Concepts, actions et outils linguistiques








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Les structures lexicographiques dans les dictionnaires francophones, une rencontre symbolique des mots et des cultures




Claude Frey


UMR 6039 Nice

INTRODUCTION

Le thème qui est proposé pour ces premières Journées scientifiques communes, "Penser la francophonie : concepts, actions et outils linguistiques", nous invite "à réfléchir aux stratégies qui permettraient d’éviter le choc des langues et des cultures." Eviter le choc, c’est, en perspective sociolinguistique, éviter les dichotomies rigoureuses, et penser les relations linguistiques et culturelles non pas en relation d’opposition, mais de complémentarité, voire de métissage. Mais c’est avant cela connaître et reconnaître l’Autre, à travers sa culture, et à travers les mots qui reflètent cette culture. Nous fonderons donc notre réflexion sur les différentes variétés de français, représentatives du milieu dans lequel vit chaque locuteur.

De ce point de vue, les différents ouvrages lexicographiques, dictionnaires et inventaires de particularismes, en tant qu’outils à la fois linguistiques, didactiques et culturels, participent de ces stratégies : il suffit de rappeler le contenu culturel qui se découvre dans tout dictionnaire et dans les différents inventaires qui ont été publiés jusqu’à présent.

Ces ouvrages ont une triple fonction, sous-tendue par une idéologie :

- une fonction descriptive : le lexique peut être décrit sur les plans diachronique, diastratique, diaphasique, diatopique, cette dernière dimension étant celle qui nous intéresse le plus ici, puisqu’il s’agit de décrire et d’informer sur les mots venus d’ailleurs.

- une fonction didactique : la description lexicographique permet à l’usager de conforter ses connaissances et d’accéder aux mots qui lui sont étrangers : elle permet aussi de légitimer des usages et de rassurer (de minimiser l’insécurité linguistique).

- une fonction symbolique, importante dans le propos auquel nous sommes conviés : la description renvoie un reflet culturel, permettant à l’usager-locuteur de reconnaître son environnement socioculturel, de se reconnaître dans cet environnement, et d’assumer une valeur identitaire.

Nous limiterons nos propos aux formes acrolectales. Déborder sur les formes mésolectales ou basilectales pose d’autres problèmes, que nous n’envisageons pas ici. Nous tirerons essentiellement nos réflexions et nos illustrations de deux ouvrages eux-mêmes symboliques par leur conception et leurs intentions : le Petit Robert, et le Dictionnaire Universel publié par l’AUPELF en 1995, ainsi que des différents inventaires de particularismes publiés depuis 1983. Enfin, bien que la francophonie ne concerne pas que l’Afrique francophone, c’est sur elle que nous porterons l’essentiel de nos regards.
1. FONCTIONS SYMBOLIQUES DU DICTIONNAIRE
1.1. Le dictionnaire, instrument identitaire ou assimilateur

Les inventaires de particularismes

L’un des rôles de ces ouvrages est de compléter les dictionnaires, qui ne présentent pas les formes endogènes, et de commencer la description là où les dictionnaires généraux arrêtent la leur. En raison de leurs objectifs mêmes, les inventaires ne peuvent être a priori que des instruments identitaires, et l’approche différentielle sur laquelle ils se fondent met en place une description dichotomique, qui oppose : l’IFA1, et les ouvrages qui l’ont suivi, sont obtenus par soustraction, à partir d’un corpus d’exclusion.

Ne peut donc se reconnaître à travers un inventaire que celui qui vit dans cet univers différent lié aux particularismes. Celui qui vit dans l’« univers de référence » occidental est spectateur, considérant au pire avec curiosité péjorative l’Autre et sa variété de langue, reléguée parfois au niveau du folklore ou de l’erreur, la considérant au mieux avec intérêt, lui accordant le droit à la différence et à l’exception culturelle. Mais comme spectateur, il reste extérieur et, sauf à vivre dans le pays et à utiliser, au moins partiellement, le même lexique112, il ne peut se reconnaître dans ce lecte particulier. En mettant en avant les différences, en masquant les ressemblances, l’inventaire différentiel discrimine et isole : il isole une variété de langue, il isole une culture.

