Concepts, actions et outils linguistiques








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Pour une mesure de la viabilité des petites langues




Zachée Denis Bitjaa Kody


Université de Yaoundé 1

Cameroun

INTRODUCTION

La dynamique des langues est une notion relative car une langue ne peut être considérée comme ayant de la vitalité que par rapport à une autre. Elle résulte de l’effet synergique de nombreux facteurs sociaux, dont certains, positifs, sont bénéfiques à la viabilité de la langue et d’autres, négatifs, sont réducteurs de la vitalité linguistique. La vitalité ou dynamique d’une langue est une propriété qui résulte d’un faisceau de facteurs dont le statut et les fonctions assumées, la reconnaissance officielle, la force numérique, la concentration des locuteurs, l’indice de véhicularité positif, la standardisation, etc. Le caractère pluridimensionnel de la dynamique d’une langue transparaît dans le nombre important des aspects sociolinguistiques que l’on doit nécessairement aborder dans l’étude de la vitalité d’une langue, même moribonde : les pratiques linguistiques et la polyglossie individuelles, les attitudes et les représentations communautaires, la politique linguistique qui assigne un statut et des fonctions sociales aux langues en présence sur le territoire, l’effet de l’urbanisation et de l’enclavement sur les langues, la transmission intergénérationnelle de la langue en milieu urbain et rural, le degré d’acquisition de la langue par les populations urbaines et rurales, autant d’aspects qui mettent en lumière les indices de régression ou de progression de la vitalité d’une langue. La vitalité linguistique apparaît ainsi comme une nébuleuse pluridimensionnelle, résultante de la covariance et de la confrontation du statut et des fonctions sociales des langues d’une part, et des phénomènes sociaux (urbanisation, marché de l’emploi, communication sociale, etc.) et de données démographiques, d’autre part. Nul doute par conséquent que pour examiner un objet aussi diffus, il s’impose la nécessité de concevoir un outil multilinéaire, une approche sociolinguistique multistratégique.
1. MODÈLES D’ÉTUDE DE LA VITALITÉ DES LANGUES

Ahmed Boukous (1995) s’inspirant des travaux de Pierre Bourdieu (1972, 1980, 1982) examine le marché linguistique marocain à travers la typologie, le statut, le degré d’usage, les usages sociaux, les fonctions sociolinguistiques, les attitudes et les représentations, entre autres paramètres, et affirme que les sujets parlants hiérarchisent les produits linguistiques en fonction du capital que ces produits constituent, c’est-à-dire en fonction des profits et des avantages matériels et symboliques qu’ils leur procurent. Bien qu’il n’évoque pas particulièrement le phénomène de l’unification linguistique autour de l’arabe dialectal au Maroc, il présente ce phénomène à travers les membres de la communauté amazighophone qui, pour s’intégrer dans les villes marocaines apprennent l’arabe dialectal, l’inverse ne se produisant jamais.

Heinz Kloss et Grant D. McConnell (1989), dans The written languages of the world : A survey of the degree and modes of use, proposent une étude de la dynamique des langues de l’Inde sous une approche macrosociolinguistique. Les paramètres ou list of topics utilisés par ces auteurs (1989 : xviii) dans l’évaluation de la dynamique des langues sont les suivants :

Language identification, statistical and geographical data (véhicularité), language corpus (classification), script and spelling, status, language elaboration, language in education, language in mass-media, language in administration, language in courts of justice, language in legislature, Language in industries, reference framework and promoting agencies, historical and sociolinguistic background.

S’agissant de l’identification, de la classification scientifique et du nombre de locuteurs natifs et seconds pour chaque langue, les informations proviennent des inventaires réalisés en Inde depuis des décennies et des recensements successifs de la population en Inde.

The main source therefore that is adopted for our purpose is the Census of India – a nation-wide operation conduced every ten years with a history of over one hundred years to its credit. The census returns in terms of "mother tongues" are usually presented as a scheme of "languages", the spirit of which basically comes from the linguistic survey of India.

