Concepts, actions et outils linguistiques








télécharger 4.44 Mb.
titreConcepts, actions et outils linguistiques
page67/74
date de publication21.01.2020
taille4.44 Mb.
typeDocumentos
ar.21-bal.com > droit > Documentos
1   ...   63   64   65   66   67   68   69   70   ...   74

Plurilinguisme entre noir et blanc en République de Moldova : à la recherche d’autres couleurs




Angela Soltan



A la relativité des cultures – qui implique communication, confrontation,
dialogue 
on substitue à la limite une absolutisation de chaque culture,
qui signifie juxtaposition dans l’incommunicabilité.


Sélim Abou, L’identité culturelle.
langues – cultures – contexte

« La langue n’est pas seulement un élément de la culture, mais la condition même de son exercice». Ce fragment d’idée, repris d’un contexte se rapportant à l’aménagement linguistique, – dans l’œuvre de Sélim Abou215 sur l’identité culturelle – ne perd pas un grain de son message une fois replacée dans le contexte linguistique de la République de Moldova, mais, par contre, y acquiert de nouvelles connotations depuis 1989, quand le pays a proclamé son indépendance et a réclamé le droit à l’utilisation de la langue majoritaire dans la vie sociale.

Depuis la première édition du livre de Sélim Abou le monde a changé, depuis l’affirmation de Roger Bastide, relative à «l’esprit de la demeure close » le monde a changé davantage, mais les rapports entre les langues et les cultures résident toujours sur des terrains glissants.

La situation linguistique de la République de Moldova constitue le résultat d’une importante «homogénéisation physique et pasteurisation des peuples»216, caractéristiques des espaces où était cultivée la dilution délibérée des identités nationales. Certes, c’est une situation plurilingue, car, à côté du roumain, le russe, le gagaouse, l’ukrainien sont également parlés, chaque langue ayant son statut et son taux de présence. Les Moldaves roumanophones sont pratiquement tous bilingues : roumain- russe. Les Moldaves russophones qui parlent le roumain sont plus rares, mais leur nombre augmente. Pour la communication à l’intérieur du pays, les minorités adoptaient traditionnellement le russe. On pourrait croire que c’est le multilinguisme dont parlait Louis-Jean Calvet, ou le « bilinguisme salutaire » proposé par David Crystal. Or, dans la République de Moldova, le bilinguisme a des connotations contradictoires, malgré les avantages évidents que présente la connaissance de deux ou plusieurs langues.
langue – discours – connotations

Après 1812, le roumain et le russe étaient utilisés en parallèle sur le territoire moldave. Le russe était présent dans l’enseignement et dans l’administration, le roumain était la langue qui dominait en milieu rural, étant donné un taux de scolarisation très réduit. Après 1944, le roumain a été réduit à une situation de «langue de cuisine» et jusqu’en 1989 était exclut de la communication professionnelle. Après cette date, a commencé la mise en place des actions pour la réinsertion du roumain dans la vie sociale. Par conséquent, l’un des premiers décrets de cette période portait sur la création d’un Centre National de Terminologie, structure qui œuvre, depuis, à l’enrichissement de la terminologie technique et scientifique en langue roumaine.

La « Loi concernant le fonctionnement des langues parlées sur le territoire de la République Soviétique Socialiste Moldave », adopté en 1989 et toujours en vigueur, reconnue par l’Article 13 de la première Constitution de la République de Moldova, devait assurer la mise en place des actions sur les langues, ainsi que garantir la libre utilisation des langues minoritaires. Les avis sont toujours partagés, par rapport à cette loi qui est considérée par certains comme bien équitable par rapport à toutes les langues parlées sur le territoire moldave, tandis que d’autres soutiennent que c’est une politique linguistique d’auto flagellation à tendances d’équité pour les minorités linguistiques et nationales, mais pas pour la majorité ethnique. Conformément à la loi, la langue officielle de la République de Moldova est le moldave, au russe revenant la fonction de langue de communication entre les peuples. D’ici ressort également la rivalité moldave/roumain-russe, qui fait que le bilinguisme roumain-russe soit conçu en Moldova comme un attentat à la langue majoritaire, étant donné que les roumanophones sont en grande majorité bilingues, tandis que les russophones le sont moins, même si les dernières années les situations professionnelles obligent un nombre importants de russophones à apprendre le roumain.

