lothaire demeurait posée sur la tête d’Aélys ; l’autre tenait un fouet de chasse avec lequel le prince écartait les branches d’arbustes qui avançaient dans le sentier. Celui-ci montait, serpentait, devenait plus sauvage. À un moment, il surplombait un ravin étroit, encaissé entre des rocs parmi lesquels avait poussé une végétation broussailleuse.

– Ne marche pas trop au bord, enfant, dit Lothaire en attirant Aélys plus près de lui.

– Il n’y a rien à craindre ; je suis très habituée à ces chemins-là. Il est vrai que, malgré tout, il se produit quelquefois des accidents, même parmi les gens qui fréquentent le plus la forêt, tel ce pauvre garçon que vous venez de voir, qui tomba là on ne sait comment et s’y blessa au point de rester à jamais infirme.

Décidément, le prince Lothaire ne s’intéressait pas le moins du monde à un si humble individu, car il ne parut même pas avoir entendu cette réflexion de sa jeune compagne.

Le sentier montait toujours, entre les sapins et les mélèzes pressés au flanc de la hauteur. Il aboutissait à une plate-forme rocheuse, elle-même entourée de trois côtés par cette sombre parure sylvestre et, sur le quatrième, dominant un petit lac aux eaux vertes et frémissantes, qui s’allongeait entre des berges rocheuses d’un noir luisant strié de rouge.

Lothaire, pendant un moment, parut considérer avec intérêt la vue qui s’offrait à lui. Aélys s’était un peu écartée pour cueillir les fleurs d’un églantier qui avait poussé là, solitaire, au bord de l’étroit plateau.

– Il y a une légende sur ce lac ?

Lothaire se rapprochait d’elle en lui adressant cette question.

– Mais oui, je crois bien qu’il y en a sur tout, ici. Donc, sept fées vivaient au bord du lac, dans un palais de cristal. Quatre étaient laides et mauvaises, deux très belles, mais plus méchantes encore ; la septième était une jolie petite fée qui avait des yeux brillants comme le soleil et une grande bonté dans le cœur. Elle était bien malheureuse près de ses compagnes qui la détestaient et lui jouaient toutes sortes de mauvais tours...

– Quand survint un prince charmant ?

– Vous connaissiez donc l’histoire ? dit Aélys avec surprise.

– Pas du tout. Mais c’est classique. Et que devint la bonne fée ?

– Les autres, furieuses de voir que le prince ne s’occupait que d’elle, n’admirait qu’elle, décidèrent de se venger sur lui. Une nuit, elles le précipitèrent dans le lac. Et depuis, les nuits de clair de lune, on entend les pleurs de la pauvre fée, on l’aperçoit errant autour du lac, avec ses grands cheveux épars et ses yeux qui brillent comme des escarboucles.

– Tu l’as vue, Aélys ?

Elle rit, en secouant la tête.

– Quand j’étais une très petite fille, je n’avais pas de plus grand désir que de venir ici un soir de lune, ne doutant pas que la fée m’apparaîtrait et que j’entendrais ses gémissements. Mais je suppliai vainement Véronique de me permettre cette promenade nocturne. Alors, une nuit, je quittai ma chambre, nu-pieds, bien résolue à courir jusqu’au lac. Mais Véronique m’avait entendue et me ramena vite à mon lit.

– La sotte femme ! Quand nous serons mariés, je t’amènerai ici par un beau clair de lune et nous attendrons tranquillement l’apparition de la fée.

– Oh ! maintenant, je n’y crois plus !

Il y avait une intonation de regret dans l’accent d’Aélys.

– ... Mais vous me ferez bien plaisir quand même, car le lac doit être si beau lorsque la lune l’éclaire !

Lothaire fit quelques pas et s’arrêta de nouveau, les yeux attachés sur l’eau frissonnante, d’un vert profond, que rendait lumineuse la clarté légère du soleil un peu bas maintenant.

Machinalement Aélys l’avait imité. En levant tout à coup la tête vers lui, elle eut un petit tressaillement de surprise. Rêvait-elle, en croyant voir sur cette physionomie pensive une expression de profonde mélancolie ?

Une main effleura celle du jeune homme, une voix un peu timide et très douce demanda :

– Pourquoi êtes-vous triste ?

Lothaire se tourna vers la fillette et elle rencontra des yeux qui souriaient avec un peu d’amusement.

– Je suis triste ? Où prends-tu cela, petite fille ?

