Le rituel de mort et de resurrection. 30








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Ω JE DORS, MAIS MON CŒUR VEILLE...


L'Epouse : « Il a sa main gauche sous ma tête, et sa droite me tient embrassée ».

L'Epoux : « Je vous en conjure, filles de Jérusalem, par les gazelles et les biches des champs, n'éveillez pas, ne réveillez pas ma bien-aimée, qu'elle ne le veuille... »

(Cantique des Cantiques).

D'après les Hiéroglyphica d'Horapollon, les hiéroglyphes égyptiens étaient susceptibles de trois interprétations diffé­rentes, dont l'Occident ne connaît, jusqu'à présent, qu'une seule : le sens littéral. Gardons-nous de toute affirmation au sujet d'une écriture aussi complexe que la hiéroglyphique comprenant lettres, signes symboliques, idéogrammes et si­gnes déterminatifs, en images entrelacées. Observons toute­fois que, si une interprétation différente était permise selon que l'on appartenait au peuple, aux scribes ou aux grands prêtres, cela prouvait seulement un cloisonnement intellec­tuel, que seules des initiations d'ordre intellectuel, d'ordre humain permettaient de franchir.

Il en va tout autrement de la lecture des Ecritures Saintes. Nous n'avons plus là trois sortes d'écritures, qui sont maté­rialisées par des signes, ou utilisent des infixes différents per­mettant des sens conventionnels divers, voire qui répondent à trois ordres ou plans de pensées différents (s'adressant à trois castes séparées où l'on ne peut s'élever que par une ini­tiation spéciale ou par une science de Mandarin) : il n'y a qu'une seule Ecriture.

Il n'y a qu'une seule écriture, mais de multiples sens. Saint Bonaventure distingue outre le sens littéral ou obvie, divers sens spirituels : le sens moral : ce que l'on doit faire (ce qui est dit des vertus du Christ s'applique aussi au chrétien), le sens allégorique : ce que l'on doit comprendre (ce qui est arri­vé aux anciens est figuratif de ce qui devait arriver au Christ et à son Eglise) ; enfin, le sens anagogique : ce qu'il faut espérer (ce qui se déroule dans le temps préfigure ce qui se con­somme dans l'éternité, le banquet de la Cène évoque le ban­quet de l'Eternité).

Jean de la Croix s'en tient au sens spirituel et au sens cor­porel - qui ne se confond pas avec le littéral. Bien au contrai­re, l'une des erreurs de notre époque est précisément de pren­dre pour métaphorique ce qui doit être pris dans sa réalité spirituelle ; répétons-le, les ruisseaux d'eaux vives sont effec­tivement des ruisseaux, la vive flamme est une véritable flamme... Le sens spirituel consiste lui, à entendre spirituel­lement la Bible et ne retenir exclusivement que ce qui con­cerne la vie spirituelle : « Les mots sont conservés, leur va­leur littérale est sauvegardée, la lettre et son sens ne sont pas changés, leur poids spirituel est différent » 488.

Or ce poids, cette pesanteur inéluctable de l'âme vers son centre intérieur, vers Dieu, varie suivant le degré de charité, qui enlève les voiles dont l'intelligence est obscurcie. C'est l'amour seul, la sagesse et non la science qui éclaire ce qui (n'était pas mais) paraissait obscur.

Aussi le « Je dors, mais mon cœur veille... » ne se révèle­-t-il, avec tout son poids, qu'à bien peu.

Que d'ouvrages de piété, et même d'oraison qui traduisent ainsi : Le fidèle en s'endormant le soir après avoir fait sa prière reste comme en prière avec Dieu durant la nuit 489. Certains mêmes iront jusqu'à assimiler cette simple « orien­tation » habituelle précédant le sommeil à cette prière perpé­tuelle en acte tant recommandée par les Apôtres 490.

Nous avons vu le frère Mutien-Marie s'élever contre cette pure concomitance, cette interprétation minima, cette inter­prétation « corporelle » : « Ce n'est donc pas comme disent certains pères, à chaque pas, à chaque battement de mon cœur, je souhaite vous dire que je vous aime ». Ce serait dé­jà quelque chose, mais peut justifier tous les activismes.

