Concepts, actions et outils linguistiques








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La recevabilité des spécificités morphosyntaxiques dans les dictionnaires différentiels
de la francophonie : Contribution a une réflexion
sur la nomenclature de la BDLP-Congo




Ambroise Queffélec


Professeur de linguistique générale et française

Université de Provence

Centre des Lettres

UMR 6039 du CNRS
Résumé : L’établissement d’une BDLP-Congo soulève le problème de la sélection éventuelle des particularismes morphosyntaxiques. Afin d’établir des critères d’intégration ou de rejet précis, cet article se propose d’examiner les positions théoriques et pratiques des dictionnaires différentiels de la francophonie vis-à-vis des spécificités morphosyntaxiques : à partir du corpus des inventaires déjà parus ou à paraître décrivant le français au Congo, il propose une politique de sélection différenciée en fonction du type de particularismes.

Mots-clés : BDLP, inventaire différentiel lexical, francophonie, morphosyntaxe, nomenclature, Congo.
Lors d’un stage récent de formation aux techniques d’élaboration de la base de données Congo dans le cadre du projet de la base de données lexicographiques panfrancophone, projet structurant du réseau « Etude du français en francophonie » de l’Agence Universitaire de la Francophonie, nous avons constaté avec surprise que les concepteurs du projet et que les lexicographes confirmés auteurs des BDLP-Québec, BDLP-Suisse ou BDLP-Belgique n’avaient pas prévu une catégorie « innovation morphosyntaxique » dans la rubrique « origine de l’emploi »93 étiquetant la nature du phénomène qui justifiait qu’un item figurât dans la BDLP. Pourtant, la sous-rubrique concernée offrait, dans le cadre d’un menu déroulant, une liste assez longue et apparemment exhaustive, détaillant les divers types de particularités susceptibles de caractériser et de valider les items retenus94. Ayant vérifié auprès des concepteurs que cette absence n’était pas fortuite, et que le besoin de création d’une catégorie « innovation sémantique » n’avait pas été ressenti par les lexicologues travaillant sur les francophonies du nord, nous nous sommes interrogé, par delà l’opportunité de créer une telle catégorie dans la BDLP, sur le sort qu’un inventaire de particularismes lexicaux doit accorder aux vocables dont la spécificité est uniquement ou principalement de nature morphosyntaxique. Nous avons donc interrogé un certain nombre d’ouvrages de particularismes francophones consacrées aux topolectes du nord, dont la vocation lexicale était clairement affirmée dans le titre (« dictionnaire », « inventaire lexical », etc.) pour voir comment ils traitaient dans leur préface, dans leur nomenclature ou dans leur microstructure les particularismes morphosyntaxiques. Cette interrogation nous a permis de mieux cerner la nature des phénomènes recensés ou écartés par ces ouvrages, et d’en faire une typologie précise, ce qui nous a permis de cerner les critères de recevabilité ou d’exclusion adoptés le plus souvent de façon implicite par nos prédécesseurs. Fort de cette expérience, nous avons interrogé le fichier de congolismes morphosyntaxiques tel qu’on peut le reconstituer à partir des différents inventaires publiés ou en cours de publication en nous demandant quels étaient ceux (s’il y en avait) qui méritaient de figurer dans une BDLP-Congo ou dans un inventaire papier et quelles étaient les propriétés qu’ils devaient posséder pour être intégrés dans notre future nomenclature.
1. Les inventaires différentiels de la francophonie du nord et les particularités morphosyntaxiques

Ces inventaires lexicaux différentiels de la francophonie du nord (désormais Ildfn) manifestent une attitude embarrassée à l’égard des particularités tenant à la morphologie ou à la syntaxe. Ils nous semblent adopter trois types de position :
1.1. L’exclusion de la macrostructure

Sans doute parce que leurs rédacteurs sont persuadés qu’un ouvrage à visée lexicale ne peut, sous peine de déroger à son objectif, intégrer des particularismes de nature non lexicale, certains Ildfn écartent les spécificités grammaticales de leur nomenclature.

