Professeur à Sciences-Po Paris








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L’invention de la Normandie

Cinq conférences

Par François Guillet,

Professeur à Sciences-Po Paris

(séminaire « Normandie » année 2010/2011, Université Populaire de Caen, Collectif citoyen et républicain « Bienvenue en Normandie »)

Dans son Identité de la France, publiée en 19861, Fernand Braudel célèbre la diversité française, qui constitue à ses yeux un des traits caractéristiques de notre pays et le distingue nettement de ses voisins. Toute histoire sincère de la France, dit-il, doit débuter par la description d’une France bigarrée, plurielle, qui contredit la France une qui la domine et capte abusivement les lumières de l’histoire traditionnelle. Mais cet éloge de la diversité française n’implique nullement une réhabilitation ou une revalorisation de la région ou de la province dans l’ensemble France. Au contraire : de même qu’il n’y a pas, à ses yeux, une France, mais des France, il n’y a pas une Bretagne, mais des Bretagne, une Provence, mais des Provence, une Normandie, mais des Normandie. Pour ce qui concerne cette dernière, Braudel insiste non seulement sur la distinction entre Haute et Basse-Normandie, mais souligne également le nombre et la diversité des pays qui composent ce vaste ensemble, dont la pertinence est démontrée par l’ancienneté des noms par lesquels ils sont désignés : pays de Caux, d’Ouche, d’Auge, Bessin, Neubourg, etc. Cependant le morcellement ne s’arrête pas là : les plus petites unités régionales ne se divisent-elles pas elles-mêmes ? écrit-il, en conseillant au lecteur de rechercher le contraste, la rupture, la frontière, partout inscrits dans le paysage.

Cet antagonisme entre l’unité de la nation, soutenue par une œuvre de centralisation qui constitue, depuis Tocqueville, un fait qui ne souffre guère de contestation, et la diversité de ses enracinements locaux, a été mis en évidence par d’autres historiens, notamment Jacques Revel dans sa contribution consacrée à « La région », qui figure dans les Lieux de mémoire, dirigés par Pierre Nora. Il rend difficile l’émergence du fait régional, dont Jacques Revel souligne le caractère insaisissable dans nos représentations du territoire. La labilité du vocabulaire qui désigne cette entité territoriale l’atteste, avec en particulier la confusion entretenue jusqu’à nos jours entre le terme de « province » et celui de « région ». Legs de l’Église romaine, le premier fut d’abord employé dans la langue administrative avant d’être adopté par les géographes aux XVIIe et XVIIIe siècles. Plus tardif, puisqu’il remonte au Moyen Âge, le second est d’abord utilisé dans un sens géographique d’étendue de pays, avant de passer dans la langue administrative au XVIe siècle, puis de connaître un usage renouvelé aux XIXe et XXe siècles, avec notamment la création des régions administratives en 1955. Si la Normandie peut être qualifiée de « province » sous l’Ancien Régime, malgré les ambiguïtés du terme, l’appellation de « région » s’impose à nous à partir de 1790, car elle permet de marquer la rupture que provoque la création des départements dans les représentations du territoire français.

Affligée dans l’historiographie française d’une connotation réactionnaire, due précisément à la Révolution française, l’étude de la région souffre en outre d’une expression politique à la fois tardive et peu affirmée2. La région paraît surgir, en tant qu’entité administrative et politique, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, après la guerre de 1870, sous la forme d’une interrogation, riche d’avenir, sur l’équilibre des rapports entre Paris et le territoire français. Le mot même de « régionalisme » n’apparaît qu’en 1875 dans le Journal des Débats et ne devient d’usage courant qu’au début du XXe siècle, avec en particulier l’action de Jean Charles-Brun, fondateur en 1900 d’une Fédération régionaliste française qui n’a cependant guère d’unité. Le surgissement du mot accompagne la fondation, dans certaines régions, comme la Bretagne, de mouvements qui adoptent le qualificatif de « régionalistes », comme la Fédération régionaliste bretonne, qui est fondée en 19113.

