Concepts, actions et outils linguistiques








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2.3. Les acteurs individuels

Parmi les individus, les enseignants des classes LCR sont le plus directement concernés. C’est eux qui actuellement expérimentent les propositions graphiques et recueillent les réactions des élèves. C’est eux qui donneront un avis sur la pertinence et la faisabilité d’un enseignement oral du créole, ou d’un enseignement à travers plusieurs graphies. Plusieurs d’entre eux se sont d’ores et déjà exprimés dans la presse, ou dans le cadre d’un colloque ou d’une publication savante ; Roger Théodora en 2002 a publié un article dont on trouvera les références à la fin de cet article, Nicole Bigot a présenté en février 2004 une communication à la 7ème table ronde du Moufia, à paraître, Sophie Hoarau s’est exprimée dans Le Journal de l’île, du 4 mars 2004, à la rubrique « Courrier». Et cette liste n’est pas exhaustive.

Les auteurs, qu’ils soient écrivains, lexicographes, poètes, chanteurs ou autres, ont une action glottopolitique à travers leurs écrits et, le cas échéant, leurs prises de position. Des auteurs comme B. Gamaleya, J.-C. C. Marimoutou, A. Gauvin, D. Honoré, J.-F. SamLong, le chanteur D. Waro, ont participé à l’élaboration d’une ou de plusieurs propositions graphiques. Leurs textes apparaissent comme des applications de principes graphiques et, bien plus, comme des modèles. Confrontés au travail d’élaboration de l’écrit, ils prennent des décisions qui vont au-delà de la simple notation de l’oral. Ils construisent une langue écrite et donnent aux mots une physionomie qui peu à peu s’installe dans l’usage. Sur ce point, des divergences apparaissent, certains restant fidèles à Lékritir 77, d’autres se faisant les illustrateurs de la graphie Tangol : c’est le cas de D. Honoré dans son Dictionnaire d’expressions créoles- Semi-lo-mo publié en 2002 et de J.-F. SamLong qui publie une fois par semaine dans le Quotidien un texte en graphie Tangol accompagné de sa traduction en français.

L’action des lexicographes dans le domaine de la vulgarisation de l’écrit créole est également importante. Certains commentent leur choix dans l’avant-propos : A. Armand, dans son Dictionnaire kréol rénioné / français (1987), dit s’inspirer de Lékritir 77 tout en proposant, en entrée secondaire de l’article, une forme graphique proche de la prononciation acrolectale, l’entrée elle-même proposant une graphie proche de la prononciation basilectale, ce qui donne en entrée d’article : BASKIL (BASKUL) (« bascule »). Il développe une réflexion sur le découpage des mots dont on trouvera les résultats dans la prochaine réédition de son dictionnaire et introduit des graphèmes à valeur morphologique, comme le B « muet » du verbe TONB (« tomber ») dans sa forme courte.

Les choix graphiques des auteurs de grammaires sont une autre référence pour le public : ceux de P. Cellier (très proche de Lékritir 77) sont explicités aux pages 6-8 de sa Comparaison syntaxique du créole réunionnais et du français. Plus récemment, G. Staudacher-Valliamée (voir indications bibliographiques) présente un certain nombre de propositions, dont certaines se caractérisent par leur originalité : c’est le cas de l’usage des géminées graphiques dans des mots tels que « PI E-MANGG » (« manguier ») ou « ROMANSS » (« romance »).

Les publicitaires ont une pratique scripturale derrière laquelle il serait vain de chercher des principes théorisés. Mais si leur pratique de l’écrit créole est spontanée, elle n’en est pas moins importante par son impact sur le public et par les tendances qu’elle révèle. Si on en croit le journaliste B. Testa « la publicité s’en fout comme de l’an 40 des débats sur la graphie » (Le Journal de l’Île de la Réunion, 12 novembre 2003, p. 15). Le résultat de ce pragmatisme est que toutes les graphies, et leur mélange, se rencontrent sur les panneaux publicitaires. B. Testa regarde autour de lui et reconnaît fort justement un spécimen de Lékritir 77 dans le slogan « La Dodo lé là ! » (bien que la présence de « là » écrit avec une orthographe étymologisante introduise un élément de mixité), un spécimen de la graphie 83 dans le « mwa » d’un panneau de l’opérateur téléphonique Orange. De fait, les graphies mixtes dominent, tournant le dos à tout principe de systématicité. Mais si le public réserve un bon accueil aux graphies spontanées qui se fondent dans le paysage réunionnais, il faut reconnaître que jusqu’à présent, les aménageurs ont refusé de s’y intéresser, si ce n’est pour les condamner.