Ainsi, le Dictionnaire suisse romand lorsqu’il aborde dans sa présentation les « phénomènes morphologiques et syntaxiques » admet que « les citations que l’on trouvera en très grand nombre dans les pages du DSR, recèlent parfois des particularités qui débordent du cadre strictement lexical ». Il n’en décide pas moins, sans justifier sa position, qu’« il ne nous appartient pas de traiter ces phénomènes dans le DSR » (Thibault, 1997 : 25). Une fois affirmée cette position de principe, les auteurs nuancent leur position et reconnaissent que « néanmoins il nous a paru intéressant de les réunir en fin d’ouvrage » : ils les regroupent donc dans un maigre95 index de trois pages (pp. 801-803) en alléguant que « ces particularités se trouvent à la croisée du lexique et de la morpho-syntaxe et ne peuvent dès lors être considérées comme entièrement étrangères à nos préoccupations » et que secondairement « les chercheurs qui se consacrent à l’étude de ces phénomènes trouveront là un corpus d’exemples pour alimenter leur réflexion ».

G. Lebouc, dans Le Belge dans tous ses états, adopte, sans développer les raisons de son choix, une position assez voisine et distingue nettement, dans son sous-titre même, la partie lexicale qu’il appelle Dictionnaire de belgicismes de la partie consacrée aux spécificités de prononciation et de grammaire, qu’il rassemble96 sous le titre « morphologie et syntaxe » (Lebouc, 1998 : 147-155).
1.2. L’intégration prudente dans la nomenclature

Cette attitude médiane qui repose sur une conception extensive du concept de particularisme lexical est sans doute la plus largement partagée dans les Ildfn, où elle peut prendre deux formes différentes :
1.2.1. Acceptation de principe tempérée par une pratique restrictive

On trouve une illustration de cette attitude libérale sur le plan des principes dans l’introduction du Dictionnaire historique du français québécois où Claude Poirier considère que « les particularités lexicales du français québécois tiennent à l’existence de mots propres (cipaille), à des sens (barboteuse « pateaugeoire »), à des traits d’ordre grammatical (aider à qqn à la place d’aider qqn) […] » (Poirier, 1998, XVIII). Dans son classement des variantes topolectales du français québécois, le lexicologue met d’ailleurs sur le même plan que les québécismes lexématiques ou sémantiques, les québécismes morphosyntaxques pour lesquels « le mot existe dans le FrR, mais présente un comportement grammatical original :

- quant au genre et au nombre : argents pl. (en parlant de sommes d’argent), autobus n.f., dinde n.m., pantalons n.pl.

- quant à sa catégorie grammatical : égal adv.

- quant à sa construction : aider à (qqn), croire de (+ inf.) » (Poirier, 1995 : 35).

Dans sa pratique lexicographique, le chercheur est obligé de se monter plus circonspect : si l’on consulte tant la BDLP-Québec que le DHFQ, on constate avec surprise qu’à l’exception d’argents, dont l’emploi au pluriel, signalé comme « critiqué », fait l’objet de la sous-entrée 4 (DHFQ) et 5 (BDLP-Québec) dans l’article consacré à argent, aucun de ces termes ne figure dans la nomenclature des dits recueils. Cette absence nous semble symptomatique de l’hésitation à faire figurer dans une entreprise lexicale des entrées dont la spécificité serait exclusivement morphosyntaxique.
1.2.1. Refus de principe contredit par la pratique

L’attitude inverse s’observe dans Belgicismes. Inventaire des particularités lexicales du français en Belgique. Les rédacteurs, tous membres belges du Conseil International de la Langue Française, remarquent, dans le paragraphe consacré à la nomenclature de leur très brève introduction, que « la syntaxe n’intervient que dans la mesure où elle concerne des mots particuliers ». Pourtant la consultation de l’inventaire révèle que paradoxalement, les belgicismes morphosyntaxiques sont fort bien représentés dans la macrostructure97.

Dans une perspective assez voisine, Pierre Rézeau, tout en rappelant dans son Introduction au Dictionnaires des régionalismes de France qu’il « a privilégié ici l’analyse du lexique, avec le souci constant de rendre justice à des mots considérés comme « non français » bien à tort, par l’idéologie normative, ou tenus en lisière de la description lexicographique » (Rézeau, 2001 : 10), ne manque pas de noter qu’« on pourrait sans peine dresser une liste de faits morphologiques, peu nombreux, mais qui caractérisent nettement le français de telle ou telle région »98 et que « beaucoup de faits de microsyntaxe témoignent de la liberté de la langue par rapport au standard »99. Pourtant il ajoute que « si cet aspect n’a pas été pris en compte ici systématiquement, on en trouvera un certain nombre d’illustrations, soit dans des articles autonomes (ainsi échapper ou tomber, plus, que, tant, y), soit au fil des exemples (ainsi s.v. amandon, ex. 5 : ça, ex. 8 […] » (Rézeau, 2001 : 10).
1.3. L’intégration dans la nomenclature