En ce qui est de la langue majoritaire parlée en Moldova, la dualité de l’approche paraît évidente en toute action menée, soit, plutôt, les actions sont parallèles dans leur incommunicabilité. Cette dualité est définie par deux discours par rapport à l’identité existants à l’intérieur du pays : le discours moldave217 et le discours roumain. Les adeptes du premier qualifient la langue majoritaire de moldave, tandis que les deuxièmes la qualifient de roumain. Les adeptes du discours moldave conçoivent l’autre discours comme un attentat à la spécificité moldave, les adeptes du discours roumain voient l’autre discours comme une séquelle du passé qu’ils souhaiteraient éponger. Or, abattre les anciens monuments et en construire d’autres, ça ne veut pas encore dire améliorer la vie. L’appartenance à un discours ou à un autre dénote également l’alignement politique, culturel, éthique. Par le fait, la langue, investie en République de Moldavie de fonctions importantes, porte en soi des critères d’identification du discours identitaire, du rapport envers le passé et non seulement.
langues – discours – couleurs

La « Loi concernant le fonctionnement des langues » est une vraie « pomme de discorde » entre les deux discours, sans être acceptée par les promoteurs du discours roumain, du fait que cette loi, ainsi que l’Article 13 de la Constitution déclarent comme langue d’État de la Républiques de Moldavie la langue moldave. Or, une bonne partie de la population n’accepte pas d’appeler ainsi leur langue maternelle, qui est aussi la langue majoritaire du pays, parlée par environ 70 % de la population218 et qu’ils considèrent en tant que langue roumaine. Les adeptes des deux discours par rapport à l’identité et à la langue persistent dans leur juxtaposition incommunicable, chaque partie considérant que son discours est le plus orthodoxe. On voit bien que l’expression « fonctionnement des langues », empruntée par la loi, ne traduit d’aucune manière toute la complexité de la situation qui serait, peut-être, beaucoup plus facile à résoudre si le sujet n’était pas exploité dans toutes les hypostases possibles, adopté également par les deux discours en tant qu’unité de mesure du patriotisme. Or, la qualité d’un citoyen, peut-elle vraiment être jugée selon l’identité que ce citoyen s’approprie et selon la manière d’appeler sa langue ?

On dirait que le terrain des actions à entreprendre au niveau de la langue est en quelque sorte miné par des connotations politiques. Les adeptes des deux discours gardent soigneusement leurs couleurs immaculées et n’arrivent pas à constituer le spectre multicolore indispensable à une situation complexe où il y a de la pluie et du soleil. Pourquoi ne pas opérer de façon plus efficace au niveau du statut de la langue, du code, de la cohésion sociale, soit ne pas opérer trop quand ce n’est pas le cas? Par ce que, d’une part, les savoir-faire, les mécanismes d’action et les structures habilités font défaut, d’autre part, les efforts sont dispersés. L’État agit selon ses anciennes habitudes, en considérant qu’il peut s’assumer des décisions en tout état de cause. Aussi est-il, que les chercheurs moldaves faisaient, traditionnellement, appel à la linguistique pour expliquer toute situation de langue. Depuis peu, d’autres sciences humaines commencent à y être admises avec difficulté.
langue – idée de soi