– Vous en aviez l’air, à l’instant.

– Eh bien ! je ne m’en doutais pas ! Mais si je l’étais jamais, je crois que je trouverais en toi une bien charmante consolatrice ?

– Certainement, je serais très bonne pour vous si vous étiez malheureux, dit-elle gravement.

– C’est déjà quelque chose que cette perspective-là !

Il riait, mais une sorte d’émotion ardente paraissait dans le regard qu’il attachait sur la petite figure sérieuse, entourée de ce flot de boucles blondes auxquelles la tiède lumière de cette fin d’après-midi donnait des tons de flamme.

– ... Veux-tu me donner ces églantines, Aélys ? Elles me rappelleront ma petite fleur de la forêt.

D’un geste plein de grâce, elle lui tendit les fleurs qu’il attacha à son habit de chasse.

– Et maintenant, retournons à ton logis, dit-il en prenant la main d’Aélys pour la mettre sous son bras.

– Par le même chemin ? Il y en a un autre qui mène bien plus directement au Vieux-Château.

– Es-tu très pressée de me quitter ?

– Mais non, répondit-elle sincèrement, avec le plus candide des regards. Je vous aime bien quand vous avez l’air presque bon. Mais autrement...

– Autrement ?

Elle rougit un peu, hésita, puis dit résolument, en le regardant en face :

– Autrement, je ne pourrais pas. Si je vous voyais mauvais... oh ! non, ce serait impossible !

– Hum ! c’est que... Enfin, nous verrons. Ne te tourmente pas à l’avance, petite fée. Dans trois ou quatre ans, tu jugeras peut-être les choses à un autre point de vue...

Avec un sourire d’ironie, il acheva entre ses dents :

– Et tu m’aimeras... quand même.

Ceci, Aélys ne l’entendit pas, mais elle secoua la tête en murmurant :

– Oh ! non, je ne changerai pas !

– Alors, il faudra que ce soit moi ? Tu es bien exigeante, Aélys, ma petite fiancée... et tu feras une terrible femme pour le malheureux obligé de t’épouser !

Il devenait tout à coup très gai et cette gaieté gagna Aélys, dont la nature vive n’avait rien de morose. Lothaire s’amusa à lui faire conter, dans le patois du pays, de ces histoires drôles qu’invente l’humour comtois, dites par la fillette avec infiniment d’esprit et une mimique appropriée. Ils riaient tous deux en arrivant à l’ancien logis féodal devant lequel était assis Valérien de Seldorf, tandis qu’à quelques pas de là Mathias Heller promenait les deux chevaux.

Le jeune baron de Seldorf, à cette vue, sembla frappé de stupéfaction. Tout en se levant, il attachait des regards ahuris sur le prince, penché vers Aélys et lui parlant gaiement, puis sur cette petite fille rieuse, qu’il s’attendait évidemment à voir paraître dans la piteuse attitude d’un enfant vertement grondé et sévèrement puni.

– Mon cheval, Seldorf.

Tandis que Valérien se précipitait vers la bête nerveuse et souple que maintenait à grand-peine Mathias, Lothaire prit la main d’Aélys en disant :

– À demain. Je t’enverrai une voiture...

– J’aimerais autant marcher, si le temps est beau.

– Comme tu voudras ! La voiture viendra ; mais tu n’auras qu’à la renvoyer si le cœur t’en dit.

Il porta à ses lèvres les petits doigts tièdes et doux, puis il alla vers le cheval que tenait Valérien et qui ruait, se cabrait, menaçant d’entraîner le jeune homme.

– Il va le renverser ! dit Aélys avec effroi.

– Bah ! quel beau malheur ! riposta Lothaire avec un léger rire de méprisante moquerie.

Il se mit en selle sans toucher l’étrier et la superbe bête aussitôt se calma, toute frémissante encore sur ses jambes nerveuses.

Lothaire adressa un aimable salut à sa fiancée, puis s’éloigna, bientôt suivi de Valérien qui, après une profonde inclination devant Aélys, était lui aussi remonté à cheval.

Mathias Heller sortit un mouchoir et se mit à éponger son front couvert de sueur. Il était très rouge et semblait épuisé.

– Qu’est-ce que vous avez, Heller ? demanda Aélys en s’approchant de lui. Ces chevaux vous ont fatigué ?