L’Ildfn qui manifeste la plus grande ouverture aux particularités morphosyntaxiques est sans doute le Dictionnaire québécois français de L. Meney : sans doute ne proclame-t-il pas cette ouverture dans l’introduction où le chercheur présente sous forme de taxinomie les principales particularités du québécois en dissociant « prononciation » (pp. IX-XIV), « grammaire » (pp. XIV-XX)100 et « lexique » (pp. XX-XXIV), mais la consultation de la macrostructure de son ouvrage révèle l’existence d’articles consacrés à des parties de discours comme article, pronom personnel, à des termes métalinguistiques comme infinitif, à la syntaxe de morphèmes comme ne, ne pas, on, que, etc. L’absence cependant dans le corps de l’ouvrage de nombreux articles qui auraient développé la totalité des spécificités grammaticales (et en particulier syntaxiques) dont l’auteur faisait un relevé très précis dans son introduction montre cependant les limites de toute tentative pour présenter dans un Ildfn un lexique-grammaire différentiel exhaustif.
1.4. Bilan

Comme on vient de le voir, les Ildfn ont du mal à se définir par rapport aux particularismes morphosyntaxiques. Les attitudes de principe, apparemment tranchées, se voient souvent contredites par les pratiques lexicographiques, dans les faits beaucoup plus souples : les inventaires les plus hostiles au recensement des spécificités grammaticales leur accordent tout de même une certaine place en utilisant des biais et, inversement, les ouvrages les plus accueillants n’en intègrent qu’une partie. Par ailleurs, le consultant est frappé par le caractère non systématique et hétérogène des recensements opérés, comme si les lexicographes, rebutés par ces particularismes très divers, opéraient au coup par coup pour procéder à des sélections somme toute arbitraires dans une catégorie « fourre-tout » aux contours mal définis.

2. Les inventaires différentiels de la francophonie du sud

On retrouve le même embarras et le même flou dans les inventaires consacrés à la francophonie du sud. L’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire adopte une position médiane d’intégration mesurée des africanismes grammaticaux : s’il identifie bien dans sa typologie des particularités une catégorie de spécificités à part entière, celle des « particularités grammaticales (changements de catégorie, de genre, de construction, etc.) », l’ouvrage ne définit pas précisément les limites de ces africanismes lexicaux (que le « etc. » laisse dans un implicite avantageux). La coordonnatrice D. Latin a beau jeu d’ailleurs de noter l’imbrication étroite des niveaux et la difficulté d’isoler des spécificités purement morphosyntaxiques : « que ce soit dans leur principe de formation ou dans leur manifestation lexicale, ces particularités affectent tous les niveaux linguistiques : phonétique […], morphologique (alphabète, arrièrer, palu, co-épouse, chef-cir, (le) feu, acharnément, bagaux, compétir, bouffement,…) et syntaxique : chaque + adjectif numéral cardinal + nom, admettre (« être admis à »), affecter qqn [« nommer à un poste »], aussi bien que lexical proprement dit. » (Équipe IFA, 1993 : XLV).

Christine Pauleau dans son étude des calédonismes est sensible à la même difficulté de classer dans une catégorie unique « morphosyntaxe » des variantes topolectales à cheval sur syntaxe et lexique : « Certains phénomènes syntaxiques entraînant la formation de lexies (autrement dit, variante syntaxique entraînant variante lexicale), quel critère choisir pour classer la variante en question ? Entamer « conduire de façon sportive », feinter « blaguer », barrer « partir », baigner « se laver » sont des variantes lexicales répertoriées comme telles dans notre inventaire, mais le phénomène syntaxique de changement de construction verbale (du transitif à l’intransitif) pourrait être un critère de sous-classement dans la catégorie des variantes grammaticales » (Pauleau, 1995 : 209).

