Littérature québécoise Volume 553 : version 0 Du même auteur, à la Bibliothèque : Emparons-nous de l’industrie ! Robert Lozé Édition de référence : A.








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titreLittérature québécoise Volume 553 : version 0 Du même auteur, à la Bibliothèque : Emparons-nous de l’industrie ! Robert Lozé Édition de référence : A.
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Au pays


« Chi raro viene, vien bene », qui vient rarement est toujours le bienvenu, dit un proverbe italien. Le retour de Robert au foyer paternel fut un petit triomphe. Frères et sœurs, parents et amis, s’empressèrent autour de lui. Lorsqu’il se jeta en pleurant dans les bras de sa vieille mère qui l’attendait sur le seuil, il y eut parmi les spectateurs de ce retour bien des yeux humides.

Qu’on n’aille pas croire que du côté du jeune homme il y avait là de la mise en scène. Bien au contraire, il était ébranlé jusqu’au fond de l’âme.

Nous l’avons vu, Robert s’était fait égoïste et impitoyable par calcul, chose moins rare qu’on ne le pense chez les jeunes gens ambitieux et sans expérience. Il s’était confirmé dans ces vices par habitude, et ils le tenaient cloué au bas fond social. Si en ce moment-là la fortune lui avait souri, il n’en serait devenu que plus endurci par l’impunité. Un heureux hasard lui avait fait découvrir son erreur. Nous l’avons vu s’humaniser au contact des hommes ; la pitié avait germé dans son cœur au spectacle des misères humaines.

Les circonstances lui avaient tendu le miroir ; il s’y était vu petit et méprisable. Dès lors il avait voulu se relever. Chose difficile. On ne sort pas du premier coup d’un état d’âme devenu habituel. Les remèdes héroïques sont difficiles à appliquer, et Robert n’était point un héros. Son intelligence était mal servie par un caractère qu’une mauvaise direction avait faussé. Aspirant au bien, il était en suspens entre la sophistiquerie vulgaire qui l’avait égaré et les déterminations viriles qui pouvaient transformer sa vie.

Ainsi ébranlé et hésitant, connaissant enfin sa réelle faiblesse, pressentant la route semée d’épines qu’il lui restait à parcourir, vaincu dans sa vanité, cherchant des points où il pourrait encore rattacher son orgueil, il avait revu les scènes familières de son enfance. Mille souvenirs oubliés étaient redevenus vivaces. Entouré d’une atmosphère nouvelle de sympathie et d’affection, serré dans les bras de sa mère, son cœur avait débordé ; il avait pleuré de joie, d’amertume aussi. Au bonheur du moment se mêlait le deuil amer de ses rêves.

La famille ne soupçonnait pas les émotions compliquées de leur parent. Pour elle, un frère était de retour. Elle voyait un jeune homme beau et distingué, un peu triste, mais bon, sans morgue, et si heureux de les revoir tous ! Elle en était fière.

Il fallut visiter parents et amis à la ronde, et on pense bien que le docteur de Gorgendière et la charmante Irène ne furent pas oubliés. Celle-ci surtout lui parut tout de suite digne d’attention. Il retrouvait en elle quelque chose du monde qu’il venait de quitter.

Irène, de son côté, la connaissance faite, trouva probablement peu de chose à changer à l’idylle secrète qu’elle s’était sans doute composée et qui devait ressembler à celle de la plupart des jeunes filles libres de cœur et sans expérience.

On sait que Robert était revenu an pays surtout pour obéir à madame de Tilly. Elle lui avait enjoint de se reposer, de se distraire, surtout de réparer ses négligences passées envers sa famille. Cette fois encore il dut reconnaître que son amie avait jugé sainement de ses sentiments et de son devoir, qu’il voulut accomplir de son mieux.

Cependant, parmi les siens, on lui avait supposé d’autres intentions et ces suppositions avaient plutôt augmenté que diminué la chaleur de leur accueil. Il venait chercher femme, pensait-on, et, étant donné l’approche d’une élection, peut-être sonder le terrain en vue d’une candidature. Ces deux idées plaisaient à sa famille. On ne manqua pas même d’y faire allusion sous forme de badinage. Le jeune homme, préoccupé, ne comprit guère ces allusions, mais lui-même, sans y penser, confirma par sa conduite les conjectures de ses parents.

Habituée à voir souvent la vieille dame Lozé, Irène ne voulut pas interrompre ses visites à cause de l’arrivée de Robert, ce qui eut été remarqué. Dans un cas ordinaire, elle n’eut pas même songé à cela, mais elle portait peut-être plus d’intérêt à Robert qu’à tout autre jeune homme. Elle vint donc comme à l’ordinaire.

Robert qui après les premiers jours se trouvait à peu près désœuvré, s’accoutuma bientôt à la société de la jeune fille. Les jours où Irène ne venait pas chez madame Lozé, il faisait de la maison du médecin le but de sa promenade. Il y était toujours le bienvenu. Les jeunes gens se promenaient souvent sous les arbres du « domaine ». Robert, bon causeur devant cette amie sympathique, racontait mille détails de la vie qu’on menait à Montréal. Irène lui redisait les choses et les traditions du pays.

Un jour, la conversation fut moins animée que d’habitude. Irène paraissait préoccupée. Peut-être une allusion faite par Robert à son prochain départ contribua-t-elle à cette préoccupation. Mais lorsque celui-ci, s’en apercevant, lui en demanda la cause, elle se garda bien de la lui laisser deviner.

– Je suis en effet un peu inquiète au sujet de mon père, dit-elle.

– J’en suis sincèrement peiné. Cependant sa santé me paraît excellente.