Parmi les acteurs de la vie politique et syndicale, on mentionnera les manifestants auteurs de banderoles. Si le slogan : « sharon aret tye domoun » utilise la graphie 83, « Allons bouger po nout retraite », « Touche pas nout retraite » ont recours à une graphie mixte à dominante étymologisante. On retrouve ici les tendances de l’écriture spontanée et son principe de fonctionnalité : l’important est de se faire comprendre en tenant compte des habitudes d’écriture et de lecture du public. S’exprimant dans le courrier des journaux, les lecteurs produisent de l’écrit en-dehors de tout souci normatif, usant généralement de graphies mixtes. Ils contribuent ainsi à l’émergence d’un créole écrit, avec des mots dont la physionomie se stabilise (ZAMAL, KAZ, GRAMOUNE, MOIN) et des graphèmes qui s’imposent avec le temps (ROI préféré à RWA, MOIN à MWEN, W moins bien accepté que K et Z).

Ces tendances seraient à étudier plus finement dans toutes sortes de corpus, dont ceux produits par des internautes créolophones. Il serait intéressant de voir si, dans des forums de discussion où la production subit la contrainte du temps qui logiquement favorise les formes raccourcies (C pour : C’EST) et élimine les graphèmes non fonctionnels, les mots créoles sont graphiés dans leur forme la plus phonétique, ou si dans certains cas une graphie française ou étymologisante du mot résiste. Une rapide observation d’un corpus recueilli par Véronique Mattio129 permet d’avancer un premier bilan : sur cinq jours d’observation d’un forum TOM-DOM de Caramail, on relève chez les internautes réunionnais la graphie « la Réunion » (deux fois), « la reunyon » (une fois), « la Rénion » (une fois) ; la graphie « comment » (deux fois), « comen » (une fois), « komen » (une fois). On peut en conclure l’existence d’un écrit en émergence, qui tente de concilier des contraintes techniques et symboliques, sans privilégier toujours la notation phonétique pourtant pertinente dans ce contexte. On peut penser, par exemple, que la graphie « la reunyon », coûteuse en termes d’espace et de temps, répond à un souci d’intégrer de l’identitaire à travers l’emploi du graphème Y.
3. LES POSITIONS EN PRESENCE

On préfèrera nommer les positions elles-mêmes plutôt que les profils d’acteurs, ce qui permettra d’échapper à la tentation d’opposer des créolophiles à des créolophobes. Ces dénominations seraient particulièrement malvenues, d’abord parce qu’elles ne feraient qu’introduire de la violence verbale dans un discours qui se veut plus serein que le débat politique et médiatique, ensuite parce qu’il serait injuste de prétendre que les acteurs qui se disent « contre le créole à l’école » et « contre le créole Tangol (ou KWZ) » n’aiment pas le créole, qui dans la plupart des cas est leur première langue ; ils l’aiment comme on aime un parent pauvre ; d’autre part, on hésitera à appeler créolophiles certains militants qui campent sur des positions si extrêmes qu’elles ne peuvent que nuire au créole, tant il est vrai que le mieux est l’ennemi du bien. On distinguera donc, avec une marge d’imprécision, une attitude qui relève de l’hostilité et une attitude favorable à l’équipement du créole et à la normalisation de sa graphie.
3.1. Contre l’équipement du créole et contre la normalisation de sa graphie

Un discours médiatique et politique réducteur, se substituant à une expression inexistante du corps social, agitant le spectre de l’autonomie politique et de l’abandon du département par la France, veut imposer l’idée qu’écrire le créole est dangereux pour la langue et pour la société.