Ce qui va bien pour un dictionnaire des régionalismes de France, s’adressant à un public qui a priori n’a aucun souci d’intégration à la communauté élargie, pour qui la langue maternelle est aussi une langue nationale et internationale, ne va peut-être pas de soi pour un public dont la langue maternelle n’est pas le français, alors même que ce français, en tant que langue seconde, à l’articulation entre deux cultures, est pour celui qui le maîtrise un puissant moyen d’intégration dans certains milieux professionnels et dans la communauté internationale.

C’est peut-être ce qui explique les réactions de certains francophones qui refusent de se reconnaître dans une variété endogène, et se revendiquent une compétence et une performance assimilatrice dans la variété standard113. Il s’agit alors de s’identifier à une élite intellectuelle, possédant un français académique, les langues locales étant alors seules vectrices de l’identité africaine.

D’autres au contraire revendiquent les variétés endogènes comme des marques d’appropriation, d’appartenance et d’identité, tels Tchicaya U’Tamsi, avec cette fameuse phrase : « Le français m’a colonisé, et maintenant, c’est moi qui le colonise. »

Sony Labou Tansi :

Nous sommes les locataires de la langue française. Nous payons régulièrement notre loyer. Mieux même : nous contribuons aux travaux d’aménagement de la baraque. (« Locataires de la même maison », Entretien recueilli par M. Zalessky, Diagonales n° 9, 1987, p. 7).

ou Ahmadou Kourouma :

J’assigne deux finalités à la langue : elle est un moyen de communiquer, de transmettre des messages, elle est aussi un moyen de se retrouver soi-même. (« La langue : un habit cousu pour qu’il moule bien », Entretien recueilli par Michèle Zalessky, Diagonales n° 7, 1988, p. 5).
Les dictionnaires

Le contenu lexical et la conception même des dictionnaires reflètent des valeurs sociolinguistiques et symboliques, qui permettent aux usagers de s’identifier à la langue décrite, ou au contraire de s’en distancier.

Nous prendrons l’exemple du Petit Robert qui, comme l’ensemble des dictionnaires réalisés en France, est fortement identitaire pour un Français, et revendiqué comme tel (cf. l’introduction du Petit Robert 1993, p. IX) :

Le Petit Robert, publié en 1967, suscita un vif intérêt chez les lecteurs qui, à côté du bon usage garanti par les grands auteurs, retrouvaient leur emploi quotidien du français dans ce qu’il avait de plus actuel et même de plus familier. Il n’est pas indifférent que ce dictionnaire soit sorti à la veille de 1968. Les lecteurs se sont reconnus dans le Petit Robert et ont reconnu leur époque114 : le dictionnaire devenait pour lors un ouvrage vivant, le trésor lexical de chacun, en même temps qu’il décrivait avec un soin scientifique ce que tout francophone souhaitait savoir sur les mots.

Moins peut-être par les grands auteurs que par l’emploi quotidien ou l’évocation a posteriori de mai 68, dont les ressorts contestataires étaient tendus depuis quelques années dans la société française, le Petit Robert de 1967 évoque une culture plus française que francophone. Nul doute alors que, dans sa conception originale, par les mots qu’il présente et les rapports qu’il établit entre eux, il soit une référence identitaire pour un Français : le Petit Robert, malgré des ouvertures panfrancophones, acceptant « des régionalismes de France et d’ailleurs » (Introduction à l’édition de 1993, p. XIII), est tout de même destiné d’abord à un public français, plutôt perméable aux mots venus d’ailleurs, avec cet objectif : « la description d’un français général, d’un français commun à l’ensemble de la francophonie, coloré par des usages particuliers, et seulement lorsque ces usages présentent un intérêt pour tout le monde » (Introduction à l’édition de 1993, p. XIII). Souvent considéré comme le principal ouvrage de référence de la lexicographie différentielle en Afrique, il reste finalement un ouvrage exogène, symboliquement assimilateur pour un francophone non français, africain en l’occurrence. Le propos ne concerne pas un public approchant le français en tant que langue étrangère (FLE) : il concerne celui pour qui le français est langue seconde (FLS), et c’est le cas, dans des conditions variables selon les pays, pour toute l’Afrique francophone. La plupart des dictionnaires de France effectuent des choix essentiellement inscrits dans les usages hexagonaux, auxquels adhèrent, consciemment ou non, les usagers de FLE. Dictionnaires ouverts aux variétés diastratiques ou diaphasiques, c’est cependant la variété diatopique hexagonale qui domine, véhiculant une culture française ou plus généralement occidentale. Pour ces usagers du FLE, l’axe identité-assimilation est neutralisé. Il en va différemment pour un usager d’un FLS adapté à un environnement particulier auquel renvoie le contenu lexical de la variété endogène. Nous présentons ici quelques illustrations qui, à défaut d’être originales, pour avoir été déjà présentées dans des travaux précédents, nous paraissent suffisamment évocatrices.