– C’est vrai. Pour son âge, il est encore vigoureux. Mais il n’est plus jeune. Sa clientèle l’absorbe. La vie d’un médecin de campagne est bien fatigante. Puis, voici cette détestable élection qui approche. Il se croira obligé de se fatiguer davantage, et je sais bien, moi, que cela l’épuisera.

– Pourquoi alors ne pas y renoncer ?

– Ses amis comptent sur lui. J’ai quelquefois cru aussi qu’il se figurait que, pour moi, son titre de député...

Irène s’interrompit tout à coup ne voulant pas dire sa pensée, que Robert comprit néanmoins.

En cet instant une idée qu’il s’avouait à peine à lui-même prit les proportions d’un projet. Il s’était déjà dit que la vie passée aux côtés d’Irène ne serait pas malheureuse. Il ne s’était pas arrêté à cette pensée. Mais s’il était vrai que le père d’Irène voulait se retirer et que seul le souci de l’avenir de son enfant le retenait dans la vie publique, alors... alors il restait un moyen facile de tout concilier. Ainsi, rapidement, raisonna le jeune homme. Il crut voir une brèche dans l’inexorable mur qui lui fermait la route du succès. La tentation fut pour lui irrésistible. Ébloui et troublé, il y céda.

– Chère mademoiselle Irène, répondit-il à la jeune fille, nous avons tous nos soucis, et je regrette d’apprendre que vous n’y échappez pas, vous qui cependant paraissez si heureuse et qui êtes si digne de l’être.

– Vous croyez donc qu’une jeune fille vit sans inquiétudes ? C’est peu nous connaître. Pour moi, je crois bien que nous en avons plus que les jeunes gens. Libre au jeune homme de façonner sa vie comme il lui plait. Son avenir dépend de ses propres efforts. Tandis que nous... Oh ! Que je voudrais n’être pas femme !

– Seriez-vous ambitieuse ! L’ambition est le pire des tourments. Croyez bien que celui-là ne m’a pas été épargné. Vous ne soupçonnez pas, Irène, les amertumes qui attendent le jeune homme dont les aspirations sont plus hautes que ses moyens pour les atteindre.

Vous me connaissez depuis quelque temps, et vous m’avez toujours vu d’un extérieur assez calme. Et cependant, si vous pouviez lire dans mon âme, je vous ferais peur. Vous y trouveriez presque de la désespérance. Depuis six ans que je lutte avec acharnement, que je me refuse au repos, que je cherche à m’affirmer, je ne suis guère plus avancé qu’au premier jour. Oh ! je vis de mon métier. Mais quelle vie et quel métier ! Voir de loin le succès insaisissable, quel supplice !...

Irène, chose bien plus terrible, j’ai vu de près le bonheur et il me faut y renoncer. À d’autres plus puissants et mieux protégés, la célébrité et la fortune, la confiance publique, les charges et les honneurs. À moi le désespoir de ne pouvoir placer ces trésors aux pieds de celle que j’aime ; à moi le déshonneur de la médiocrité.

Robert s’était animé en résumant ainsi sa vie d’impuissance. Il devenait éloquent devant la jeune fille dont la sympathie évidente lui était bien douce.

– J’ai eu tort, je le vois bien, dit-elle ; mes inquiétudes semblent en effet peu de chose à côté de vrais soucis. Croyez-moi, je commence enfin à comprendre les vôtres, je respecte le sentiment qui les fait naître et je voudrais pouvoir les alléger.

– Vous êtes trop bonne et trop compatissante, s’écria Robert. Vous me redonnez presque de l’espoir, à moi qui n’en avais plus. Dites-moi, Irène, si je revenais un jour plus heureux, plus prospère, que trouveriez-vous à me dire ?

La noble jeune fille le regarda franchement et lui tendit la main.

– Ce que je vous dis maintenant. Vous me connaissez bien mal si vous pensez que je compterais jamais la fortune de celui qui aurait su gagner mon cœur.

– Irène ! Irène ! Est-ce à moi que vous dites cela ?

Ils se regardèrent et dans la lumière incertaine du soir qui commençait à tomber, les yeux d’Irène répondirent. Le jeune homme l’attirant à lui la baisa aux lèvres. Puis ils revinrent ensemble sous les grands arbres, lentement et sans parler.

Ce soir-là, lorsque le docteur de Gorgendière fut installé dans son fauteuil avec sa pipe et son journal, Irène alla l’embrasser.

– Aimez-vous Robert Lozé, papa ? dit-elle d’une voix un peu hésitante.

Le médecin se dressa dans sa chaise et regarda sa fille.

– L’aimerais-tu, toi ?

Irène l’embrassa de nouveau et sans répondre directement :

– Il viendra vous parler demain, dit-elle.

– Alors, c’est sérieux.

– Je crois que oui, papa.

– Tu sais, Irène, que je ne suis pas homme à te causer de la peine inutile, ni à te contraindre. En cette matière comme en tout le reste, je te laisse libre, je respecte tes désirs et ton jugement. Mais je ne connais pas ce jeune homme. Avant de donner mon consentement dans une affaire aussi grave et dont dépend le bonheur de toute ta vie, il faut que je l’étudie et que je le connaisse à fond.

– Vous savez, papa, qu’il est sans fortune. Mais il a beaucoup d’ambition, et je suis sûre qu’il réussira.

– Fort bien, nous le mettrons à l’épreuve.

– Vous ne serez pas trop sévère ?

– Pas plus qu’il ne faudra. En attendant, tu lui feras comprendre qu’il convient qu’il se tienne à distance. Surtout, tu ne lui diras rien de mes intentions à son endroit.

– Je vous le promets, papa.

Irène était habituée à une certaine brusquerie de surface sous laquelle son père cachait sa tendresse. Elle l’embrassa de nouveau et il ne fut plus question de Robert ce soir-là.

XII



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