On trouve un exemple de discours hostile sous la plume du président du CDLF (Collectif pour la Défense de la Langue Française) :

[…] Nous ne sommes pas contre « le créole », mais bien contre la caricature que l’on veut faire de notre créole en l’habillant de K de Z et de W, le fameux kréol tangolo phonologique […] Je considère que la langue française, notre langue, ne peut que s’enrichir d’un apport régional tel que notre créole dès lors qu’on ne le massacre pas à coups de KWZ.[…] La France possède une langue parlée et utilisée par plus de 250 millions de francophones de par le monde. Vouloir maintenir le réunionnais dans une pseudo-langue, ce n’est pas vouloir faire son bonheur ni participer à son émancipation. (Le Journal de l’île, du 16 mars 2004, rubrique « Courrier»).

L’auteur rejoint tous ceux qui, dans le courrier des lecteurs, se sont exprimés contre les graphies phonético-phonologiques, contre le créole écrit et enseigné ; pour, à la rigueur, une graphie étymologisante qui ne « coupe » pas le patois créole de la langue française, pour un créole « vrai », parlé spontanément, inné, naturel. Signalons ici un point sensible du débat : les « hostiles » se déclarent favorables à une graphie étymologisante, mais en même temps ils disent clairement que le créole est une langue orale, qui peut rester orale sans risquer de disparaître (parce qu’elle coule naturellement dans le sang de tout Réunionnais), qui doit rester orale, le passage à l’écrit risquant d’entraîner une perte d’authenticité, voire d’identité. Si on suit cet enchaînement, on comprend vite que le nœud du débat se situe autour de la question du passage à l’écrit et non autour du choix entre plusieurs graphies. D’où cette ambiguïté dans les discours : les « hostiles » disent préférer la graphie étymologique à la graphie phonético-phonologique, mais tout leur comportement signifie qu’ils souhaitent un créole strictement oral.

La question de la mort des langues est présente dans ce type de discours ; si la mort du français y est évoquée comme une conséquence redoutée de l’institution d’un écrit créole par des aménageurs-« fossoyeurs » prêts à « massacrer » des générations d’élèves, celle du créole n’est même pas envisagée ; aucun crédit n’est accordé à l’idée qu’une langue non écrite et non enseignée est menacée dans sa survie. Les opposants à l’aménagement du créole croient ou feignent de croire que le créole n’est aucunement menacé de disparition ; on ne peut que rattacher cette croyance à l’idéologie diglossique, dont elle est, comme l’ont bien montré P. Gardy et R. Lafont (1981), un des thèmes centraux. A la Réunion comme ailleurs, le diglotte n’a pas conscience que son vernaculaire est menacé de disparition et cette absence de conscience lui est fatale car elle ne fait que hâter la mort du vernaculaire.

Le discours qu’on a qualifié d’« hostile », dans lequel on a reconnu une forme de discours diglossique, est habité par des peurs, des illusions et des fantasmes. Certaines peurs sont « normales » dans le sens où on les retrouve dans toutes les situations de passage à l’écrit : peur de perdre ce qui fait l’authenticité de la langue orale, peur que les changements apportés à la langue modifient aussi la société, entraînant la disparition d’un cadre de vie auquel on est attaché. Quant à la peur du « lâchage », on ne peut pas dire qu’elle soit fondée au moment où l’État et le gouvernement se prononcent en faveur de la reconnaissance, donc de l’enseignement optionnel et d’une certaine normalisation, à des fins pédagogiques, des langues régionales. Se dire « contre le créole à l’école » et « pour la suppression du CAPES », c’est aller à l’encontre de décisions officielles et non pas se montrer docile face à un pouvoir central qu’on craint d’irriter. Il y a là une contradiction typique du discours conservateur, dont on voit bien qu’il est plus affectif que rationnel.