- En raison d’une description lexicographique qui ignore leur univers, la colline, définie en tant que simple « relief de terrain », ne peut satisfaire un Burundais ou un Rwandais, qui ne trouveront pas la valeur sociale et administrative que véhicule ce mot dans leur culture. Ils ne trouveront pas non plus, dans l’ensemble de la rubrique vache, définitions et illustrations comprises, ce qui fait leur perception particulière de cet animal.

- Les définitions occidentales de masque ne permettent pas à un Africain de s’identifier, en l’absence de la dimension religieuse et mystique du masque africain. Et la simple mention, non commentée, dans le Petit Robert, de Masques africains, polynésiens, à la suite des très différents Masques vénitiens, ne peut suffire.

- Le comparant « pêche », dans la définition de mangue par exemple (« Fruit du manguier, de la taille d’une grosse pêche […] »), indique clairement que l’univers de référence est occidental.

- L’absence pure et simple d’un mot ou d’un sens aboutit à la même conclusion : canari n’est décrit qu’en tant qu’oiseau, sens le plus connu en France, et n’apparaît pas le sens plus immédiat pour un francophone d’Afrique de l’ouest ou d’Afrique sahélienne, « vase en terre cuite ». Le mvet n’apparaît pas, mais la kora, absente de la version papier du Petit Robert de 1993, est présente dans la version informatique, signe d’ailleurs d’une évolution permanente et d’une réceptivité à la culture francophone africaine.

Selon les paramètres de comptage, on dénombre entre 230 et 300 mentions de l’Afrique parmi les quelque 60.000 entrées que présente le Petit Robert informatique. Et, lorsque les dictionnaires ne présentent pas, ou peu, les particularismes en usage dans les variétés africaines du français, liées aux usages culturels correspondants, ils laissent le choix entre deux voies : l’assimilation à l’usage et donc à la culture exogènes, ou la perception du français comme une langue étrangère et non comme une langue seconde, en raison de la marginalisation des usages et des cultures particulières, non attestés, non reconnus, a fortiori non légitimés.

En présentant le lecte hexagonal, ces dictionnaires sont objectivement des ouvrages de référence, mais ils entravent la reconnaissance identitaire subjective pour tout locuteur de français langue seconde.
1.2. Le dictionnaire francophone, instrument médiateur

Il devient alors nécessaire de manifester dans les dictionnaires et dans les limites des prérogatives de la lexicographie, ce qui se manifeste dans la littérature, la combinaison entre identité particulière et intégration. C’est le rôle d’un dictionnaire qui affirmerait sa vocation francophone en tenant compte des appartenances multiples. Le Dictionnaire universel (AUPELF 1995) revendique cette vocation.

Il n’est cependant pas inutile de rappeler que l’immense majorité des termes contenus dans un dictionnaire sont communs à l’ensemble de l’espace francophone. Le Petit Robert ne présente pas un lexique dont l’usage est majoritairement celui de l’Hexagone, mais un ensemble de termes qui pour la plupart sont communs au monde francophone, y compris dans l’Hexagone : on ne peut nier ici l’unité du français, le partage d’une même langue, et l’intercompréhension entre les locuteurs. A titre d’exemple, en nous basant sur le nombre de rubriques des dictionnaires ou inventaires, nous avions évalué à environ 95 % l’identité entre le français en usage en France et celui en usage au Burundi115 : ensuite, même s’il peut échapper quelques subtilités, la littérature africaine est accessible à tout francophone. Avec ou sans les clins d’œil amusés vers l’IFA, Allah n’est pas obligé116 reste compréhensible.