Les auteurs prennent en considération les langues écrites comportant plus de 5.000 locuteurs et les regroupent par tranches de force numérique : 10 – 20.000, 20 – 50.000, 50 – 100.000, 100.000 – 1 million, 1 – millions, 5 – 10 millions, plus de 10 millions. Ces auteurs remarquent que les 15 langues indiennes appartenant à la dernière catégorie ont un statut constitutionnel et comportent près de 95 % de l’ensemble de la population indienne. Cette force numérique a son corollaire dans le bilinguisme des populations.

This gross numerical strength is qualified by the presence or absence of monolinguality and bilinguality. The question on bilinguality can be viewed in two ways ; 1) bilinguals who are part of mother tongue strength and 2) second language speakers who are added to the strength of a mother tongue. The above can result in either a stable or replacive bilingualism. In the Indian context, English sets the highest limit of the second kind, i.e. 99.24 % of English speakers are second language speakers. For other Indian languages second language strength is marginal.

Le statut d’une langue est tributaire de sa démarcation des autres langues en tant que entité autonome et de place dans les textes législatifs.

The status of a language accrues from two main sources : linguistic and legal. The linguistic autonomy is established by its intrinsic distance or Abstand from all other systems or by its development through oral and literary activities or Ausbau... The attitude of speakers reinforce the distinct ethnolinguistic communities, which are built around this experience... The other dimension through which status accrues to a language is legal. The Indian Constitution, which is the fountain-head of official language policy, defines the primary, status-oriented, juridical role of the Indian languages. The specific provisions contained in the Constitution of India on the language question are to be found in part xvii, entitled, Official language. These provisions, articles 343 to 351, are organized in four chapters : Chapter I, Language of the Union ; Chapter II, Regional Languages ; Chapter III, Language of the Supreme Court, High Courts, etc., and Chapter IV, Special directives.

Les cadres d’utilisation d’une langue qui lui confèrent plus de vitalité sont sans aucun doute l’école, les médias audiovisuels et l’administration. Ainsi, B. P. Mahapatra dans Heinz Kloss et McConnell (1989 : xxvi) pense que :

If a language could be gainfully employed in education, it also stands to lose when the language is not used in this domain. The domain of education is dealt with under three basic headings ; primary, secondary and university. A second dimension is added to this data by asking whether the employment is exclusive, i.e. as the only teaching medium or inclusive, i.e. teaching medium along with another language. Inclusive education propagates institutional bilingualism inherent to the system and produces as a result group bilingualism.

Le très impressionnant questionnaire sociolinguistique de 34 pages conçu par les auteurs de The written languages of the world : a survey of the degree and modes of use, permettant de couvrir l’ensemble des domaines mentionnés ci-dessus, nécessitait des réponses très pointues sur les usages actuels et historiques de chaque langue, réponses ne pouvant émaner que des équipes de chercheurs travaillant principalement sur la dynamique des langues concernées.
2. LES INDICES DE LA RÉGRESSION DES LANGUES AFRICAINES

Parler de la dynamique de langues africaines dans un colloque essentiellement dédié à la langue française peut paraître déplacé aux yeux de certains observateurs. Il n’en est rien cependant. Si nous axons notre préoccupation sur ces langues en contact avec le français, et optons de travailler sur l’envers du décor, c’est parce que ce dernier pose problème et parce que son étude pourrait permettre de mieux appréhender les causes des facilités ou des difficultés rencontrées dans l’implantation du français en terre africaine.

Pour prendre l’exemple du Cameroun, ce pays s’apprête à célébrer en 2016, le centenaire de la cohabitation du français et des langues identitaires locales. Investissement pour la promotion exclusive des langues coloniales puis officielles et marginalisation des langues locales des circuits linguistiques vitaux, ont été l’objectif de toutes les politiques linguistiques ayant eu cours au Cameroun pendant ce siècle de cohabitation.

De 1916 à 2004, la place et les fonctions sociales du français sont allées grandissantes. Cette langue est passée du statut de langue officielle des institutions républicaines (administration, enseignement, publications gouvernementales, médias, justice, etc.) pour devenir tout d’abord une langue véhiculaire utilisée dans la majeure partie du pays, puis une langue maternelle pour plus de la moitié des enfants urbains qui l’ont pour seule et unique langue de communication. La population camerounaise parlant un français correct ou acceptable est passée de la poignée de privilégiés qui eurent accès à l’instruction dans les années 1920, à la quasi totalité des Camerounais.