Il faut travailler et prier, en même temps, ou mieux, pour bien exprimer que le pneuma domine la psyché : prier et tra­vailler. Ainsi nous réaliserons, unis mais hiérarchisés, les deux préceptes d'Amour de Dieu et d'Amour du prochain parfaite­ment réalisés dans le Dieu-Homme : cause première de ce binaire.

Pour le mystique ayant reçu les grâces des Vmes Demeures, le cœur veille effectivement durant « l'instant spirituel » des suspensions. Le « sommeil vigilant » comme l'appelle saint Grégoire de Nysse, est périodique. Au début, il s'étend sur une heure d'horloge, puis deux, puis trois ; un jour il les dé­passe. Comme l'a montré saint Paul, il y a une véritable « loi de gravitation » spirituelle, une véritable accélération dans la puissance et la durée des grâces.

Cette loi d'accélération qui vous fait monter en sens inverse de la loi de gravitation terrestre est de la plus haute impor­tance.

Dante l'avait bien vu, la montée est plus facile, plus douce, à mesure que l'on s'élève. C'est l'inverse de la montée à ge­noux des 216 marches du pèlerinage de Rocamadour où fati­gues et douleurs s'accumulent.

Il y a là un véritable renversement de nos expériences spor­tives, de nos limitations physiologiques, conséquence du ren­versement des Béatitudes qui porte sur le champ de l'Esprit d'Amour. Alors que la voie ascétique exige un effort toujours plus tendu, plus soutenu, plus purgatoriel jusqu'à l'inviscé­ration des vertus morales, la voie mystique, au contraire, vous emporte paraboliquement vers le haut vol... par les bras de Marie et de Jésus, dans le Sein du Père.

Là encore, nous retrouvons l'opposition entre les lois expé­rimentales qui régissent pneuma et psyché. Alors que la loi pour la matière et la vie organique (donc la psyché) est exprimée par des courbes en forme de clo­che 491, la loi du pneuma, c'est la progression parabolique. La fameuse loi du progrès indéfini ne s'applique qu'au pneuma, hors du continuum espace-temps.

Il faut qu'il en soit ainsi pour qu'échappant aux retombées continuelles de la Bête, nous puissions aisément monter le Carmel, de plus en plus attirés par le Sommet plus proche.

L'effort maximum porte sur les premiers mois ; dès que la prière perpétuelle et l'oraison vous sont devenues conna­turelles, vous êtes littéralement porté par les vertus théolo­gales et les dons du Saint-Esprit. C'est bien pourquoi il ne faut pas hésiter à projeter vigoureusement ses amis dans la voie mystique... dès le départ, votre bourrade ne cessera d'augmenter de poids spirituel par simple accélération. Ce sont là faits oubliés et pourtant si faciles à contrôler.

Nous avons d'ailleurs vérifié objectivement cette loi dans le cas, très simple, de la durée des suspensions chez quelques contemplatifs qui ont bien voulu, quotidiennement, noter les heures d'horloge correspondant aux « instants spirituels » de l'union. Nous avons donné Planche I : la Nuit, la traduction graphique de trois cas-types. Ils montrent comment - guidée par un contemplatif expérimenté - une âme peut s'abandon­ner à l'investissement de Dieu tout en pratiquant de jour sa profession de laïc, son devoir d'état, et en utilisant sa nuit pour l'Amour. Chez des âmes vraiment fidèles, il faut moins d'un an pour passer des premières « morts mystiques » au « sommeil-vigilant » durant toute la nuit 492.

Cette transmutation nocturne du sommeil biologique en spirituel est, vraisemblablement, l'un des signes de parcours des VImes Demeures. Aussi, Mère Thérèse, dans sa Vie (XXIX) nous expose que dès que ses confesseurs la persécutèrent, lui imposant de résister aux visions de Jésus : « les faveurs célestes se succédèrent, beaucoup plus abondantes. Je voulais me distraire, mais je ne sortais plus de l'oraison et jusque dans mon sommeil, ce me semble, je la continuais encore.»