Il y a dans ce discours la croyance profondément enracinée que le créole n’est pas une langue distincte du français, que c’est fondamentalement la même langue, simplement déformée, ou plus grossière. Si on l’écrit, ce qu’on ne souhaite pas vraiment, ce lien de parenté doit être visible et le mot doit apparaître avec sa « vraie » orthographe qui est, dans l’absolu, l’orthographe française. Cette croyance trouve sa place et sa raison dans un système idéologique, en lien avec cette autre croyance qui pratique l’amalgame entre l’autonomie linguistique et l’autonomie politique. Cette idée se nourrit du constat de l’appartenance politique réelle ou supposée d’un certain nombre de militants-aménageurs, proches d’universitaires sur qui pèsent les mêmes soupçons. Dans ses formes les plus extrêmes, le discours d’hostilité prend pour cible les militants de l’identité créole, ainsi que tous leurs partenaires, que ceux-ci soient des universitaires ou des responsables institutionnels (pourquoi pas, puisqu’il s’intéresse au créole de la Réunion, B. Cerquiglini, Délégué Général de la DGLFLF (Délégation à la Langue Française et aux Langues de France ?). Pour les idéologues, l’ennemi est dans la place.

Pour finir, on relira l’avant-propos du dictionnaire d’A. Armand (1987 : LVIII), où l’auteur souligne la dimension sociale du discours d’hostilité. C’est ainsi qu’il analyse les raisons du rejet des « lettres KWZ » : « […] le rejet (quelle qu’en soit sa forme) de zardin ou de somiz par exemple mais aussi de mon tèt ou de moin té i gèt revient à rejeter « tout ce qui est noir », « tout ce qui fait noir », mais aussi « tout ce qui est pauvre », « tout ce qui fait pauvre» ». Dans cette logique, la graphie étymologisante, seule tolérée par les détracteurs, apparaît comme une graphie « blanche » susceptible de maintenir le lien entre la Réunion et la métropole, à la différence d’une graphie « noire » qui valoriserait et, peut-être, imposerait le basilecte, c’est-à-dire la variété la plus « pauvre » et la plus « noire » du créole.
3.2. Pour l’équipement du créole et la normalisation de sa graphie

La position favorable à un aménagement du créole réunionnais, à son équipement, à sa codification et éventuellement à la normalisation de sa graphie à des fins pédagogiques se rencontre chez des militants, des artistes, des enseignants, des universitaires, un ensemble d’acteurs d’un aménagement « par le haut », pour reprendre une expression rencontrée chez L.-F. Prudent dès 1989 dans un article consacré à la Martinique (voir indications bibliographiques). Le discours en faveur de l’aménagement du créole est porté par une conviction et va bien au-delà de la volonté de doter une langue orale d’une forme écrite. Pour la majorité des acteurs, ce qui est visé est rien moins que la « défense et illustration » de la langue créole, en lien avec la promotion de l’identité créole. Le discours militant trouve une justification dans celui des linguistes qui reconnaissent le statut linguistique du créole. C’est un discours argumenté, intellectualisé.

Comme en Martinique et comme ailleurs (voir Caubet et alii, 2002), le danger auquel ce groupe relativement homogène est exposé est l’isolement et l’élitisme. Notons cependant qu’il a su résister à la dérive de la production néologique outrancière (bien que des critiques ciblent les textes des chansons de D. Waro) : ses propositions graphiques, si elles ont provoqué des réactions de rejet, n’ont pas produit un « créole dragon » d’allure monstrueuse (on lui reprocherait plutôt d’être désincarné). Le groupe a fait preuve d’une certaine modération et a pris soin de ne pas se couper des usagers, bien que dans ce domaine il reste beaucoup à faire, comme le reconnaît A. Gauvin dans sa communication à la 7ème table ronde du Moufia. On peut lui reprocher une fascination un peu naïve pour la science phonologique et l’illusion qu’on trouve le meilleur système graphique d’une langue dans la meilleure analyse phonético-phonologique qui en est faite. Ce reproche, comme celui d’une attitude d’hostilité ou de rancœur à l’égard du français, concerne la période des années 70 et perd progressivement de sa pertinence.