Par ailleurs, la même auteure évoque les problèmes cruciaux du choix de la vedette et de l’insertion dans la suite alphabétique que soulèvent certaines particularités grammaticales : « les variantes syntaxiques nous posent des problèmes de description : d’une part, comment traduire en « entrées dictionnairiques » certains usages syntaxiques tels que l’emploi particulier des possessifs toniques « à moi », « à toi », mis pour la forme atone « mon, « ton »… c’est la famille à moi « c’est ma famille » ? Doit-on créer une entrée artificielle « à », ou « à + Pr. pers. » alors que cette structure pourrait être donnée de façon plus cohérente à une entrée du type « possessifs », cette dernière étant par contre peu pratique dans un inventaire alphabétique… Que faire ? Le même type de question se pose pour l’élision des déterminants (on va manger bananes) : comment créer une entrée à partir de l’absence d’une classe de mots ? » (Pauleau, 1995 : 209).
3. Les congolismes grammaticaux : repérage et traitement

Nous disposons à l’heure actuelle de cinq inventaires publiés consacrés aux congolismes de la période post-indépendance qui se révèlent assez différents par la période étudiée101, par leur dessein102, mais surtout par leur taille : le plus court, celui de Makonda, ne recense que quatre-vingt et un congolismes (ce nombre a sans doute été choisi parce son signifiant constituait lui-même un congolisme morphologique), celui de Massoumou comporte 251 articles, à peu près comparable quantitativement au lexique de Maniacky (256 entrées), mais largement inférieur par le nombre d’entrées à l’inventaire de Mfoutou (682 articles) où à celui de Queffélec et Niangouna (1060 entrées). Une étude comparative serait intéressante à mener pour expliquer ces différences dans le nombre d’items relevés mais pour l’heure nous nous bornerons aux spécificités morphosyntaxiques : si l’on en fait le relevé exhaustif par une compilation des divers ouvrages, on aboutit à un ensemble très disparate dans lequel les auteurs de la BDLP-Congo auront à opérer des choix pour ne retenir que ce qui leur paraît intégrable à une base de données lexicographiques103.

Nous traiterons la plupart des problèmes récurrents qui se posent pour ces congolismes morphologiques ou syntaxiques et nous nous efforcerons d’y apporter notre réponse.
3.1. Les sigles et les troncations

Relevant bien d’une spécificité morphologique, en ce que c’est la forme du signe qui est transformée par la siglaison, les sigles et les troncations sont très inégalement traités dans les inventaires de congolismes. La plupart les ignore presque totalement, mais l’ouvrage de Mfoutou leur fait la part belle puisqu’ils constituent une part importante de sa macrostructure : ainsi, 17 des 63 articles de la lettre C de cet inventaire sont constitués de sigles qui évoquent des groupements politiques ou syndicaux (C.C.A. : Concertation Civique Alternative : C.D.R.C. : Cercle des Démocrates et Républicains du Congo), des organismes administratifs (C.C.F. : Centre Culturel Français : C.F.R.A.D. : Centre de Formation et de Recherches en Art dramatique), des sociétés (Cogelo : Congolaise de Gestion des Loteries : C.F.C.O. : Chemin de Fer Congo-Océan), etc. Sans doute les processus de troncation mis en œuvre dans les français régionaux d’Afrique sont-ils très variés et offrent-ils des modes de formation multiples (cf. Queffélec, 1998) qui témoignent de la créativité de leurs locuteurs (et donc de l’appropriation qu’ils font du français), mais leur nombre très élevé en rend l’énumération très vite fastidieuse… et leur relevé systématique perturberait la perception des autres types de congolismes104. Aussi, préconiserions-nous de pratiquer une politique modulée de sélection :

- les items qui correspondent à de simples siglaisons, que celles-ci reposent sur une simple succession des lettres initiales (type C.D.R.C.) ou des syllabes initiales (type Cogelo), seraient rejetés s’ils ne fournissent pas de dérivé ou s’ils ne présentent pas de modification sémantique par rapport à la « forme longue ».

- les sigles qui donnent lieu à dérivation bien attestée n’apparaîtraient que dans la rubrique « étymologie » de leurs dérivés ou composés : ainsi P.C.T. : Parti Congolais du Travail ou U.P.A.D.S. : Union Panafricaine pour la démocratie Sociale ne seraient cités que pour l’origine de leurs dérivés adjectivaux faisant l’objet de notices autonomes pécétisme, pécétiste ou upadésien,enne :

- de même les sigles qui correspondent à des lexies complexes porteuses elles-mêmes de spécificité sémantique seraient mentionnés dans les articles correspondant aux syntagmes complexes dont ils dérivent : P.K, P.S.P. ou P.C.A. ne feraient pas l’objet d’une entrée particulière mais donneraient lieu à remarques dans les articles consacrés à point kilométrique, poste de sécurité publique ou poste de contrôle administratif.