Dans le même temps, mais cette fois en creux, les langues identitaires, même celles jadis en pleine expansion (duala, ewondo, basaa, bulu principalement), ont successivement perdu leur fonction de langues d’enseignement dans les premières années de la scolarisation, de grandes langues d’évangélisation, de langues de la presse écrite, puis de langues véhiculaires et aujourd’hui de langues premières des enfants Camerounais au profit du français. En effet, dans la communication quotidienne, elles ont quasiment déserté l’espace urbain récupéré par le français, et se sont repliées dans les zones rurales où une lutte acharnée les oppose de nos jours au français véhiculaire, jusque au sein des ménages. Afin de recruter sa population de locuteurs natifs camerounais (enfants ayant le français comme première langue) localisée actuellement dans les centres urbains, le français braconne vertement aux frontières des langues identitaires qui perdent progressivement chacune un bon nombre de locuteurs potentiels parmi les enfants urbains. Le caractère multilinéaire de la dynamique des langues apparaît clairement dans cet aperçu de la situation sociolinguistique du Cameroun, pris comme exemple phare de pays africain où le français est en contact avec de nombreuses langues locales.
3. LA DYNAMIQUE DES LANGUES CAMEROUNAISES

Dans une étude intitulée La dynamique des langues camerounaises en contact avec le français, Z. D. Bitjaa Kody (à paraître) démontre que toutes les langues camerounaises sans exception, ont amorcé à des degrés divers, une pente descendante qui les entraîne inexorablement vers une disparition certaine, à court terme pour certaines, à long terme pour d’autres. Parmi les facteurs sociaux qui accélèrent la disparition des langues camerounaises, l’auteur identifie la politique du bilinguisme officiel, les médias audiovisuels, l’urbanisation et son corollaire qu’est l’exode rural, les mariages interethniques.

L’auteur conçoit la vitalité et la mort d’une langue comme des notions opposées mais extrêmement liées qui constituent les deux pôles de la dynamique externe d’une langue. Celle-ci peut être représentée sur un axe comportant un pôle positif et un pôle négatif que nous appellerons axe de vitalité d’une langue. Toute langue vivante, à une période donnée de son histoire, peut être située à un point déterminable de cet axe de vitalité. Soit la langue manifeste de la vitalité et se situe à un point du pôle positif, soit elle est en perte de vitalité et se situe à un point négatif de cet axe que nous schématisons comme suit :
VE GD DN D PPA PA



– 19 78 86 81 0 16 3 2 +

(Pôle négatif) (Pôle positif)

Mort des langues Viabilité des langues

Figure 1 : Axe de vitalité des langues2
Une langue est dite en turgescence ou en pleine vitalité lorsqu’au moment de l’évaluation, elle présente un statut officiel favorable, elle assume d’importantes fonctions de jure, elle est parlée par un nombre très important de locuteurs, elle est écrite et utilisée sous cette forme par les membres de la communauté, elle a un indice de véhicularité positif, entre autres facteurs de la vitalité.

En creux, une langue est dite en perte de vitalité lorsque au fil des années, sa force numérique décroît, ses fonctions sociales s’amenuisent, son taux de transmission s’affaiblit, la langue tombe en situation de bilinguisme social défavorable par rapport à une autre qui investit son territoire et ravit ses locuteurs potentiels, tous processus qui laissent entrevoir inéluctablement son effacement de la carte linguistique du globe. Sur le plan des pratiques, des attitudes et des représentations, en plus du nombre réduit des locuteurs, les chercheurs et les traducteurs de la Bible sont découragés par le manque d’engouement et l’attitude négative manifestés par les locuteurs de la langue qui en ont résolument adopté une autre, et comprennent que les éventuels travaux publiés sur ou dans la langue cible n’auront aucun utilisateur immédiat. En conséquence, la langue en voie de disparition n’a pas un système d’écriture, elle manque de descriptions, de manuels de référence, de traductions des Saintes Écritures, de manuels didactiques, et parfois on ignore jusqu’à sa classification génétique.
4. STATUTS, FONCTIONS ET VITALITE DES LANGUES