Historiquement, c’est bien deux grandes périodes qui se distinguent, celle d’oktob 77, avec ses précurseurs et ses héritiers et la période des années 2000. Le collectif d’oktob 77 fixe les principes de Lékritir 77 qui est elle-même l’aboutissement d’une réflexion chez les auteurs qui remonte aux années 60 (Voir par exemple B. Gamaleya). C’est une écriture qui se veut phonologique (un graphème correspond à un phonème et vice-versa) ; par souci de normalisation, le collectif a choisi, parmi les variantes géographiques de prononciation les plus fréquentes, en fait les plus basilectales. D. Baggioni (1987 : 10) écrivait : « Cette graphie s’est peu à peu imposée à la plupart des écrivains d’expression créole à l’exception notable du romancier Daniel Honoré ». D. Baggioni lui-même s’écarte de Lékritir 77 dans la première édition de son dictionnaire où il opte pour la graphie DWA (« doigt ») pour revenir à la forme DOI dans sa réédition de 1990.

La graphie 83, variante de Lékritir 77, est connue sous le nom d’Ecriture ou graphie KWZ. Elle a des détracteurs déterminés. Elle vise la déviance maximale, remplace des graphèmes qui dans Lékritir 77 s’inspiraient de l’orthographe française par des graphèmes plus phonétiques, accentuant l’impression de différence, d’étrangeté.

Le digraphe OI est remplacé par WA, OIN par WIN. Elle est plus phonétique puisqu’elle introduit les graphèmes W et Y pour noter les glides en les distinguant graphiquement des voyelles notées U et I. Ainsi on écrit lavyon et non lavion (« avion »). Si elle s’écarte de l’orthographe française, elle se rapproche d’autres graphies créoles, voire d’une graphie pan-créole. Du point de vue systémique, elle n’est en rupture ni avec Lékritir 77, ni avec l’écriture 2001. Mais elle a suscité dans une partie de la population des réactions d’irritation et de rejet très fortes, si fortes que les aménageurs d’aujourd’hui se trouvent dans l’obligation d’en tenir compte. Ainsi assiste-t-on, dans les propositions actuelles, non pas à une disparition des lettres « monstrueuses » dans leur ensemble, mais à des ajustements qui se font et devraient continuer de se faire en interaction avec les usagers ; certaines graphies, comme le WA de VWAR (« voir »), finiront peut-être par être abandonnées (c’est-à-dire qu’elles ne passeront pas dans l’usage), d’autres comme le Z de ZOIZO (« oiseau » »), le K de KAZ s’imposent simplement parce qu’elles sont perçues comme fonctionnelles.

Quel a été l’impact de la graphie 83 ? Elle a ses défenseurs et ses illustrateurs, parmi lesquels D. Honoré, J-F SamLong et M. Crochet. Mais Lékritir 77, mieux reçue du grand public, très utilisée dans le milieu étudiant, a gardé des adeptes parmi les auteurs eux-mêmes.

La dernière en date, la graphie Tangol est généralement confondue avec la graphie 83 par ses détracteurs. Pourtant elle se veut consensuelle et s’attache en particulier à apporter une solution au problème de la variation phonétique, une variation d’origine diastratique et géographique. Laissons A. Gauvin présenter lui-même les principes de la graphie dont il est un des artisans les plus engagés :

[…] L’association Tangol, dont j’ai été le président pendant trois ans, a proposé une graphie (la graphie 2001).