Le caractère tardif de l’émergence d’un courant régionaliste constitué ne doit pourtant pas cacher la force et l’ancrage du sentiment régional. Après le séisme révolutionnaire, la région bénéficie en France d’une réappropriation et d’une reconstruction qui s’expriment principalement dans le domaine culturel et qui peuvent prendre des formes très diverses : Les Lieux de mémoire, dans leur partie consacrée aux France, se consacrent ainsi au Félibrige provençal (fondé en 1854) et au Barzaz Breiz breton (recueil de chants populaires bretons publié pour la première fois en 1839, puis réédité avec plus de succès en 1845 et 1867) dont l’activité et l’influence s’exercent surtout sous le Second Empire. Partout, cette réappropriation et cette reconstruction sont le fait d’élites que la Révolution a en partie renouvelées et qui entendent de cette manière affirmer leur emprise sociale. Ce sont ces élites qui sont à l’origine du grand mouvement de développement des sociétés savantes, qui traverse tout le XIXe siècle et qui joue un rôle essentiel dans ces manifestations identitaires.

Comme d’autres régions, la Lorraine francophone4 ou la Bourgogne, la Normandie n’a rien, contrairement à la Bretagne voisine, d’une région exotique ou marginale5. Aucun particularisme, aucun obstacle linguistique, culturel ou naturel n’est là pour l’isoler du reste du pays ou même pour la délimiter. Tout au long du XIXe siècle, même s’il faut nuancer ce constat en fonction des zones et des lieux, la Normandie est une des régions françaises les plus avancées et les plus prospères, tant du point de vue agricole que du point de vue industriel et même du point de vue touristique, puisque c’est là que s’invente la villégiature balnéaire dans les années 1820. Deux faits surtout marquent son existence. Le premier est sa proximité, à la fois géographique et symbolique, avec l’Angleterre, que le Havrais André Siegfried, dans son Tableau politique de la France de l’Ouest, ouvrage fondateur de la science politique publié en 1913, ne manque pas de souligner. Cette proximité détermine pour une part les modalités de la construction de l’identité normande au XIXe siècle. Le second est sa proximité avec Paris, avec lequel, de toutes les grandes provinces françaises, elle entretient les liens les plus étroits. Le voisinage avec Paris oriente le développement de la région, qui assure la plus grande partie du ravitaillement de la capitale en denrées agricoles et en produits de la mer ; il explique la conversion en herbages d’une partie de la Basse-Normandie, en particulier le pays d’Auge, au cours des XVIIIe et XIXe siècles. Un très ancien réseau de routes, chargées d’acheminer ces produits, relie la région à la capitale et connaît de nettes améliorations aux XVIIIe et XIXe siècles, avant l’arrivée du chemin de fer à partir de 1843, avec l’ouverture de la ligne Paris-Rouen. En raison de cette position au sein de l’espace français, en particulier cette proximité avec une capitale à laquelle la Normandie est reliée par la « grand-route » de la vallée de la Seine, mais aussi en raison de la taille et du poids de la région, l’étude de cet ensemble, de son identité et de son image, touche au cœur de la construction nationale.

I. Qu’est ce que la Normandie ?

Reprenant la problématique posée par Fernand Braudel et Jacques Revel, qui articulent tous deux leur réflexion autour des concepts d’unité, incarnée par l’État central, et d’une diversité qui peut se décliner presque à l’infini, la question vise à interroger l’unité d’un territoire qui apparaît à bien des égards comme un assemblage de pays, d’hommes et d’activités regroupés sous un même nom. Poser la question : qu’est ce que la Normandie ? revient à en poser une autre : qu’est ce qui fait l’unité de la Normandie ? Il s’agit ici d’entreprendre une généalogie des analyses et des représentations de la géographie, au sens large, du territoire normand depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’au Tableau de la géographie de la France, de Vidal de la Blache, qui ouvre l’Histoire de France dirigée par Ernest Lavisse et publiée en 1903. Dans cette perspective, la création des 83 départements français en 1790 occupe une place centrale.
1. L’armature administrative.

