Jules Verne latiniste : présences du latin et de la culture classique








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2. Autour de la lune (chapitre XVII)
Le Français Michel Ardan et l’Américain Barbicane regardent le paysage lunaire, par le hublot de la fusée spatiale qui les a conduits autour de la lune.
(…) au centre de cette région crevassée, à son point culminant, la plus splendide montagne du disque lunaire, l'éblouissant Tycho, auquel la postérité conservera toujours le nom de l'illustre astronome du Danemark.

En observant la Pleine-Lune, dans un ciel sans nuages, il n'est personne qui n'ait remarqué ce point brillant de l'hémisphère sud. Michel Ardan, pour le qualifier, employa toutes les métaphores que put lui fournir son imagination. Pour lui, ce Tycho, c'était un ardent foyer de lumière, un centre d'irradiation, un cratère vomissant des rayons ! C'était le moyeu d'une roue étincelante, une astérie qui enserrait le disque de ses tentacules d'argent, un oeil immense rempli de flammes, un nimbe taillé pour la tête de Pluton ! C'était comme une étoile lancée par la main du Créateur, qui se serait écrasée contre la face lunaire !

(…) Tycho appartient au système des montagnes rayonnantes, comme Aristarque et Copernic. Mais de toutes la plus complète, la plus accentuée, elle témoigne irrécusablement de cette effroyable action volcanique à laquelle est due la formation de la Lune.

(…) . Ce n'est qu'une agglomération de trous, de cratères, de cirques, un croisement vertigineux de crêtes ; puis, à perte de vue, tout un réseau volcanique jeté sur ce sol pustuleux. On comprend alors que ces bouillonnements de l'éruption centrale aient gardé leur forme première. Cristallisés par le refroidissement, ils ont stéréotypé cet aspect que présenta jadis la Lune sous l'influence des forces plutoniennes.

La distance qui séparait les voyageurs des cimes annulaires de Tycho n'était pas tellement considérable qu'ils ne pussent en relever les principaux détails. Sur le remblai même qui forme la circonvallation de Tycho, les montagnes, s'accrochant sur les flancs des talus intérieurs et extérieurs, s'étageaient comme de gigantesques terrasses. Elles paraissaient plus élevées de trois à quatre cents pieds à l'ouest qu'à l'est. Aucun système de castramétation terrestre n'était comparable à cette fortification naturelle. Une ville, bâtie au fond de la cavité circulaire, eût été absolument inaccessible.

Inaccessible et merveilleusement étendue sur ce sol accidenté de ressauts pittoresques ! La nature, en effet, n'avait pas laissé plat et vide le fond de ce cratère. Il possédait son orographie spéciale, un système montagneux qui en faisait comme un monde à part. Les voyageurs distinguèrent nettement des cônes, des collines centrales, de remarquables mouvements de terrain, naturellement disposés pour recevoir les chefs-d'œuvre de l'architecture sélénite. Là se dessinait la place d'un temple, ici l'emplacement d'un forum, en cet endroit, les soubassements d'un palais, en cet autre, le plateau d'une citadelle. Le tout dominé par une montagne centrale de quinze cents pieds. Vaste circuit, où la Rome antique eût tenu dix fois tout entière !

« Ah ! s'écria Michel Ardan, enthousiasmé à cette vue, quelle ville grandiose on construirait dans cet anneau de montagnes ! Cité tranquille, refuge paisible, placé en dehors de toutes les misères humaines ! Comme ils vivraient là, calmes et isolés, tous ces misanthropes, tous ces haïsseurs de l'humanité, tous ceux qui ont le dégoût de la vie sociale !

—Tous ! Ce serait trop petit pour eux ! » répondit simplement Barbicane.

Eléments de commentaire
Les grands héros de Jules Verne sont engagés dans l’action et l’aventure. Mais de façon récurrente, s’ouvrent dans ces romans des moments de contemplation à la fois énergique et méditative. C’est ce que nous découvrons dans ces deux extraits.

Vingt mille lieues sous les mers et Autour de la lune semblent nous conduire dans des directions très différentes, même si ces deux romans furent écrits presque dans les mêmes moments. Les deux pages que nous avons sous les yeux sont pourtant remarquablement convergentes.
Le capitaine Nemo a conduit le professeur Aronnax dans une sortie sous-marine en scaphandre, et tous deux arrivent devant un paysage étonnant.

Dans l’engin spatial qui tourne autour de la lune, sont embarqués Michel Ardan et l’Américain Barbican, président du Gun-club (ils sont accompagnés par le capitaine Nicholl, qui n’apparaît dans notre extrait). Tous les deux contemplent le paysage lunaire.
Dans les deux cas, le paysage semble travaillé par des phénomènes volcaniques.

Et c’est dans cet espace tourmenté qu’émerge le souvenir de l’antiquité classique.
Dans Vingt mille lieues sous les mers, Jules Verne tire un parti romanesque de ce grand mythe platonicien qu’est le mythe de l’Atlantide. Le professeur Aronnax découvre avec une admiration stupéfaite toute une architecture urbaine. Le mouvement de l’écriture fait surgir à nos yeux ce paysage de ruines antiques :

En effet, là, sous mes yeux, ruinée, abîmée, jetée bas, apparaissait une ville détruite, ses toits effondrés, ses temples abattus, ses arcs disloqués, ses colonnes gisant à terre, où l'on sentait encore les solides proportions d'une sorte d'architecture toscane ; plus loin, quelques restes d'un gigantesque aqueduc ; ici l'exhaussement empâté d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parthénon ; là, des vestiges de quai, comme si quelque antique port eût abrité jadis sur les bords d'un océan disparu les vaisseaux marchands et les trirèmes de guerre ; plus loin encore, de longues lignes de murailles écroulées, de larges rues désertes, toute une Pompéi enfouie sous les eaux, que le capitaine Nemo ressuscitait à mes regards !
L’exaltation se perçoit dans l’accumulation de ces phrases nominales lancées par les déictiques : là…, plus loin…, ici…, là…, plus loin encore… Et ce premier mouvement se conclut par l’apparition d’un nom synthétique, celui de cette ville romaine autrefois détruite par une éruption volcanique : « toute une Pompéi enfouie sous les eaux ».