Cette graphie n’est pas la KWZ. Cette dernière est celle de Mickaël Crochet et de ses amis, qui ne se privent pas de nous critiquer (surtout aux Antilles), et de nous accuser de vouloir franciser le créole et de vouloir le détruire de cette façon. […]

La graphie Tangol est beaucoup plus tolérante que KWZ. Elle admet des variantes. Elle ne veut pas à tout prix se démarquer du français (d’où les attaques de Mickaël Crochet). Dans la graphie tangol, « roi » s’écrit « roi », « rien », s’écrit « rien », « poisson » peut s’écrire « poisson »

C’est pour des raisons pédagogiques, pour éviter la confusion des sens, que nous souhaitons (et je pèse le mot) que « kaz » s’écrive ainsi ; bien que venant du français « case » il n’en a pas, de nos jours, le même sens. […]

La graphie tangol est, je le crois sincèrement, à la fois la meilleure proposée et en même temps très imparfaite. Certaines solutions proposées sont irréalistes, d’autres sont mauvaises. Si nous avions écouté davantage les Réunionnais, nous n’aurions pas commis ces erreurs. Un énorme travail reste à faire sur le découpage des mots, sur l’abondance des homographes […]

Cela dit, il n’a jamais été question pour nous d’imposer quoi que ce soit à qui que ce soit. Nous avons livré au public réunionnais un certain stade de nos réflexions. A lui de donner son avis. A nous d’expliquer, et à nous d’évoluer […] » (Le Journal de l’île, du 5 mars 2004, rubrique « Courrier », lettre signée : Axel Gauvin).

Ce texte annonce des aménagements qui vont dans le sens de l’intégration d’idéogrammes destinés à réduire le nombre d’homographes. Redécouvrant la réalité des processus mis en œuvre par la lecture, tenant compte que dans la plupart des langues, le mot n’est pas déchiffré mais reconnu à sa physionomie par le lecteur, A. Gauvin fait son autocritique, avance d’un pas et se dit prêt à faire des « concessions » : il propose par exemple des solutions pour distinguer NA (« il y a ») de N’A, contraction de NOU VA ; BIB (« araignée ») de BIBL (« bible ») ; EN (préposition) et AN (« année »).
4. EN GUISE DE CONCLUSION : ETAT DES LIEUX ET PERSPECTIVES
4.1. État des lieux : quelles avancées ?

Il y a 25 ans, un consensus s’est créé autour des graphies phonético-phonologiques. Celles-ci ont, depuis, montré leurs limites : impasses techniques, production de graphies jugées provocantes, mais aussi insuffisante prise en compte des dimensions morphologique, syntaxique et même identitaire de toute graphie. Tous ces aspects sont mieux perçus aujourd’hui et une évolution est ressentie comme nécessaire par les aménageurs, à l’exception des plus extrémistes qui campent sur leurs positions en faisant la sourde oreille aux protestations des usagers. Sur quels points peut-on constater des progrès ?

Il est moins question aujourd’hui de « noter » le créole (l’API ou tout autre police de caractères phonétiques y suffirait) que de lui donner une représentation graphique ou, mieux encore, de construire un écrit créole acceptable aux yeux de ses utilisateurs. On sait maintenant que pour doter le créole d’un code écrit, il faut accepter d’en payer le prix : que le passage à l’écrit s’accompagne d’un sentiment de perte normal, dans le sens où il a été constaté dans de multiples situations, ce qui devrait inciter les aménageurs à relativiser l’importance de certaines récriminations du public.

L’idée que la graphie doit s’émanciper de l’oral progresse. On s’oriente vers une graphie plus abstraite, plus dégagée des variations phonétiques. Et du coup, on voit mieux le rôle que peuvent jouer les linguistes, qu’il s’agisse d’informer sur le caractère abstrait des orthographes existantes, de consolider la distinction entre transcription, graphie et orthographe, ou d’analyser les représentations attachées à la langue écrite. On découvre ou on redécouvre que le mot est une réalité qui appartient strictement à l’écrit, qu’il est construit dans un contexte socio-politique, élaboré dans le temps et à l’épreuve du temps, et non le résultat d’un travail « rationnel », ce que dit très bien l’opinion quand elle s’élève contre le créole des intellectuels. Inscrit dans l’histoire, le mot écrit, avec sa physionomie et ses frontières, est le résultat d’une concertation ou au moins d’une interaction entre ceux qui proposent une forme et ceux qui s’y reconnaissent (jamais complètement car aucune graphie ne peut représenter la langue d’un locuteur).