Pour Didier de Robillard (1997:269-270),

Le statut est la position d’une langue dans la hiérarchie sociolinguistique d’une communauté linguistique, cette position étant liée aux fonctions remplies par la langue, et à la valeur sociale relative conférée à ces fonctions (exemple. : la langue de la religion sera très valorisée dans une théocratie). On distingue généralement le statut de fait (empirique, implicite) du statut juridico-constitutionnel (explicite, de jure). Il n’est pas exclu que ces deux statuts soient relativement contradictoires...

Sur le plan explicite, les catégories de statut le plus souvent utilisées sont celles de la langue officielle (langue de travail de l’État), de la langue nationale (statut garanti par l’État), voire de langue proscrite (ainsi, sous la révolution française était-il interdit de recourir aux dialectes dans certaines situations : les exemples de ce type sont peu nombreux). Dans le domaine éducatif, une langue peut être dotée de statuts divers : elle est soit médium (ou véhicule) d’enseignement, soit langue enseignée (ou langue-matière).

La terminologie est à la fois plus souple et plus variée pour ce qui touche au domaine du statut implicite : langue haute/langue basse, langue populaire, langue grégaire/langue véhiculaire, etc. La détermination du statut d’une langue n’est pas chose facile, dans la mesure où les textes juridico-constitutionnel peuvent être contredits par la pratique quotidienne des administrations publiques, ou encore parce que les représentations des locuteurs ne sont pas toujours le fidèle reflet de leurs pratiques ou de leurs discours.

Les fonctions remplies par les langues dans la communication sociale peuvent être regroupées en deux types. D’une part il existe des fonctions sociales vitales que les langues acquièrent souvent à travers une législation officielle, et d’autres part, des fonctions sociales marginales et sans prestige, assumées de manière naturelle par des langues.

Les fonctions vitales sont conférées aux langues de jure et témoignent d’une volonté politique de promotion des langues concernées. Les fonctions vitales obtenues de jure ont pour effet d’assurer l’expansion et l’usage quotidien dans les milieux formels, et ce faisant, de prolonger la durée de vie et d’assurer en quelque sorte la pérennité des langues qu’elles affectent, en ce sens que la planification prévoit des moyens infrastructurels, humains, matériels et financiers pour la mise en œuvre ou aménagement de la politique gouvernementale. L’État et certaines institutions pour lesquelles la langue reste un outil important consentent d’énormes sacrifices matériels et financiers pour le maintien des langues de travail dans ces domaines de la communication.

Les fonctions marginales sont naturelles, obtenues de facto et consacrées par l’usage informel de la langue, ce qui ne confère aucun prestige et aucun avantage officiel particulier aux langues concernées. La promotion ou le maintien de ces fonctions dans la société n’est jamais financée ou encouragée par une politique linguistique explicite. Elles sont intimement liées au statut de facto et découlent de l’action in vivo.

Les deux groupes des fonctions investissent les champs suivants :
Tableau 1 :
Fonctions sociales vitales et marginales
3

Type de fonction

Fonction sociale

Vitale

Langue nationale

Langue officielle, des textes officiels, de l’administration, de la justice

Langue d’enseignement, des institutions scolaires,

Langue des médias (édition, presse écrite, radio, télévision, Internet)

Langue religieuse (sermons, communiqués, récital des versets)