« Comment vaincre le sentiment qui attache l’habitant des provinces autant au nom de son sol qu’au sol lui-même ? »6 La question posée par le baron de Jessé, député de la noblesse de la sénéchaussée de Béziers, témoigne de la difficulté rencontrée par les Constituants pour mettre fin à cet esprit de province « composé d’une multitude de combinaisons qui échappent à l’autorité de la législation et qu’elle doit même respecter dit le député Malouet7. Le débat fait rage lors de la présentation du projet et de la longue négociation qui s’ouvre à l’automne 1789 entre partisans d’une division égalitaire du pays, au premier rang desquels figurent Sieyès et l’avocat rouennais Jacques-Guillaume Thouret, rapporteur du projet, et provincialistes, emmenés par Mirabeau. Les premiers avancent la nécessaire régénération de la nation et inscrivent leur projet dans un dessein plus général, celui de faire disparaître l’ensemble des privilèges et des particularismes qui font obstacle à une unité qui constitue une des conditions de la représentation politique et de l’égalité entre les citoyens. Thouret ouvre le débat parlementaire en annonçant le jour prochain « où tous les Français, réunis en une seule famille, n’ayant qu’une seule loi, et un seul mode de gouvernement, abjureront tous les préjugés de l’esprit de corporation particulière et locale ». À cette volonté, les seconds opposent le caractère indissoluble de l’appartenance provinciale, au nom d’un organicisme qui identifie les hommes et le cadre naturel dans lequel ils vivent : « Je sais bien qu’on ne couperait ni les des maisons ni des clochers ; mais on trancherait ce qui est plus inséparable, on trancherait tous les liens que resserrent depuis si longtemps les mœurs, les habitudes, les productions et le langage » dit Mirabeau.

La province, cadre de vie incontournable sous l’Ancien Régime? Si le mot « provinces », au pluriel, est parfois utilisé par les uns et par les autres dans les débats, il ne figure pourtant pas dans la liste des circonscriptions morcelant le royaume dressée par Thouret, qui explique que le pays est divisé en diocèses, en gouvernements, en généralités et en baillages8. Cette omission témoigne ainsi de l’imprécision du mot, qui ne correspond en matière administrative à aucune fonction ni aucune délimitation précises. La province ne peut guère être considérée, en effet, comme un legs de l’Ancien Régime, qui a mis à mal la plupart des institutions qui la représentaient. Les dictionnaires géographiques de la fin de l’Ancien Régime utilisent le gouvernement comme base de leurs découpages territoriaux. Cette vieille circonscription de nature surtout militaire, créée au XVe siècle après le rattachement définitif de la province au royaume, perpétue de manière symbolique l’ancien duché, dont les frontières duquel il s’inscrit ; mais la fonction de gouverneur, donnée à de grands seigneurs qui ne résident jamais dans la province, tombe largement en désuétude à la fin de l’Ancien Régime, même si les derniers titulaires de la fonction s’efforcent de lui redonner quelque lustre en se faisant protecteur des intérêts économiques de la Normandie. Les vieux états provinciaux, chargés de voter l’impôt, n’étant plus réunis depuis la fin du XVIIe siècle, le Parlement de Rouen demeure la seule instance représentative du particularisme normand. Son ressort coïncide avec l’aire d’application de la coutume de Normandie, élaborée au XIe siècle, puis réformée au XVIe (ordonnance de 1587), qui s’exerce dans le domaine civil et dont le Parlement est chargé de veiller au respect. À ce dernier vestige institutionnel de l’ancienne province s’ajoutent toutefois des institutions culturelles, comme la vieille université de Caen, fondée au XVe siècle, avec ses quatre facultés (arts, médecine, droit et théologie), et d’autres plus récentes comme les trois académies provinciales, fondées sur le modèle de l’académie française : l’académie de Caen (1652-1704), l’académie de de Rouen (1744) et l’académie de Cherbourg (1757), dont la majorité des membres appartient à la noblesse parlementaire.

La réforme départementale s’inscrit en réalité dans une série de découpages tracés de longue date par le pouvoir royal9 afin de mieux assurer son emprise sur les provinces — de mieux faire rentrer l’impôt en particulier — mais aussi de rendre plus efficace l’administration en faisant, conformément aux idées de Montesquieu, de la distribution spatiale des pouvoirs la condition d’un bon fonctionnement politique. Si les généralités de Rouen et de Caen, créées au XVIe siècle, puis celle d’Alençon, ajoutée en 1638, demeurent les principales circonscriptions de l’administration royale en Normandie jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, la fin du XVIIIe siècle est marquée par les velléités réformatrices de la monarchie, qui entreprend en 1787, sous l’impulsion de Loménie de Brienne, une réforme territoriale consistant à créer, dans le cadre de la généralité, un système d’assemblées à trois degrés, dont les membres sont nommés pour moitié par le roi et cooptés pour l’autre moitié : les assemblées municipales, les assemblées départementales, qui s’inscrivent dans une nouvelle circonscription créée pour l’occasion, et les assemblées provinciales à l’échelon de la généralité.