La « langue majoritaire » des Moldaves est génératrice d’un « sentiment d’infériorité glottique »219 pour une bonne partie de la population, selon Klaus Heitmann qui a entrepris de nombreuses études sur le terrain des préoccupations relatives à la langue et à l’identité en Moldova, après 1989. La langue roumaine standardisée – considère cet auteur  est parlée, en priorité, dans un contexte officiel, les situations familières témoignent toujours de l’utilisation d’une langue rudimentaire. Les locuteurs de la langue rudimentaire ressentent un sentiment d’infériorité à côté des locuteurs de la langue standardisée, littéraire, d’autant plus qu’au niveau de la compréhension bilatérale des lacunes peuvent être attestées. Certains Moldaves francophones, par exemple, qui ont appris le français ou autre langue étrangère en professionnels, avouent qu’ils arrivent plus facilement à formuler un texte écrit en cette langue qu’en roumain. En roumain ils ont le complexe de ne pas arriver à formuler les textes en parfaite conformité avec les normes. Ce qui fait penser que le roumain littéraire, devrait être enseigné aux jeunes moldaves roumanophones, en appliquant les méthodes d’apprentissage d’une langue seconde, étant donné que le milieu linguistique n’est pas favorable à une acquisition, par voie naturelle, de la langue standardisée. Cette affirmation pourrait être une erreur, elle aussi. Le problème réside peut-être dans le fait qu’en Moldova est très courante l’expression « connaître une langue à la perfection ». Or, qu’est-ce que ça veut dire, en effet ? Ne serait-ce qu’un complexe par rapport à une notion éphémère de « langue idéale », « langue-monument » ? Car la langue réelle bouge, évolue et subie les influences du milieu.

La langue roumaine de Moldova, même si elle n’est pas très évoluée, même si elle a des étapes à rattraper pour moderniser ses ressources, assure à l’individu une tradition, un point de repère. Il est important qu’elle retrouve sa bonne place tant parmi les langues parlées en Moldova, que parmi celles parlées dans le monde. Il est important que les locuteurs du roumain moldave échappent à ce complexe d’infériorité qui les ronge. Il serait peut-être judicieux de se demander si une identité linguistique ou ethnique peut être imposée par des lois au nom d’un bien commun et universel au détriment des libertés personnelles. Est-ce que le respect des normes d’une langue et le développement de ses ressources seraient équivalents aux interventions et modifications délibérées, ayant comme but la création des identités artificielles au nom d’un bien-être obligatoire qui ne peut être que totalitaire ?
langues – actions – perspectives

Il est inutile de se faire des illusions que la langue majoritaire des moldaves pourra garder ses positions dans la société si ses promoteurs ne renoncent pas au pathétisme et aux métaphores afin de se mettre sérieusement au travaille pour que cette langue puisse assurer l’accès aux connaissances, pour qu’elle dispose de ressources importantes, de terminologies actualisées, d’outils qui permettent des traductions professionnelles et efficaces. Or, la coopération internationale, l’expérience des structures francophones, la participation aux projets internationaux seraient extrêmement utiles dans ce sens.

Le Centre National de Terminologie fait des efforts importants et réalise des travaux significatifs, mais il devrait moderniser son travail, le rendre plus efficace, engager, soit former des personnes qui connaissent plusieurs langues, non seulement le roumain et le russe. Les maisons d’éditions moldaves, réunies dans l’association des éditeurs « NOI » déploient une activité à apprécier quant aux traductions vers le roumain, – environ 90 % des livres édités sont en roumain – mais ne bénéficient pas d’un soutient important de la part de l’État. 90 % de leur production sont absorbées par le marché roumain, celui moldave n’est pas encore à la hauteur de cette offre. Dans les bibliothèques le rapport est presque inverse, en faveur du livre russe. La production éditoriale russe, ainsi que celle audiovisuelle a des prix beaucoup plus compétitifs, grâce aux tirages importants. Le marché médiatique est couvert à 55 % par la production russe ou en langue russe.