Marginale

Langue véhiculaire

Langue du groupe ethnique, emblématique, maternelle, vernaculaire

Langue familiale, résiduelle

Langue désuète, secrète, morte, éteinte, abandonnée

5. LES FACTEURS DE PROTECTION ET DE PROMOTION DES LANGUES

Outre les fonctions sociales vitales qui assurent l’expansion et la pérennisation de l’usage de la langue, il existe d’autres facteurs qui renforcent la vitalité des langues et les préservent d’une mort rapide. La mise en œuvre des facteurs assurant la protection et la promotion des langues incombe, de manière complémentaire, au groupe linguistique et à l’État. Parmi ces facteurs, Michel Blanc (1997 : 231) cite la valeur centrale (core value), les réseaux sociaux et la vitalité ethnolinguistique. Ainsi, pour qu’un groupe arrive à préserver sa langue, il faut d’abord que celle-ci soit une dimension saillante de son identité culturelle ou ethnique. Il faut ensuite que la famille ou communauté, dépositaires et véhicules des valeurs et normes du groupe soient parmi les meilleurs garants du maintien de la langue et se comporte comme une entité distincte, active et soudée dans ses revendications identitaires.

Jacques Leclerc (2003) évoque plutôt l’adoption in vitro de mesures permettant aux langues, même les plus faibles, de se préserver de la disparition. Ces mesures concernent la reconnaissance d’un statut, la fétichisation, l’isolement à travers l’érection des frontières entre les langues, le nationalisme linguistique, la concentration démographique et l’institutionnalisation de la diglossie.

Les facteurs qui favorisent l’expansion des langues ne permettent pas toujours de promouvoir une langue. Certains permettent seulement à la langue de survivre dans une phase comateuse plus ou moins stable sans disparaître pour autant. En marge des facteurs de promotion réelle, il est toujours intéressant de mentionner aussi ceux qui permettent à des langues de se maintenir ainsi et de persister jusqu’à ce que des événements déstabilisateurs interviennent.
6. LES CAUSES DE LA MORT DES LANGUES

De façon générale, on peut dire qu’une langue est menacée dans sa survie dès qu’elle n’est plus en état d’expansion, dès qu’elle perd de ses fonctions de communication dans la vie sociale ou n’est plus pratiquée quotidiennement pour les besoins usuels de la vie, dès qu’elle n’est plus rentable sur le plan économique, ou dès qu’il n’y a plus suffisamment de locuteurs pour en assurer la diffusion.

A l’instar des facteurs de la viabilité des langues, les causes de la disparition des langues demeurent multiples et complexes, mais elles sont plus ou moins circonscrites, comme pour les facteurs d’expansion, à des facteurs d’ordre colonial, démographique, géographique, économique, politique et culturel : la faiblesse numérique, la dispersion démographique, les mariages mixtes, la perte des valeurs culturelles, la domination socio-économique, l’impuissance politique, l’urbanisation et l’exode rural, l’assimilation aux groupes linguistiques plus puissants numériquement, etc. Ces facteurs s’imbriquent souvent les uns dans les autres, sans qu’il soit toujours aisé d’identifier lequel d’entre eux joue un rôle prépondérant.
7. LE PROCESSUS DE LA MORT DES LANGUES

La mort d’une langue n’est pas subite, sauf dans le cas d’un génocide où l’on supprime plus ou moins instantanément tous les locuteurs de la langue. Le premier symptôme de la régression d’une langue apparaît quand un peuple commence à ne plus utiliser sa langue, quand il l’abandonne pour la remplacer par une autre qu’il estime plus rentable. Ce processus se déroule en des phases provisoires de bilinguisme variable mais de plus en plus généralisé.

1920 : L’élite sociale devient bilingue (français-langue ethnique) alors que la masse reste monolingue dans la langue ethnique.

1950 : Les villes deviennent progressivement peuplées de bilingues (français-langues ethniques) alors que les campagnes restent majoritairement monolingues.

2000 : Les villes deviennent complètement bilingues alors que le bilinguisme (français-langues ethniques) s’installe progressivement dans les campagnes.

2050-2100 : Les villes deviennent monolingues dans la langue forte (français) alors que les zones rurales deviennent complètement bilingues (français-langues ethniques).

2200 : Les zones rurales deviennent monolingues dans la langue forte (français).