Chaque tentative de réforme royale suscite en retour une résistance acharnée des Parlements, parmi lesquels celui de Rouen, qui se posent en défenseur sourcilleux des libertés provinciales et contribuent ainsi à réactiver l’identité normande. En 1771, lors de la réforme Maupéou visant à supprimer les Parlements, en 1787, lors de la réforme entreprise par Loménie de Brienne, dans les années qui précèdent immédiatement la réunion des états généraux, paraissent des pamphlets rédigés par des membres du Parlement : le Manifeste aux Normands en 1771, le Parallèle des assemblées provinciales établies en Normandie, avec l’assemblée des états de ce duché en 1788, la Charte aux Normands, ou encore l’Avis aux Bons Normands en 1789. Tous ces textes rappellent le caractère contractuel des liens qui unissent le duché au royaume, en se référant notamment à la charte accordée par la monarchie en 1315, puis en 1458, par laquelle celle-ci reconnaissait les privilèges accordés à la province. Ils mettent l’accent en particulier sur l’engagement de ne lever l’impôt qu’avec l’assentiment des états de Normandie, institution dont ils réclament avec ardeur le rétablissement. L’auteur du Manifeste aux Normands va jusqu’à menacer la monarchie française d’un retour de la province à l’Angleterre.

La réforme départementale met un terme définitif au rêve d’autonomie et d’administration décentralisée qui paraissait être le vœu des élites libérales normandes en 1788. Instituant un remodelage complet de l’organisation territoriale du pays, elle consacre le triomphe du principe égalitaire défendu par Sieyès et Thouret. Consacrant l’idée que la nation doit être réunie autour d’un centre, comme le département autour du chef-lieu, elle entraîne incontestablement un accroissement du poids de Paris sur le territoire national, qui sera renforcé par les réformes napoléoniennes. Plusieurs éléments doivent toutefois être soulignés. En premier lieu, dans l’esprit des Constituants, l’unification du pays ne se confond pas avec la centralisation ; la création d’assemblées départementales et d’assemblées de district élues et l’établissement de directoires départementaux institue un véritable self-government local. En second lieu, comme le montrent les travaux de Marie-Vic Ozouf-Marignier, la réforme se révèle au final un compromis entre les aspirations contradictoires et les rivalités qui opposent les habitants des provinces afin d’obtenir un chef-lieu, le rattachement d’une portion convoitée de territoire ou une modification du tracé du département, qui recouvre d’ailleurs souvent, pour autant qu’elle soit bien établie, les frontières d’une ancienne province. C’est ce qui explique, sans doute, l’enracinement rapide de la nouvelle circonscription. En troisième lieu, il ne s’agit pas, dans l’esprit des Constituants, d’apposer un découpage artificiel et uniforme à l’ensemble du pays, mais au contraire, de mettre en place des divisions qui tournent le dos au découpage politique et « despotique » de l’Ancien Régime pour instituer des divisions plus conformes non seulement à la raison, mais encore à la nature.

En dehors des quelques institutions qui la représentent encore, qu’est-ce qui fait la spécificité de la Normandie à la fin de l’Ancien Régime et en fonde l’identité face aux autres portions du royaume ? Une image traditionnelle ancienne de la province se dessine dans les dictionnaires et ouvrages géographiques du XVIIIe siècle. Beaucoup ont puisé dans les mémoires des intendants rédigés dans les années 1687-1700 dans le cadre de la grande enquête lancée par le duc de Beauvilliers « pour l’instruction du duc de Bourgogne » alors dauphin, et qui constituent la première esquisse d’un inventaire systématique des ressources et des populations des généralités du royaume. Parmi ces ouvrages, qui tous prennent une forme énumérative et descriptive, figurent la
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