Il reste à se demander si l’écriture spontanée connaît, elle aussi, une évolution et si on peut envisager, sinon une fusion, du moins un rapprochement des graphies existantes. Posée ainsi, la question a peu de sens. Mais s’il s’avérait que l’écriture spontanée se stabilise, se régularise, s’organise autour de grandes tendances, les formes stabilisées par autorégulation pourraient être retenues comme autant de solutions aux problèmes qui se posent aux aménageurs de graphies systématiques. Tantôt elles permettraient de régler un problème d’homographie, donc de décodage, tantôt elles seraient retenues en remplacement de formes jugées monstrueuses par les usagers.

Enfin, on peut considérer comme une avancée le fait qu’on sache mieux répondre à la question : pourquoi écrire le créole ? On trouve une raison d’ordre général, qui vient renforcer les raisons identitaires, dans la nécessité de défendre la diversité linguistique, de lutter contre la disparition des « petites langues », sachant qu’une langue dotée d’une forme écrite a plus de chances de survivre. Il n’y a pas à défendre le créole contre le français, mais le créole comme le français et comme toute langue menacée, contre toute hégémonie linguistique à l’échelle de la planète.
4.2. Perspectives : quelques pistes

Sur le plan pratique, il reste certainement à développer la dimension sociolinguistique de la réflexion, pour une meilleure prise en compte des représentations et des attitudes du public et de ses attentes. Que les aménageurs se soucient de la perception du public et de son opinion en matière d’écrit, et s’y intéressent dans un esprit d’ouverture, c’est une requête qui peut être aujourd’hui entendue par la plupart d’entre eux. On pourrait aller plus loin et encourager chez les aménageurs eux-mêmes une prise de conscience du contenu symbolique de leurs propres propositions graphiques. L’exemple de la déviance maximale est le plus significatif : quand ses promoteurs posent le français et le créole dans un rapport de rivalité, on peut se demander quelles représentations ils ont du français, du créole et de leur coexistence et si ces représentations ne sont pas dépassées dans le contexte sociolinguistique d’aujourd’hui.

Du sociolinguistique aussi dépendent la question du rapport des locuteurs réunionnais aux normes linguistiques (scolaire, standard, d’usage, etc.) et celle de l’explicitation des normes endogènes, qui ne sont pas encore clairement posées par le corps social. Une confusion subsiste en particulier entre la norme du créole, destinée à être normalisée au moins pour les besoins de l’enseignement et la norme du français régional, plus occultée aujourd’hui que du temps des premiers travaux de M. Carayol sur les particularités phonétiques et lexicales du français de la Réunion (années 70) et des travaux de D. Baggioni et M. Beniamino (années 90). A ce propos, il est étonnant que des écrivains produisent une littérature créole (ou réunionnaise) en français sans juger nécessaire de problématiser leur rapport à la langue française, continuant, dans certains cas, d’appeler le créole « le réunionnais », comportement qui renvoie le français à un statut de langue exogène. Cette bizarrerie est révélatrice du fait que, du côté du public mais aussi des auteurs et des aménageurs, le paysage linguistique est encore trop souvent caricaturé sous les traits d’un face-à-face entre le français, perçu comme une entité homogène et exogène et le créole considéré comme la langue (quasiment unique) des Réunionnais. Il faut se demander si le temps n’est pas venu de s’intéresser aux langues (le pluriel est important) des Réunionnais et à l’usage diversifié qu’ils en font.

Dans le domaine très précis de la codification graphique du créole, on aurait intérêt à réfléchir à une dichotomie qui, pour une fois, n’opposerait pas un « pour » et un « « contre », mais un « en-bas » et un « en-haut ». Cette grille de lecture était déjà celle de L.-F. Prudent dans son article de 1989 consacré au créole martiniquais (voir indications bibliographiques). Appliquée à la Réunion, elle permet de voir que les actions qui viennent de la base, les actions spontanées, s’inscrivent dans une logique et répondent à des besoins spécifiques, qui en tout cas ne sont pas ceux de l’école. Quant aux actions décidées « en-haut », elles ont pour meilleure justification le souci pédagogique (en particulier quand elles visent à mettre en place des graphies reproductibles).