2250 : Mort effective de la langue ethnique faute d’utilisateurs quotidiens, ou alors, on en compte quelques locuteurs âgés de plus de 70 ans.
8. HIÉRARCHIE DE VIABILITÉ DES LANGUES CAMEROUNAISES

La nomenclature que nous avons appliquée dans le classement des langues camerounaises sur l’échelle de viabilité est la suivante :
Tableau 2 :
Grille des paramètres de viabilité des langues camerounaises

Viabilité

Fonctions sociales

PA

PPA

DL

DN

GD

VE

Morte

Radiodiffusion

+

+

+

+

-

-

-

Véhiculaire

+

+

+/-

-

-

-

-

Musique

+

+

+

+/-

-

-

-

Standardisation, enseignement expérim. & Alphabétisation

+

+

+

+/-

-

-

-

Religion

+

+

+

+/-

+/-

-

-

Nombre de locuteurs

+ de 2M

+ de 1M

- de 1M

- de 100.000

- de 10.000

- de 1000

- de 100

Bilinguisme social (réducteur)

-

-

-

+/-

+

+

+

1. Les langues camerounaises à protection assurée

Les langues à protection assurée ont un statut de langue officielle, avec tous les avantages matériels attachés à ce statut. Elles assument toutes les fonctions sociales prestigieuses (communication gouvernementale orale et écrite, administration, enseignement formel, médias, publications, justice, etc.). En plus de ces fonctions qui leur sont conférées de jure, elles assument, au centuple parfois, les fonctions qui font le prestige des petites langues (religion, véhicularité, musique, alphabétisation, etc.).

Aucune langue camerounaise ne bénéficie du statut de langue officielle ou co-officielle. Cette fonction est réservée au français et à l’anglais qui seuls, bénéficient de tous les avantages liés à cette fonction à savoir, l’utilisation dans l’enseignement, dans l’administration, dans la presse écrite, etc. Les langues locales bénéficient globalement du statut de langues nationales, sans aucun avantage attaché à ce statut. Seuls l’anglais et le français (2), langues officielles d’égale valeur, appartiennent à cette catégorie de langues au Cameroun.
2. Les langues camerounaises à protection presque assurée

Les langues camerounaises à protection presque assurée sont celles qui, sur le plan statutaire sont certes des langues nationales, mais assument la fonction enviable de langues des médias à travers leur utilisation régulière dans plus d’une station de radio appartenant à l’État, ce qui est une fonction de jure. Elles comptent plusieurs musiciens dont les cassettes sont vendues sur l’ensemble du territoire. Elles sont écrites et utilisées dans la religion, dans l’enseignement formel expérimental et dans l’alphabétisation par les églises et les ONG. Elles sont véhiculaires et ont un nombre de locuteurs supérieur à un million.

Malgré l’absence d’un statut juridique qui assurerait leur pérennisation, certaines langues locales véhiculaires jouissant d’une vaste extension géographique et comptant un nombre de locuteurs supérieur à 1.000.000 peuvent être considérées comme étant à protection presque assurée. Le fulfuldé, le beti-fang et le pidgin-english (3) peuvent entrer dans cette catégorie.
3. Les langues camerounaises à danger limité

Les langues jugées à danger de disparition limité ont un nombre de locuteurs situé entre 100.000 et 1.000.000 ; elles sont parfois véhiculaires au niveau local, départemental ou provincial ; elles jouissent d’un prestige latent certain parce qu’elles apparaissent souvent dans les sondages d’opinion parmi les langues que les Camerounais aimeraient bien apprendre si l’opportunité leur en était offerte. Elles jouissent en plus d’une utilisation régulière dans les médias, la musique, la religion et l’enseignement expérimental. Les langues camerounaises à danger de disparition limité sont les suivantes :

Akoose, Arabe choa, Bamun, Basaa, Duala, Ejagham, Fe’efe’e, Ghomala’, Kom, Lamnso’, Limbum, Mafa, Masana, Medumba, Tupuri, Yemba. (16).
4. Les langues camerounaises à danger notable

Certaines langues camerounaises à danger notable sont utilisées à la radio, seule fonction officielle accessible aux langues identitaires. Peu de leurs locuteurs natifs font de la musique moderne en langue identitaire, ils préfèrent chanter dans d’autres langues. Les langues à danger notable peuvent comporter un système d’écriture ; elles peuvent aussi être utilisées par les églises, dans l’enseignement expérimental et dans l’alphabétisation. Elles comptent moins de 100.000 locuteurs chacune et elles ne sont pas véhiculaires. Les langues camerounaises à danger de disparition notable sont :