Il n’en existe pas moins des spécificités endogènes, plus ou moins bien circonscrites dans l’espace117,

- suffisamment implantées dans les cultures locales ou régionales pour ne pas disparaître (par exemple le retournement des morts à Madagascar, ou la vache, symbole encore bien présent dans les pays des Grands Lacs),

- ou au contraire des spécificités nées des contacts culturels, comme les termes renvoyant au système administratif hérité de la colonisation puis aménagé, ou apportés par les organismes internationaux (ainsi les collines de recensement au Burundi ou les soins de santé primaire dans l'ensemble de l'Afrique) :

- s’ajoutent des formes lexicales indépendantes de toute motivation culturelle, mais répandues dans toute l’Afrique francophone (et parfois dans de nombreuses régions de France, cf. Frey 2004b) : rester « demeurer », intérieur « par opposition à capitale »…

Ces particularités représentent un pourcentage, minoritaire par rapport à la totalité lexicale, mais non pas mineur car symboliquement important, de créations de niveau acrolectal réalisées en dehors de l’Hexagone, destinées à nommer un référent précis, à traduire un terme de la langue locale, ou emprunté pour désigner une particularité endogène. Elles attestent une culture plurielle, et les mots se côtoient, affichant lexicalement cette double appartenance communautaire.

Un dictionnaire à vocation francophone, plus encore qu’un dictionnaire « national », se doit de rendre compte de cette variété, dans un

souci d’exhaustivité lexicale [qui] voudrait d’une part confirmer le savoir du lecteur qui serait déçu de ne pas retrouver ses mots à lui et, d’autre part, informer ce même lecteur sur les termes d’un lexique qui lui serait étranger.118

Il existe donc, au-delà du contenu lexical et de l’objectif didactique, une visée symbolique qui invite, à travers le dictionnaire, à rassembler une communauté francophone dans laquelle tous sont représentés, et dans laquelle chaque usager se reconnaîtrait doublement en s’identifiant :

- à la communauté élargie, ayant accès aux mêmes mots que tout le monde, vecteurs d’une culture internationale

- et à la communauté restreinte, conservant son identité (même si ce rôle est joué essentiellement par les langues locales119), avec les mots exprimant et véhiculant les cultures locales :

Ainsi, l’unité et la variation ne seraient peut-être pas contradictoires. Le dictionnaire serait en quelque sorte l’outillage qui assemblerait ces deux réels à la manière d’une bande de Moebius. Peut-être même le dictionnaire monolingue a-t-il pour fonction historique et éthique de donner aux individus qui cohabitent le sentiment d’appartenance à une communauté linguistique unifiée sous le nom d’une langue. (Collinot et Mazière 1997, p. 2).

Comment manifester dans un dictionnaire cet assemblage de deux réels, comment donner aux usagers ce sentiment de double appartenance communautaire ?
2. STRUCTURES LEXICOGRAPHIQUES ET RENCONTRES CULTURELLES

Les structures lexicographiques contribuent à ce sentiment d’appartenance. Le Dictionnaire Universel revendique dans son avant-propos, p. III, sa vocation panfrancophone, en tout cas africaine :

Notre dictionnaire est véritablement universel : il accorde à l’Afrique la place importante qui lui revient et que trop souvent les dictionnaires du Nord négligent probablement parce que le dépouillement et la mise en ordre des recherches récentes se révèlent ardus.120

S’il s’agit de cela, il ne s’agit pas que de cela. Les descriptions sont pour la plupart suffisamment avancées dans les inventaires pour fournir la matière lexicographique, et les macrostructures comme les microstructures sont suffisamment élaborées dans les « dictionnaires du Nord » pour permettre l’introduction de mots nouveaux sans altérer notablement la structure d’ensemble : le Petit Robert ne semble pas désorganisé en accordant une place, certes réduite, aux usages du français d’Afrique. Il s’agit plus d’une question de choix éditorial ou idéologique que de difficulté technique.