- enfin, seraient intégrées comme vedettes de notice, les troncations de termes simples obtenues par aphérèse ou plus fréquemment par apocope (type couse abrév. de cousin, homo abrév. de homonyme, mono abrév. de monopartisme) ou les troncations de lexies complexes ou de locutions obtenues par suppression d’un formant (soutien abrév. de soutien-gorge, beau abrév. de beau-père) ou par apocope de formant (pantaculotte abrév. de pantalon-culotte, dirécole abrév. de directeur d’école, ou abacost abrév. de à bas le costume).
3.2. Les faits de syntaxe catégorielle

Dans la partie de son ouvrage consacrée à ce qu’il appelle « la syntaxe malmenée », Makonda énumère un certain nombre de congolismes qui concernent non pas des items particuliers mais des catégories mêmes : ainsi rédige-t-il une notice intitulée « articles » dans laquelle il regroupe des faits assez disparates comme :

- l’extension abusive de l’article défini « sorte d’article passe-partout » qui « tend à remplacer le partitif et même l’indéfini »,

- l’usage indu de « l’article partitif employé avec certains adverbes de quantité, alors qu’il suffit de mettre de »,

- « l’utilisation de des pour déterminer des noms au pluriel précédés d’une épithète, cas où la règle recommande d’employer de ».

A la fin de ce relevé illustré d’exemples, le pédagogue conclut sa notice par un certain aveu d’impuissance : « Impossible de développer ici toute la théorie de l’emploi des articles, mais il fallait attirer l’attention des enseignants sur la nécessité d’accorder un traitement particulier à ce point de grammaire » (Makonda, 1987 : 57-58). Cet aveu105 traduit, croyons-nous, l’inopportunité d’intégrer à un inventaire différentiel à dominante lexicale des faits de syntaxe catégorielle qui demanderaient une méthodologie d’étude et de présentation très différentes106.
3.3. Les faits de syntaxe suprapropositionnelle

Le même auteur consacre aussi certains articles de son inventaire à des faits de syntaxe suprapropositionnelle comme l’expression du « discours indirect » ou de l’« interrogation indirecte » qui posent le problème de l’insertion dans un discours citant contenant un verbe de parole ou un verbe de connaissance d’un second discours, discours cité ou énoncé marqué de la modalité interrogative. Dans le cas du discours rapporté, les locuteurs congolais auraient tendance à insérer directement le discours cité sans opérer les modifications requises dans le standard, à savoir les transpositions concernant les embrayeurs, les déictiques, les temps verbaux et la modalisation107. Dans le cas de l’interrogation indirecte, les locuteurs seraient, de même, enclins à conserver la syntaxe de la proposition interrogative directe, et conséquemment, maintiendraient fréquemment la postposition au verbe du sujet pronominal.

Relèvent aussi de la syntaxe suprapropositionnelle les problèmes concernant le choix des morphèmes de confirmation ou de dénégation proposés dans les réponses à des interrogations formulées sous la forme négative. Leur consacrant une notice (sous le titre elliptique « oui ou non »), Makonda explique que la façon de répondre des francophones congolais qui se servent pourtant des morphèmes consacrés oui, non et (plus rarement) si n’est pas conforme au français de référence. La différence d’usage serait due à des interférences avec les langues congolaises lingala et kikongo108 et l’auteur, devant le risque de se lancer dans une tentative d’explication « inversement proportionnelle à sa longueur », se contente de proposer un petit tableau comparatif109

Si les chercheurs éprouvent tant de difficultés à traiter ces faits de macro-morphosyntaxe dans un inventaire à dominante lexicale, c’est probablement parce que les problèmes qu’ils sous tendent sont trop complexes pour être traités dans un article de dictionnaire. Leur place est donc ailleurs.
3.4. Les changements de genre, de nombre, de catégorie.

Affectant les propriétés distributionnelles d’items particuliers, ces changements sont relativement peu nombreux et leur sélection ne modifie pas l’économie générale de la macrostructure : on peut donc les retenir sans inconvénient majeure110. Par ailleurs, le type de changement a des conséquences sur les propriétés sémantiques des items : le changement de sens qui en résulte justifie aussi leur intégration :

- ainsi pour les changements de genre, le fait que putain prenne le genre masculin et désigne un référent mâle entraîne un changement sémantique : putain ne désigne pas un « prostitué mâle » mais un « séducteur insatiable qui essaie de coucher avec toutes les femmes », son correspondant féminisé putaine gardant, lui, le sens de « prostituée, garce » (il en va de même pour le couple bordel/bordelle).