Entre bien d'autres, saint Alphonse Rodriguez, spécialiste « del ejercicio de los Angeles », raconte la même chose, ainsi que la Mère Marie Véronique du Cœur de Jésus, sainte Mar­guerite-Marie, et la vénérable Elisabeth Canori qui ne perdait pas un seul moment d'union avec Dieu. A celui qui est bien décidé à pratiquer la prière perpétuelle, Dieu fait la grâce (de lui permettre) de la continuer durant le sommeil. C'est ce qu'enseignait Francisco de Osuna - qui révéla à elle-même Thérèse d'Avila - dans son célèbre Tercer Abecedario, publié à Tolède en 1517.

« C'est chose certaine et bien expérimentée par ceux qui s'adon­nent à l'oraison de recueillement, que plus ils ont fait oraison, avant le sommeil, plus ils y reviennent rapidement au réveil. Et même, il arrive une chose à peine croyable, avant de s'éveiller, l'âme retourne à l'oraison ; quelques fois il arrive qu'il lui appartient de se réveiller ou non et cela parce que commencer de se réveiller intérieurement c'est bien différent de se réveiller extérieurement. Alors l'âme est en elle-même comme l'eau vive sous la couche de glace ou comme le poulet qui vit dans l'œuf avant d'avoir brisé sa coquille, ou comme le prophète Jonas qui était dans le ventre de la baleine et de là pouvait prier le Seigneur 493.

Et avec sa familiarité bien franciscaine, Osuna, l'ancien sol­dat, ajoute : « Bienheureux ceux qui font oraison beaucoup avant de dormir, et au réveil retournent vite à l'oraison. A l'exemple d'Elie (I. Rois 19.6), ils mangent un peu, dorment, reviennent à manger un petit peu, se remettent à dormir et passent ainsi le temps, comme appuyés après la Cène sur le sein du Seigneur. Comme les enfants sur le sein de leur mère, où après avoir bu le lait ils dorment, puis se réveillent, boivent un peu et dorment de nouveau... Et le temps que les autres passent à dormir, ils le passent à prier et même durant le temps où ils dorment ils savent, dès le réveil, que leur âme a dormi dans les bras de son Bien-aimé ».

Le sommeil du mystique est morcelé en oraison d'une heure ou deux, séparées parfois par de courts instants de sommeil naturel ; dès le réveil et même avant le réveil, le mystique replonge en l'oraison. C'est ce que Jean de la Croix lira dans David (Psaume 147.17). Dieu « envoie son cristal, c'est-à-dire sa contemplation, par petites bouchées ».

C'est ainsi que le laïc, tout en pratiquant son devoir d'état de jour, peut vivre de nuit la vie mystique la plus authentique et la plus activement transformante.

Enfin, le « Je dors, mais mon cœur veille » dépasse son sens littéral pour le transformé. Car c'est la traduction, chez le parfait, de l'éternel dynamisme trinitaire, dans l'éternel repos de l'unité.

Après le « second avènement secret » du Christ en vous, plus besoin de « sortir » pour aller à Dieu qui habite objecti­vement en vous. « Nul ne peut comprendre ce qu'est aimer en action et prendre repos en jouissance, s'il n'est abandonné et vide de soi et éclairé de Dieu » comme dit Ruysbroek, « l'a­mour opère éternellement et se repose en son bien-aimé ».

En conclusion, saint Grégoire de Naziance - qui s'est dé­mis de sa charge d'évêque parce qu'il ne pouvait plus se con­sacrer suffisamment à l'oraison – dira : « Ainsi que l'Epouse du Cantique (3.1) il faut chercher le Bien-Aimé sur sa couche, la nuit ». La nuit - qui supprime toute image du monde 494 - semble d'ailleurs être destinée à cet Amour, une étude at­tentive de l'Ecriture le montrerait. Ainsi se résoud comme aux premiers siècles l'alternance de la vie mixte, contemplative et active, l'active prenant sa source dans la contemplation. « Et il y eut un soir, et il y eut un matin ».

Comment mieux terminer qu'en laissant la parole au Verbe, s'adressant à Gabrielle Bossis, le 12 janvier 1950 : « Et sais-tu ce que nous faisons en écrivant ces pages ? Nous enlevons le préjugé que l'intimité de l'âme n'était possible que pour le religieux dans son cloître, tandis que mon Amour secret et tendre, est, en réalité, pour toute âme vivant en ce monde » 495.

Belo-Horizonte - Paris. 1951-1953.