Par ailleurs, la question ne porte pas seulement sur la dimension quantitative, concernant la somme des entrées, consécutives à un processus de sélection et disposées alphabétiquement, mais aussi sur la dimension qualitative, concernant le traitement de ces mêmes entrées, dans le dispositif microstructurel et les rapports onomasiologiques. La cohésion socioculturelle, qui détermine les particularismes linguistiques, doit donc se retrouver dans la construction lexicographique.
2.1. La rencontre dans la macrostructure

La macrostructure reçoit des particularismes diatopiques selon des critères de sélection qui permettent de présenter une nomenclature médiatrice entre les insuffisances d’un lexique hexagonal qui ne permet pas de décrire le contexte africain, et l’abondance des créations endogènes. Nous en resterons pour l’instant au principe, celui qui permet d’introduire des termes qui, dès lors qu’ils sont introduits, ne peuvent plus être rangés sous la rubrique des particularismes marginalisés voire stigmatisés, et nous ne discuterons pas des critères de sélection à la nomenclature. Ils dépendent de plusieurs facteurs, parfois convergents, parfois divergents, et le lecteur pourra consulter sur ce point, les introductions aux différents inventaires, ou celles des éditions successives du Petit Robert ou de tout autre dictionnaire.

Le Dictionnaire universel introduit donc des particularismes dans la macrostructure, ce que ne fait qu’exceptionnellement le Petit Robert121. Il présente donc, entre autres :

- des créations lexicales par composition : antisoleil, banane-cochon, harpe-cithare, taximan, vélo-taxi, etc.

- des particularités sémantiques : apollo « conjonctivite », canari « vase en terre cuite », cocoteraie "exploitation de cocotiers", etc.

- de nombreux emprunts : abacos / abacost, bangala, barza, macabo, mwami, moambe / mwambe, mvet, pombe, poto-poto, zamu / zamou, etc.

En exploitant les descriptions des inventaires pour, après sélection, constituer une nomenclature plus francophone que française, le Dictionnaire universel autorise tous les usagers à se reconnaître dans une langue commune enrichie : la discrimination topolectale tend alors à se dissoudre dans une égalité paradigmatique. C’est, d’un point de vue francophone, un pas en avant par rapport aux dictionnaires traditionnels, et une démarche lexicographique intéressante combinant français général et français particulier.

Par le pouvoir de légitimation dévolu au dictionnaire, le particularisme devient un mot comme les autres, et le locuteur de FLS se reconnaît dans cet univers commun. La vocation symbolique est concrétisée pour ce locuteur, et la vocation didactique pour ceux qui ne connaissent pas les variétés africaines.

Mais apporter un minimum de contenu lexical africain dans la macrostructure ne signifie pas pour autant que l’entreprise est suffisante.

[…] il ne suffit pas d’ajouter des mots nouveaux pour qu’un dictionnaire soit actualisé : la modernité pénètre la langue dans toute son épaisseur : les mots, certes, mais aussi les significations, les contextes d’emploi, les locutions, et les allusions qui sont les témoins et les signaux de notre époque. (Introduction du Nouveau Petit Robert, 1993, p. IX).

L’actualisation, dans l’optique francophone, exige les témoins et les signaux d’autres cultures, et il est nécessaire d’ajouter des pièces dans la « baraque » de Sony Labou Tansi, de développer les réseaux de signification, et de provoquer par la microstructure des rencontres que la macrostructure ne propose pas.
2.2. La rencontre dans la microstructure

Il ne s’agit donc pas du seul contenu lexicographique, mais aussi de son organisation :

[…] il faut décrire la langue comme un système qui fonctionne, non pas en dépit de, mais avec des phénomènes de variation de tous ordres. […].

On voit combien la sociolinguistique, peut-être même la philosophie du langage, siéent mieux à la lexicographie que la linguistique actuelle. (Collinot et Mazière 1997, p. 48).

Ce qui est vrai pour la lexicographie française nous le semble plus encore en ce qui concerne le français dans son espace multiculturel, et la construction des microstructures, en oeuvrant sur l’onomasiologie, révèle des réseaux de signification, permet de découvrir des mots inconnus, et derrière eux, des contenus culturels.