Aghem, Babungo, Bafia, Bafut, Baka, Bakoko, Bakundu, Balong, Balondo, Basosi, Bebele, Daba, Denya, Dii, Doyayo, Esimbi, Fali-Nord, Fali-Sud, Gbaya-Nord, Gbaya-mbodomo, Gidar, Giziga Nord, Giziga Sud, Gude, Hausa, Hedi, Kako, Kanuri, Karang, Kenyang, Koonzimé, Kwanja, Lagwan, Mada, Makaa, Malgbe, Mambila, Matal, Mbum, Mengaka, Menka, Meta’, Mfumte, Mofu-Nord, Mofu-Gudur, Mokpwe, Mpade, Mpongmpong, Mundang, Mundani, Mungaka, Musey, Musgum, Muyang, Ngambay, Ngemba, Ngie, Ngiemboong, Ngomba, Ngombale, Nomaandé, Nooni, Nugunu, Nwe, Nyong, Nzakambay, Oku, Oso, Peere, Pinyin, Podoko, Pol, Psikye, Samba-leeko, So, Tikar, Tuki, Tunen, Vute, Wandala, Yamba. (81).
5. Les langues camerounaises en grand danger de disparition

Les langues camerounaises en grand danger ont un nombre de locuteurs inférieur à 10.000. Elles ne sont utilisées, ni à la radio, ni dans la musique. Cependant, elles peuvent être écrites, utilisées dans les églises, l’alphabétisation ou l’enseignement formel expérimental. Elles ne sont guère véhiculaires et présentent souvent une situation de bilinguisme social. Les langues camerounaises en grand danger de disparition sont les suivantes :

Afade, Awing, Bamali, Bambalang, Bambili, Bamukumbit, Bamunka, Bana, Bangolan, Batanga, Bebil, Bekwel, Bokyi, Bomwali, Buwal, Byep, Caka, Cuvok, Dugun, Duupa, Efik, Elip, Gavar, Gemzek, Gimnime, Glavda, Ipulo, Isu, Jimi, Jukun, Kare, Kensweinsei, Kera, Kol, Kolbila, Koma Ndera, Kompana, Korop, Kuo, Kwa’, Kwakum, Laimbue, Lefa’, Longto, Mabas, Majera, Malimba, Mambai, Manta, Maslam, Mbémbé, Mbo-mkaa, Mefele, Melokwo, Mendankwe, Mengambo, Merey, Mesaka, Mina, Mmaala, Momjango, Mpiemo, Mser, Mumuye, Naki, Ncane, Nda’nda’, Ndemli, Ndoola, Ngamambo, Ngishe, Ngumba, Ngwo, Nizaa, Nzanyi, Pelasla, Pevé, Tibea, Tiv, Weh, Wom, Wushi, Wuzlam, Yambeta, Zulgo. (86)
6. Les langues camerounaises en voie d’extinction

Les langues camerounaises en voie d’extinction n’ont aucune fonction sociale plus enviable que celle de langue grégaire. Elles ne sont utilisées ni à la radio, ni dans l’alphabétisation ou l’enseignement expérimental. La musique dans ces langues se limite au folklore enregistré localement par des natifs fortunés. Elles peuvent présenter quelques études scientifiques isolées et être utilisées oralement dans les églises, dernier rempart des langues agonisantes. La langue compte moins de 10.000 locuteurs, tous bilingues dans une langue locale voisine. Ces langues sont ainsi victimes d’une situation de diglossie enchâssée et leur localisation géographique est de plus en plus problématique. Les langues camerounaises en voie d’extinction en 2004 sont les suivantes :