L’Union Latine, en partenariat avec les universités moldaves et des organismes internationaux a mis les bases d’un Centre interuniversitaires multilingue d’excellence en traduction, terminologie et industrie des langues. Tous les participants à ce projet forment le vœu que cette structure puisse faire face, grâce aux efforts unis des partenaires, aux actions indispensables sur les langues et sur la situation linguistique en République de Moldova. Il paraît beaucoup plus intéressant de mettre en valeurs la tradition multilingue qui existe en Moldova, les aptitudes que les jeunes Moldaves se cultivent, étant donnée l’habitude qu’ils ont, dès le plus bas âge, à entendre autour d’eux au moins deux langues. Le bilinguisme, le multilinguisme devraient être délocalisés de leur contexte strictement moldave, qui porte encore une couche épaisse de la poussière du passé. L’avenir est à la diversité, au dialogue, à la richesse des cultures. Il serait dommage que la Moldova persiste en la transformation de ses valeurs en désavantages. C’est peut-être le bon moment de tirer le pinceau et de mettre doucement les touches en couleur entre le noir et le blanc, afin d’avoir un beau spectre.


Bibliographie



Abou, S., L’identité culturelle, Ed. Anthropos, Paris 1995

Aristimuño, C. L. « Español, francés, portugués : ¿ equipamiento o merma ? », in Congrès international sur les langues néo-latines dans la communication spécialisée, México, 28-29 novembre 2002, http ://www.unilat.org/dtil/cong_com_esp/comunicaciones_es/leanez.htm

Cărăuş, T., « République de Moldova : identités fausses, vraies ou nationales », Contrafort n° 4-5, 2002, pp. 20-23 (pour la version électronique : http ://www.contrafort.md)

Cărăuş, T « L’identité promet plus qu’elle ne peut offrir », interview réalisée par Vitalie Ciobanu Contrafort n° 10-11, 2003, pp. 10-12

Heitmann, K., Limba şi politica în Republica Moldova, Chişinău, ARC, 1998,

« Legea republicii sovietice socialiste moldoveneşti cu privire la funcţionarea limbilor vorbite pe teritoriul r.s.s. moldoveneşti », Chişinău, Cartea Moldovenească, 1990

Rubert de Ventos, X., El laberinto de la identidad, Espasa hoy, Barcelona, 1994.
1   ...   63   64   65   66   67   68   69   70   ...   74

similaire:

Concepts, actions et outils linguistiques iconRapport d’outils Raknet
«Raknet», ce document est donc une explication de certains des principes de «Raknet» ainsi que de ses concepts fondamentaux et comment...

Concepts, actions et outils linguistiques iconParcours Fonctionnements Linguistiques et

Concepts, actions et outils linguistiques iconLes écoles de linguistiques

Concepts, actions et outils linguistiques iconContenus linguistiques: (vocabulaire, grammaire…)

Concepts, actions et outils linguistiques iconObjectifs communicationnels, culturels et linguistiques’

Concepts, actions et outils linguistiques iconAdos le spécialiste des séjours scolaires linguistiques et aventures

Concepts, actions et outils linguistiques iconBts se r V ice s I n f or m a t I qu e s a u X o r g a n I s at I on s
Dans tous les cas, les candidats doivent se munir des outils et ressources techniques nécessaires au déroulement de l’épreuve. Ils...

Concepts, actions et outils linguistiques iconLes outils de développement de Telelogic mettent l’industrie automobile sur la voie du succès
«Les outils Tau de Telelogic ont déjà fait leurs preuves dans le secteur des télécommunications où le zéro défaut est une devenue...

Concepts, actions et outils linguistiques iconMichel Vinaver, Écritures dramatiques, Essais d'analyse de textes de théâtre, Actes Sud, 1993
«lecture au ralenti» consiste dans le pointage des actions d'une réplique à l'autre ou même à l'intérieur d'une réplique, c'est-à-dire...

Concepts, actions et outils linguistiques iconConcepts et Techniques








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com