- C’est l’approche du Petit Robert122, à ceci près qu’il l’applique essentiellement à la culture occidentale, dans la mesure où la part de plus en plus large qu’il accorde au français d’Afrique, au fur et à mesure des nouvelles éditions, reste encore insuffisante.

- Essentiellement sémasiologique, ménageant par vocation une large ouverture aux "africanismes" dans la macrostructure, l’approche du Dictionnaire universel occulte pourtant dans sa microstructure la dimension francophone du dispositif onomasiologique.

- Quant aux inventaires, restreints à leur rôle différentiel, ils restreignent aussi les aspects onomasiologiques à l’intérieur de la variété endogène nationale qu’ils décrivent, ou à l’intérieur du français d’Afrique pour l’IFA. Le seul élargissement concerne des renvois au français de référence.

Bref, aucun de ces ouvrages ne met explicitement et systématiquement en avant les rapports onomasiologiques (et donc culturels) entre les lexies « africaines » et les lexies « hexagonales », et nous illustrerons le propos en prenant comme exemple le traitement de quelques instruments de musique à cordes dans ces ouvrages. La description restera sommaire, et nous ne nous traiterons pas des critères qui permettraient de gérer le nombre et la nature des renvois (tels que l’étendue géographique du mot ou/et de l’instrument, avec éventuellement des dénominations différentes, ou la proximité référentielle)123.

Nouveau Petit Robert :

en réseau cithare : lyre

 heptacorde (lyre-)

 tétracorde

 luth

 théorbe

 lyre

 psaltérion

guitare : basse

 contrebasse

 basse

 guitare basse

isolés kora

vielle

Dictionnaire Universel :

en réseau guitare : V. pl. instruments de musique

isolés cithare

lyre

harpe

harpe-cithare

mvet

pas de rubrique arc musical (et synonymes)

inanga

IFA 1 :

en réseau guitare (africaine) : SYN. cithare

guitare haoussa : V. gogé

gogé / gogué : SYN. guitare haoussa

koundé : V. guitare indigène

isolés cora / kora

godjé / godié

guitare indigène

pas de rubrique arc musical (et synonymes)

cithare

harpe

inanga

mvet (défini comme épopée, pas comme instrument)

Le français au Burundi. Lexicographie et culture :

en réseau arc musical, indonongo, umuduri (SYN)

isolé inanga

Pour les ouvrages à vocation différentielle ou francophone, les réseaux se limitent, du moins dans le champ présenté, aux relations de synonymie. Concernant le Dictionnaire universel, le réseau de guitare est visualisé grâce à la planche à laquelle le lecteur est renvoyé : mais parmi les nombreux instruments ne sont présentés que quatre instruments africains, dont un seul à cordes, la harpe azandé. La plupart des entrées sont isolées, et n’existent que sur le paradigme de la macrostructure, alors que d’autres lexies sont totalement absentes, vraisemblablement en raison de leur extension géographique réduite.

Le Petit Robert, dans les conceptions qui sont les siennes (analogie et lexique commun), ne propose pas de réseau pour les instruments que l’on pourrait dire "confidentiels" (limités à l’Afrique, trop anciens ou trop spécifiques), et lorsqu’il en propose, les oriente vers la culture occidentale ou gréco-latine.

On admettra que l’absence de renvoi limite sérieusement la possibilité d’accéder à l’inconnu : quel que soit l’ouvrage consulté, la kora restera ignorée pour celui qui ne la connaît pas. Or, si l’on conçoit le dictionnaire francophone comme un espace d’échange, on ne peut faire l’économie d’une dimension onomasiologique étendue à toutes les variétés de français. Le français dans son unité et sa variété, avec ses multiples statuts de langue maternelle, seconde ou internationale, peut se révéler instrument de convergence et de rencontre égalitaire, opposée à l’isolement et à l’assimilation. La notion de variété assurerait ainsi sa compatibilité avec celle, plus vaste, d’unité.
CONCLUSION

L’un des propos annoncés de la rencontre invitait à « étudier l’adaptation des langues et de leur représentation aux objectifs du développement durable. » Le développement ne se conçoit pas dans l’isolement, ni sans égalité sur les plans social, politique, économique, sur le plan de la santé, ni sur le plan de la langue. Le respect des langues locales évidemment, mais aussi la reconnaissance et la légitimation de variétés topolectales de français, considérées comme des nécessités référentielles, sociolinguistiques et symboliques au même titre que la variété dite de référence, nous paraissent participer des objectifs du développement durable.