Akum, Ambele, Atong, Baba, Babanki, Bagyeli, Bafanji, Bakole, Baldamu, Bamenyam, Bangandu, Bankon, Bata, Bati, Batomo, Bebe, Beezen, Befang, Bitare, Bu, Bubia, Buduma, Bum, Busam, Cung, Dek, Dimbong, Dugwor, Dzodinka, Eman, Evand, Fungom, Gaduwa, Gbete, Gevoko, Gey, Guduf, Hijuk, Hya, Iceve-maci, Isubu, Iyive, Jina, Kamkam, Kemezung, Kendem, Koskin, Kutep, Kwaja, Mbe’, Mbedam, Mbule, Misong, Mmen, Modele, Moghamo, Mono, Mundum, Mungong, Ndaktup, Nimbari, Njen, Nsari, Nubaca, Osatu, Pana, Saa, Sharwa, Tsuvan, Tuotomb, Twendi, Voko, Wawa, Wumboko, Yangben, Yasa,, Yukuben, Zizilveken. (78).
7. Les langues camerounaises mortes

Les langues camerounaises mortes n’ont plus aucun locuteur vivant. Elles doivent disparaître aussi des listes où elles figurent encore à titre de rappel des premiers inventaires qui leur accordaient moins de 10 locuteurs il y a 20 ans (en 1983). Leur mort s’est certainement produite dans l’anonymat et n’a ému personne.

Dans cette rubrique, nous rangeons aussi les langues camerounaises moribondes ou quasiment éteintes qui attendent tranquillement leur liquidation. Elles n’assument aucune fonction sociale enviable. Leur utilisation est cantonnée à des personnes d’un certain âge ; les jeunes générations ayant adopté une autre langue locale et se représentant parfois la langue moribonde comme étant celle de leurs grands-parents. La langue compte moins de 100 locuteurs âgés qui risquent d’emporter leur langue avec eux. Les langues camerounaises mortes entre 1983 date de publication du premier Atlas linguistique du Cameroun et 2004 sont les suivantes :

Bikya, Bishuo, Bung, Busuu, Dama, Duli, Gey, La’bi, Leti, Luo, Mbonga, Nagumi, Ndai, Ngong, Oblo, Pam, To, Yeni, Zumaya. (19).
CONCLUSION

Le classement des langues camerounaises qui précède découle certes de l’application de critères définis d’avance et contenus dans la grille des paramètres de viabilité des langues présentée ci-dessus. Cependant, il ne nous permet pas, sauf pour les langues définitivement mortes, de projeter le nombre de générations de survie pour celles appartenant aux autres catégories. Nous pensons sincèrement, que pour de petites langues de la taille des langues camerounaises, il est possible de concevoir un instrument scientifique capable de mesurer la viabilité réelle de chaque langue prise individuellement.

Cet instrument devrait permettre, au cours de la mesure transversale de la transmission intergénérationnelle des langues africaines, de définir sur la base du poids des facteurs de préservation et de leur force par rapport aux facteurs déstabilisateurs, le taux d’étiolement intergénérationnel d’une langue, son accélération à la prochaine génération et le nombre de générations pour lesquelles la langue pourrait encore servir de moyen de communication avant sa disparition définitive.

Cet instrument qui se présentera sous la forme d’une grille applicable aux petites langues est plus que nécessaire aujourd’hui au Cameroun, au Gabon et dans d’autres pays africains où de nombreuses langues africaines en contact avec le français sont dans un état comateux en attendant leur liquidation définitive. Il permettra de projeter à court comme à long terme, l’espace ou la force numérique que chaque langue locale libérera au fil des ans avant sa disparition totale au profit du français, si de nouveaux éléments produits par la mondialisation ne perturbent pas la donne actuelle.

Dans le cadre de la préparation du centenaire du contact entre le français et les langues africaines, il serait judicieux d’organiser au niveau des instances dirigeantes de la francophonie et principalement au sein du Réseau Sociolinguistique et Dynamique des Langues, une Action de Recherche Concertée chargée de la conception de l’instrument que nous venons de décrire et de son application sur le terrain.






BIBLIOGRAPHIE



Bitjaa Kody, Z. D. (à paraître), La dynamique des langues camerounaises en contact avec le françai :, approche macrosociolinguistique, Yaoundé, Université de Yaoundé 1, 400 p.

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