– Je crois bien, mademoiselle ! Depuis plus d’une heure que je les tiens et que je les promène ! Celui de Son Altesse, surtout ! Il a du sang, cet animal-là ! C’est un vrai diable ! Il faut que le prince soit un fameux cavalier pour en avoir raison ! Mais je ne voudrais pas être obligé de le tenir comme ça tous les jours. Plus d’une fois, j’ai bien cru recevoir un de ses sabots en pleine figure. S’il n’a pas déjà tué plus d’un palefrenier, je serais bien étonné !

– Mais c’est un animal très dangereux, alors ! Le prince ne devrait pas le conserver !

Le visage empourpré de Mathias eut une rapide crispation.

– Si cela lui plaît ainsi ! Bien le bonsoir, mademoiselle. Je vous remercie beaucoup pour le petit. Vous êtes bonne... si bonne.

Sa voix s’enrouait et il s’éloigna avec une sorte de précipitation.

Aélys, en se détournant, vit au seuil du logis dame Véronique. La froide physionomie témoignait en ce moment de quelque préoccupation, d’une sorte de malaise.

– Vous faites du joli, Aélys ! Quelle impolitesse, quand le prince vous avait indiqué l’heure de sa visite ! Comme il était très mécontent, j’ai reçu par contrecoup des paroles fort désagréables... des paroles que je... non, certainement, que je n’aurais pu accepter d’un autre...

– Eh bien ! il ne fallait pas non plus les accepter de lui ! riposta Aélys. Ou bien, tant pis pour vous, Véronique, si vous n’osez pas agir autrement. Qu’est-ce qu’il a pu vous dire de si désagréable ? Ce n’était pas vous qui étiez en faute, pourtant !

– Bien sûr ! Mais il était très fâché.

Dame Véronique eut une petite crispation des lèvres, un regard perplexe et surpris vers la physionomie sereine d’Aélys.

– ... Il m’a déclaré que vous n’étiez pas élevée selon votre condition et le rang que vous étiez appelée à tenir, qu’il fallait vous habiller autrement. Ceci dit avec un air, un ton... Enfin, j’ai supporté, à cause de vous...

– Il faut bien, en effet, que vous supportiez quelque chose puisque ce mariage paraissait tant vous satisfaire, dit Aélys avec froideur.

– Me satisfaire ? J’ai vu là surtout l’obligation pour vous d’obéir au désir de M. Ferry. Puis, aussi, vous aviez votre avenir assuré. Par ailleurs, je sais bien que le prince de Waldenstein ne... n’est pas tout à fait ce qu’il faudrait pour...

Elle détourna légèrement son regard de celui d’Aélys, laissa passer un petit temps de silence et ajouta :

– Le prince m’a dit qu’une femme de chambre viendrait demain et que je devrais m’entendre avec elle pour vous faire confectionner les toilettes nécessaires, car il compte demeurer au moins six semaines encore à Croix-Givre et veut vous voir tous les jours, soit au Château-Vert, soit ici.

– Mais cela coûtera très cher, Véronique !

– Sans doute... Pourtant, il y aura moyen d’y arriver, répondit évasivement dame Véronique.

Puis, comme si elle souhaitait ne point s’attarder sur ce sujet, elle demanda aussitôt :

– Vous n’avez pas été trop grondée, si j’en crois votre air ?

– Oh ! non, presque pas ! Le prince m’a pardonné tout de suite.

– Tant mieux, car je craignais... Vous avez fait une promenade avec lui ?

– Oui, nous sommes allés jusqu’au lac des Sept Fées.

– Il faudrait, si c’est possible... Ce n’est pas la coutume, en France, que des fiancés se promènent seuls...

– Ah ! je n’en savais rien ! Mais si cette coutume-là n’existe pas en Autriche, le prince voudra suivre l’usage de son pays... et comme cela m’est égal, je n’irai pas discuter avec lui à ce sujet, car j’aurai probablement à le faire pour des choses plus sérieuses.

– Plus sérieuses ! murmura dame Véronique tandis qu’Aélys passait le seuil de son logis. Elle ne peut comprendre... mais s’il ne lui tourne pas la tête avant qu’il soit longtemps, c’est qu’elle est solide comme du granit ! Et elle a raison : il n’y a rien à dire... rien !

La physionomie de la vieille femme devenait sombre et presque irritée. Si Aélys l’avait vue à ce moment-là, l’impression un peu vague d’une rude humiliation infligée par le prince Lothaire à l’orgueilleuse Véronique se serait trouvée fortifiée en elle.
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