1 Montée du Mont Carmel, Livre II, chap. VI. (Desclée de Brouwer, éd.).

2 Ce qui ne facilite pas les choses. De nombreux mots ont été employés avec des sens différents, en pratique du magnétisme, en psychologie asilaire et en psychologie traditionnelle. Ainsi Mémoire, dans le lexique des grands mystiques, déborde de beaucoup la mémoire du langage psychologique ou thomiste. Nous avons essayé d'attirer l'attention fréquemment sur ces points.

3 La plupart s'en tiennent à une position « impensable ». Il n'y a pas de biologie tout court, c'est une abstraction, il faut se déclarer soit pour une psyché sans pneuma, soit pour un pneuma dominant la psyché. Pas de position intermédiaire possible.

4 La dominance du psychisme sur un pneuma capitulant trouve son analogie dans la lutte entre les appareils supérieur et inférieur du système nerveux, en n'oubliant pas que la psyché sert de lien entre les deux et que le cortex n'est pas l'instrument du seul pneuma. L'apparition de la dominance des réflexes, par absence de l'action régulatrice et inhibitrice normale du cortex, a été étudiée par Popov. (Cf. Etude de Psychophysiologie. Ed. du Cèdre, 1951).

5 Le bagne glacé est moins dangereux que le bagne doré, disions-nous dans l'An 2000.

6 Toute âme spirituelle, tout pneuma, est comme un univers, unum versus omnia, qui ne dépend pas des causes secondes mais im-médiaternent de Dieu, pour sa glorification, comme pour sa création. Ne nous inquiétons donc pas des différences de tempéraments, de psychismes initiaux ou modifiés. L'expérience mystique reste intacte, l'accidentel ne l'atteint pas, elle échappe aux bocaux du « Meilleur des Mondes » d'Huxley, comme aux influences radioactives les plus monstrueuses, quelles que soient les apparences.

7 Nous avons cru bon de donner de nombreuses citations, leur incorporation au corps du livre risquant de les déformer. De même avons-nous multiplié les rappels de chapitre à chapitre, fort utiles, comme les neurones d'associations. Tout ceci en vue de donner une vision aussi claire et aussi synthétique que possible de problèmes rendus confus à souhait.

8 Plon, éd.

9 Qu'offre-t-on à celui-qui-a-soif-de-Dieu, soit une littérature religieuse déviée par le modernisme, soit une littérature pieuse sentimentale. Aux lieu de ces « sirops », il faut fournir la « viande » des Saints. L'état lamentable des chrétiens n'est que le reflet de leurs guides. Ce qui manque c'est la virilité, les Viri contemplativi.

10 Vie. Chap. XXXIX.

11 Dans le Premier Livre de Samuel l'Esprit de Dieu fondit sur les messagers envoyés par Saül pour prendre David ; ils prophétisèrent. « On l'annonça à Saül, qui envoya d'autres messagers et, à leur tour, ils prophétisèrent. Il envoya des messagers pour la troisième fois, et ils prophétisèrent eux aussi ». Manifestation mystique, cette fois, du Feu du Ciel.

12 Dans les premiers siècles, l'Eglise bénissait chaque soir le feu nouveau obtenu par la pierre, qui devait fournir la lumière pour l'office des Vêpres, - usage qui s’est contracté en la seule liturgie du Samedi Saint. Or, si les Vestales - qu'elles soient grecques ou incaïques - ne devaient en aucun cas, sous peine de mort, laisser s'éteindre le feu sacré, on pourrait supposer que les desservants d'une église utiliseraient toute l'année la flamme du cierge pascal transmise par la veilleuse du Saint-Sacrement. Non, tout sens du sacré est perdu. C'est la boîte d'allumettes, derrière l'autel, qui est employée. Quant à la veilleuse, elle est électrique... et s'éteint lors des pannes ou des restrictions. Quel scandale de voir à Saint-Martin de Tours comme à la Madeleine de Vézelay ou à la chapelle de la Visitation de Paray-le-Monial, en tous ces lieux où l'Esprit a (jadis) soufflé, des « feux rouges de signalisation ». Que font les gardiens de la liturgie ? Ne comprend-on pas que dans une civilisation dé-sacralisée, les lieux où le sacré se contracte et se condense ne doivent souffrir aucune profanation. Combien méritent le sort des fils d'Aaron !

13 Jean PERRIN,
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