- de même, les changements de catégorie peuvent s’accompagner d’une modification de signifié : quand un substantif comme canaille ou cadeau deviennent des adverbes, leur sens en est modifié : canaille signifie selon Maniacky « sans pitié, sans se poser de question, exprès (avec une idée d’égoïsme de méchanceté) ». Assurément, les altérations sémantiques sont moins évidentes pour la plupart des adjectifs ou participes passés qui se voient substantivés (braqué, breveté, échoué, éprouvé, évolué, expatrié, national, pillé), même si chez certains le transfert de catégorie s’accompagne d’une modification du signifié (chauffé : « accélération rythmique dans une chanson », honorable : «député, membre du parlement », vénérable : « sénateur, membre de la chambre basse », maltraité : « retraité ne percevant pas sa pension » ou coupé-coupés : « viande cuite sur la braise et vendue au bord des avenues de Brazzaville »).
3.5. Les changements de combinatoire verbale

Les changements de valence111 sont souvent présentés comme le trait le plus emblématique de l’évolution syntaxique des français en Afrique. Attaché au comportement syntaxique d’un verbe donné, ce changement de valence fera l’objet d’une entrée au verbe concerné.

Assez souvent le changement de valence est associé à un changement sémantique marier une femme signifie « prendre pour époux ou épouse » et non « donner en mariage », doter signifie « pour le mari, offrir une dot à sa femme » et non « pour les parents de l’épousée, offrir une dot à leur fille », accoucher signifie « pour la mère, donner, naissance à un enfant » et non « pour le médecin ou la sage-femme, donner naissance à un enfant ».

Pour d’autres items le changement sémantique lié au changement de valence est moins perceptible : différents cas de changement de combinatoire verbale sont possibles : 

- un verbe transitif indirect (construisant son complément avec les prépositions à, de, avec, etc.) en français de référence (FrR) devient transitif direct en français du Congo (FrC) : coucher une femme (« coucher avec une femme »), défendre qqn (« défendre à qqn »), demander qqn (« demander à qqn »), enseigner qqn, jouer un instrument, mentir qqn, pardonner qqn, reprocher qqn, téléphoner qqn, etc.,

- un verbe transitif direct en FrR se construit de manière absolue en FrC : animer (« mettre de l’animation »), commettre (« commettre un acte répréhensible »), cultiver (« cultiver la terre »), fêter (« faire la fête »), fréquenter (« aller à l’école »), préparer (« préparer la cuisine »),

- un verbe transitif direct en FrR devient transitif indirect en FrC : informer à qqn,

- un verbe construit absolument en FrR devient transitif direct en FrC : gueuler qqn (« engueuler qqn »).

Les changements de diathèse se rencontrent également :

- un verbe pronominal en FrR devient non pronominal en FrC : se démerder  démerder, se désister  désister, se saper  saper, se serrer la ceinture  serrer la ceinture, se tailler  tailler,

- un verbe non pronominal en FrR devient pronominal en FrC : divorcer se divorcer, accaparer s’accaparer, admettre s’admettre (« être admis »).

Un changement d’auxiliaire aux temps composés (par exemple substitution d’être par avoir pour les temps auxiliés d’intervenir) fera également l’objet d’une entrée.
Conclusion

Au terme de ce rapide examen des comportements des Ildfn et des Ildfs à l’égard des fancophonismes grammaticaux, nous croyons avoir montré que leur attitude globalement restrictive n’excluait pas une certaine prise en compte de ces spécificités morphosyntaxiques. L’examen des différents congolismes susceptibles d’être rattachés à cette catégorie d’africanismes nous a conduit à proposer des critères de sélection précis pour une BDLP-Congo : nous proposons d’exclure de la nomenclature et de renvoyer à des ouvrages non lexicaux, tous les faits de syntaxe catégorielle ou suprapropositionnelle. La même exclusion frapperait la plupart des sigles, en particulier lorsqu’ils ne présentent pas de dérivé bien attesté ou n’offrent pas de modification sémantique par rapport à la « forme longue ». En revanche, nous adoptons une attitude beaucoup plus accueillante à l’égard des congolismes qui se spécifient par des changements de genre, de nombre, de catégorie ou des changements de combinatoire verbale. Il ne s’agit pourtant là que de propositions et les échanges qui, nous l’espérons, auront lieu à l’occasion de ces Journées scientifiques ou de rencontres ultérieures de rédacteurs de BDLP permettont de préciser, voire de rectifier certaines des propositions ici émises.

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