Dans la première logique, on se trouve dans la perspective de l’écologie linguistique et on peut être tenté de laisser les choses suivre leur cours et chaque graphie trouver son lectorat et réciproquement. On peut laisser se construire peu à peu une norme d’usage, compter sur une forme d’autorégulation et opter pour un enseignement oral du créole ou pour une pluri-orthographe. Dans la deuxième logique, l’urgence serait, sinon d’unifier la graphie du créole, du moins d’instaurer une instance qui ait la légitimité nécessaire pour émettre un certain nombre d’avis et de recommandations visant à éliminer les formes jugées inacceptables pour des raisons symboliques ou techniques. Une légitimation émanant d’un conseil de la langue créole ou de tout autre entité hâterait considérablement le processus, qui, sinon, risquerait de s’essouffler. Ces deux logiques sont tout aussi respectables l’une que l’autre, la question étant de savoir s’il y a urgence à choisir l’une ou l’autre.
4.3. Pour finir, quelques inconnues

Les enseignants soulèvent avec raison la question de savoir ce que seraient les effets d’un apprentissage précoce d’un code graphique créole sur l’orthographe française. Personne ne semble avoir la réponse à cette question pour l’instant, mais plusieurs paramètres devraient logiquement être pris en compte, parmi lesquels le type de graphie créole, respectueux ou non de la forme des étymons français et le moment de l’apprentissage dans le cursus scolaire. Si celui-ci se fait comme aujourd’hui au collège ou au lycée, on devra tenir compte non seulement des habitudes de lecture et d’écriture mais aussi des représentations des mots acquises en français. Si on envisage un apprentissage précoce, ce qui ne semble pas être le cas aujourd’hui, le choix d’une approche purement orale est toujours possible : si on envisage un apprentissage précoce de la langue écrite, plusieurs options sont possibles, mais on aurait intérêt à passer par des stades expérimentaux, afin de limiter les risques d’échec. L’idée d’un enseignement du créole langue de culture, dans un système français qui se donne pour objectif la maîtrise de la langue de l’école et qui, pour faciliter cette maîtrise, prend en compte le vernaculaire de l’enfant, reste sans doute l’option la plus raisonnable.

Autre inconnue : on ne sait pas si les attitudes des acteurs réunionnais face au français vont connaître une évolution ou si le français va rester « la langue qu’il faut apprendre » et sur laquelle on ne s’exprime pas, une langue parlée mais non dite. En tout état de cause, les sentiments et les représentations que génère le français gagneraient à être explicités, car dans la situation de mutisme qui prévaut, il est clair qu’il est souvent pris en modèle implicite dans les actions d’équipement linguistique. Les enseignants de LCR qui appellent de leurs vœux l’adoption d’un système graphique créole unifié doivent être conscients du danger qu’il y aurait à vouloir aménager le créole sur le strict modèle français. On pense à la dérive que constitue la création de dictées à la Pivot en créole ou autres comportements inspirés par une vision monoglossique. Il ne s’agit pas de créer un pendant de l’idéologie francophoniste dans ce qu’elle a pu avoir d’excessif.

En envisageant la coexistence de plusieurs graphies, fonctionnelle chacune aux yeux d’un lectorat, on s’écarterait évidemment du modèle français, on pourrait envisager pour le créole une polygraphie à l’instar de ce qui existe pour le provençal (Voir P. Blanchet). C’est l’option qui a été retenue dans l’ouvrage de littérature destiné aux classes LCF des collèges, mais il semble que cette option soit critiquée par les enseignants eux-mêmes. Cela serait à confirmer. On le voit, il faudra encore beaucoup d’imagination et d’intelligence pour avancer dans le processus d’aménagement d’un écrit créole. Cependant deux choses sont sûres : le processus est en marche et on sait maintenant que les solutions ne peuvent être uniquement techniques130.
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