Le capitaine Nemo dévoile l’identité de cette ville engloutie : il s’agit non pas d’une Pompéi, mais de l’Atlantide ! Et ce nom provoque une nouvelle vague de réflexions dans l’esprit du professeur Aronnax.
Dans Autour de la lune, Michel Ardan, rêvant devant le paysage lunaire qui s’étend sous son regard, imagine une ville s’installant dans cet espace protégé par une immense fortification naturelle, à laquelle on ne saurait comparer « aucun système de castramestration terrestre » (la castramétation est la mesure qui permet d’installer un camp –du latin castra, orum, neutre pluriel : le camp, et metor, aris, ari : mesurer, borner). Ce terme technique, avec son origine et sa consonance latines, ouvre une rêverie dans laquelle le regard ne vient plus seulement reconnaître les ruines d’une ville antique, comme dans Vingt mille lieues sous les mers, mais reconstruire une ville romaine :
Les voyageurs distinguèrent nettement des cônes, des collines centrales, de remarquables mouvements de terrain, naturellement disposés pour recevoir les chefs-d'oeuvre de l'architecture sélénite. Là se dessinait la place d'un temple, ici l'emplacement d'un forum, en cet endroit, les soubassements d'un palais, en cet autre, le plateau d'une citadelle. Le tout dominé par une montagne centrale de quinze cents pieds. Vaste circuit, où la Rome antique eût tenu dix fois tout entière !

« Ah ! s'écria Michel Ardan, enthousiasmé à cette vue, quelle ville grandiose on construirait dans cet anneau de montagnes !
On remarque que la description est rythmée par la même accumulation de phrases nominales, lancées par les déictiques : là…, ici…, en cet endroit…, en cet autre…

L’énumération vient pareillement se clore sur une formulation synthétique : « Le tout dominé par une montagne … », « Vaste circuit, où la Rome antique eût tenu dix fois tout entière ! »
Le lecteur pouvait s’étonner de découvrir avec le professeur Aronnax les vestiges de l’Atlantide. Le souvenir de l’antiquité venait s’imposer dans ce paysage sous-marin. Il est plus étonnant encore d’imaginer sur la lune une ville romaine et d’y trouver un espace « où la Rome antique eût tenu dix fois tout entière ! »
Michel Ardan et le professeur Aronnax ont finalement sous les yeux presque le même paysage. Et l’écriture qui cherche à nous faire partager leur émotion est caractérisée par les mêmes effets.
La conclusion des deux passages est pareillement convergente.

Dans les deux cas, l’effet de clôture narrative est marquée par un mouvement de rapprochement entre les deux personnages en présence. Barbicane commente, par un mot laconique, les réflexions passionnées de Michel Ardan. Le professeur Aronnax s’interroge sur les pensées qui absorbent le capitaine Nemo.

On note la variation : dans Autour de la lune, c’est Michel Ardan qui est le grand rêveur, et Barbicane est au second plan ; dans Vingt mille lieues sous les mers, Aronnax, d’abord au premier plan, se tourne vers Nemo qui est lui-même plus absorbé encore dans la méditation, « comme pétrifié dans une muette extase » : « Que n'aurais-je donné pour connaître ses pensées, pour les partager, pour les comprendre ! » (notons la force expressive de cette clausule à rythme ternaire).

Et Michel Ardan comme le capitaine Nemo sont comme saisis par un appel comparable.

Nemo, dans cette contemplation immobile, vient « se retremper dans les souvenirs de l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de la vie moderne ». Michel Ardan, au tempérament pourtant si chaleureux et si sociable, pense avec une étonnante sympathie à tous ceux qui pourraient trouver un refuge paisible, dans cet paysage à la fois lunaire et romain, « en dehors de toutes les misères humaines » : « Comme ils vivraient là, calmes et isolés, tous ces misanthropes, tous ces haïsseurs de l'humanité, tous ceux qui ont le dégoût de la vie sociale ! » L’exclamation trouve une force singulière dans les termes très énergiques de cette série ternaire à rythme croissant : « …tous ces misanthropes, tous ces haïsseurs de l'humanité, tous ceux qui ont le dégoût de la vie sociale ! »  Et ce moment de misanthropie semble conforté par la réplique de Barbicane : « Tous, ce serait trop petit pour eux ! »

Au cœur même de ces voyages extraordinaires, ouverts par la science des modernes, anticipant sur ses pouvoirs (le voyage autour de la lune, le voyage sous la mer), se découvre donc une secrète proximité entre Michel Ardan et le capitaine Nemo : le souvenir de la vie antique conforte en eux un désir d’indépendance et même de rupture avec l’ordre social. Jules Verne lui-même, dans l’espace de l’écriture romanesque, cultivait ainsi des rêves de révolte libertaire, nourris par le souvenir de l’antiquité classique.





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