Parmi d’autres éléments, le dictionnaire est l’un de ceux qui favorisent ces objectifs. Il est, en même temps qu’un outil de description et un appareil didactique, un instrument de reconnaissance identitaire et égalitaire qui témoigne de la culture de l’Autre, et amène à le connaître et à le reconnaître. Les élèves, selon Charmeux (2001, p. 61), les étudiants, et finalement tous les locuteurs, « s’ils ont appris à aimer les différences de langue, peut-être aimeront-ils plus facilement les différences de personnes : où l’on voit que la pédagogie mène souvent plus loin qu’on ne le pense de prime abord ! » Et où l’on voit également que le dictionnaire, pour l’usager, est plus qu’un simple outil de consultation, et pour le concepteur, plus qu’un travail de description objective.

En même temps qu’un humble outil de description, le dictionnaire représente toujours un engagement militant par rapport à l’idée de langue et un engagement social. Les références à l’institution, qu’elle s’appelle Académie française ou Littérature, ou Francophonie, ou Particularismes, n’empêchent ni la visée didactique ni la visée productiviste. (Collinot et Mazière 1997, p. 50).

Concevoir un dictionnaire, indépendamment des questions matérielles qui ne nous ont pas préoccupé ici, c’est bien s’engager, attester et, qu’on le veuille ou non, légitimer devant les usagers des mots nouveaux ou des mots d’ailleurs. Concevoir un dictionnaire francophone, avec l’objectif de rapprocher les cultures, de les faire connaître par les mots, par le jeu des structures lexicographiques, c’est tirer le bénéfice des inventaires de particularismes, ouvrir la macrostructure aux mots venus d’ailleurs, permettre par la microstructure des les mettre en rapport. Un tel ouvrage serait à construire.






BIBLIOGRAPHIE



Ouvrages et articles

CHARMEUX, Eveline, 2001, "Le français de référence et la didactique du français langue maternelle, dans FRANCARD, Michel, Geneviève GERON et Régine WILMET (éds), Le français de référence, Constructions et appropriations d’un concept, Tome II, Cahiers de l’Institut de linguistique de Louvain 27.1-2, Louvain-la-Neuve, p. 155-166.

COLLINOT, André et Francine MAZIERE, 1997, Un prêt à parler : le dictionnaire, Presses Universitaires de France, Paris, 226 p.

DUMONT, Pierre et Bruno MAURER, 1995, Sociolinguistique du français en Afrique francophone, EDICEF – AUPELF, Paris, 224 p.

FREY, Claude, 2004 a, à paraître, "Particularismes lexicaux et variétés de français en Afrique francophone : autour des frontières", dans Marie-Louise MOREAU (coord.), GLOTTOPOL n° 4, Revue de sociolinguistique en ligne, Langues de frontières et frontières de langues, Université de Rouen.

FREY, Claude, 2004 b, à paraître, "Régionalismes de France et régionalismes d’Afrique : convergences lexicales et cohérence du français", dans GLESSGEN Martin-D. et André THIBAULT (éds), La lexicographie différentielle du français et le Dictionnaire des régionalismes de France. Actes du Colloque en l’honneur de Pierre Rézeau pour son soixante-cinquième anniversaire, Presses de l’Université de Strasbourg.
Dictionnaires et inventaires

Le Nouveau Petit Robert, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, 1993, Dictionnaires Le Robert, Paris.

Dictionnaire universel, 1995, GUILLOU, Michel et Marc MOINGEON (dir.), Hachette – EDICEF – AUPELF – UREF, Vanves.

Dictionnaire des régionalismes de France, Géographie et histoire d’un patrimoine linguistique, 2001, Pierre REZEAU (éd.), INaLF – De Boeck et Larcier – Duculot, Bruxelles.

Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire, 1983, EQUIPE IFA, AUPELF-ACCT, Québec.

Le français au Burundi, lexicographie et culture, 1996, FREY, Claude, EDICEF – AUPELF, Vanves.


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